Lettre à Aïcha (bis)

Chère Aïcha,

Je ne vais pas t’appeler par ton véritable prénom. Dans ta langue, ton vrai prénom évoque les fleurs, la beauté, la lumière. Il est beau,  il te ressemble. Mais je ne vais pas l’utiliser ici. Ce n’est pas nécessaire. Tu vas te reconnaître à travers l’Aïcha à qui est destinée cette lettre.

Ma belle Aïcha, te souviens-tu de notre première rencontre ? Il faisait chaud. Tu portais des vêtements qui te couvraient des pieds jusqu’au cou, et jusqu’aux poignets, et tu baissais les yeux quand on t’adressait la parole. Tu te rappelles ? Je t’ai vue aussi, ce jour-là, te faire toute petite souris lorsqu’un homme est entré dans la pièce où nous nous trouvions, refuser même de regarder cet Autre qu’on t’avait éduquée à craindre et à servir. Et pourtant dans l’immensité noire de tes beaux yeux kabyles brillaient une intense intelligence et un appétit de vivre sans pareil.

Au fil des jours et des semaines suivant cette rencontre, nous avons placoté. Tu m’as raconté le soleil de ton pays, les orangers dans la cour de ta maison natale. Les oliviers, l’odeur des épices, la beauté des bijoux et des tissus colorés. La musique. Les fêtes résonnantes de youyous. Ta foi en l’Islam, ta conception d’un Allah bienveillant et plein de mansuétude me touchaient : dans ton cœur, tu honorais un Dieu d’amour, la prière et le ramadan te réchauffaient l’âme. Je t’ai confié mon athéïsme et mon désir d’un pays où la foi serait l’objet des choix libres de chacun, mais réservée à l’espace privé. Un pays où l’état ne professerait aucune religion, aucune, tout en respectant celles de tous ses citoyens dans leurs expressions respectives. Un pays où les grandes fêtes de l’année pourraient être partagées sans crainte, dans l’ouverture et la joie. Tu souriais de mon utopie, je convenais que ce n’était qu’un beau rêve fou.

Et puis je t’ai écoutée à mon tour. Tu m’as parlé aussi de ta sœur, mariée à un inconnu à l’âge de treize ans. De cet homme qui battait ses brus si leur couscous collait. De ces petits garçons pour qui frapper une grande sœur pour qu’elle leur obéisse était la chose la plus naturelle qui soit. Tu m’as raconté que pour une chose aussi intime qu’acheter un soutien-gorge, une femme devait être accompagnée d’un homme de sa famille ou en envoyer un le faire pour elle. Tu m’as expliqué que, si jamais je venais visiter ta famille, je ne pourrais sortir seule, encore moins avec la tête découverte, sans me faire houspiller, pincer, voire agresser, autant par des hommes que par des femmes.  Tu m’as parlé de l’intégrisme qui gagnait peu à peu les couches de la société algérienne, de ton pays bien-aimé qui tranquillement sombrait dans l’obscurantisme, de la peur qui creusait son petit chemin pourri dans les esprits, leur faisant peu à peu oublier de quelle riche culture ils venaient, les confinant inexorablement au silence ombreux des arrière-cours. Ton peuple libre, beau, fier, désormais ratatiné par la peur.

Pourtant tu me confiais, à l’époque, ton vœu de retourner, une fois tes études terminées, chez toi, où tu souhaitais te marier avec un homme de ta race et fonder une famille dans le respect des traditions. Je ne te le disais pas, mais je songeais déjà à ce moment qu’une fois que tu aurais goûté à la liberté, tu ne voudrais plus retourner dans ton piège à femmes, là-bas, dans cette superbe région d’Algérie où vertes vallées se marient avec montagnes abruptes et déserts dorés.

Ensuite je t’ai raconté mon pays, tel que je le concevais.  La vastitude silencieuse et l’éclat bleuté de certaines journées d’hiver. Le printemps éclaboussé de vie. L’incendie merveilleux de l’automne. Les champs parfumés de l’été. Les loups, les ours et les orignaux. Je t’ai présenté des gens des Premières Nations, autochtones comme toi d’un pays dont ils ne sont plus que sous-locataires. Vous vous êtes rapidement compris et aimés. Je t’ai aussi parlé de liberté. Je t’ai dit que dans mon Québec, tu avais le droit d’exister en tant que femme, que ton droit démocratique de t’exprimer et de te développer comme être humain était le même que celui des hommes, que ton corps t’appartenait y compris dans son pouvoir de mettre ou de ne pas mettre au monde des enfants. Je t’ai dit que dans mon Québec tu avais le droit de dire tout haut, partout, ce que tu pensais, et que la loi te permettait de défendre ouvertement tes valeurs morales et politiques. Je t’ai dit que dans mon Québec, l’accès à l’éducation pour tous était un droit sacré. Je t’ai dit que dans mon Québec, tous les citoyens étaient égaux, libres et parfaitement légitimés de sortir dans la rue pour exprimer leur désaccord avec leur gouvernement. Je t’ai dit que dans mon Québec, personne n’allait en prison pour avoir pensé différemment et l’avoir exprimé. Je t’ai dit que dans mon Québec, il n’y avait pas de répression politique. Je t’ai dit que dans mon Québec, on ne questionnait plus depuis longtemps l’homosexualité ou le droit à l’avortement. Je t’ai dit que dans ce Québec de liberté, personne, jamais, ne t’empêcherait d’être qui tu es, musulmane et libre, mais que personne non plus n’avait le droit de t’astreindre, pour des raisons religieuses, à te voiler le visage, à demeurer hors de la vue des hommes, à épouser un inconnu ou à rendre des comptes sur ta sexualité. Je t’ai dit que les femmes catholiques avaient gagné ce droit de haute lutte et que celui-ci s’étendait à toutes les nouvelles arrivantes, sans exception. Et je t’ai dit toute ma fierté d’être citoyenne de ce pays dans lequel je te souhaitais, sincèrement, la bienvenue.

Tu as fini par décider de demeurer ici pour toutes les raisons que je viens d’énumérer, mais aussi parce que tu t’es tout simplement attachée au peuple québécois qui s’est également attaché à toi, si lumineuse et vibrante. Je t’ai vue découvrir peu à peu des bouts de ton corps, redresser la tête, te départir de la honte. Je t’ai vue participer à la vie sociale, animer des conférences, discuter avec des garçons de plus en plus naturellement. Je t’ai entendue formuler des points de vue, les défendre. Je t’ai vue rire aux éclats, la bouche pleine de tire d’érable. Je t’ai vue déguster de l’orignal. Danser. Chanter. Faire le ramadan avec ton Dieu dans ton cœur, mais aussi fêter Noël avec tes amis. Adopter le français, après le berbère et l’arabe, et le parler avec un accent québécois de plus en plus prononcé. Je t’ai même entendue sacrer. Je t’ai vue tomber amoureuse de ce pays, y croire passionnément. Comme j’y croyais.

Et voici que maintenant, Aïcha, je te demande pardon. Je m’étais trompée. Le pays que je vois maintenant, ce n’est pas celui dans lequel je croyais t’avoir accueillie. Le pays que je vois maintenant est un état qui lentement rétrécit l’espace de liberté citoyenne que je t’avais tant vanté. Le pays que je vois maintenant brandit l’intolérance comme une vertu et prétend que ta présence menace son identité. Le pays que je vois maintenant maltraite sa jeunesse. Le pays que je vois maintenant insulte dans la rue des gens qui ne font qu’exister dans leur identité intime. Le pays que je vois maintenant profane des lieux sacrés par haine religieuse. Bien sûr le climat politique qui règne ici est bien loin pour l’instant des horreurs qui prévalent encore trop souvent là d’où tu viens. Mais ne sommes-nous pas engagés déjà ? N’avons-nous pas déjà ouvert la porte ? Saurons-nous la refermer avant qu’il soit trop tard ? Je ne sais plus. Je ne reconnais plus mon pays. J’ai honte. Pardon, Aïcha, de t’avoir menti. Ce pays n’est pas celui dans lequel je voulais t’accueillir.

Je ne sais plus que penser. Sommes-nous vraiment ces gens qui manifestent et qui s’insultent dans les rues? Sommes-nous ces voix qui crachent par les radios des messages ignobles, insensés, où flottent les relents d’un racisme qui naguère a conduit à une horreur dont on a dit: « Plus jamais ça »? Où allons-nous? Je nous regarde, si c’est de nous qu’il s’agit, je nous écoute hurler la peur de l’autre dans les haut-parleurs qui vomissent les propos haineux des radios-du-peuple-écoeuré dans l’espace public, et je me dis que ce nous revendiqué par ces cracheurs de haine est plus dangereux que n’importe quel symbole. Cela me fait terriblement peur. Je ne sais même plus si je dois te convaincre de laisser à la maison ton voile symbole d’oppression politique des femmes par des hommes au nom de Dieu (qui se fout royalement de ta façon de te vêtir, au niveau où il se trouve), ou encore m’indigner qu’on te prive d’un bon travail si tu désires le porter quand même par conviction personnelle.  En aucun cas je n’ai envie de t’imposer mon athéïsme.

Laïcité. Ça ne veut pas dire sans religion. Ça veut dire, selon le Larousse: « Conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement. » Seulement dans l’exercice du pouvoir. Pas dans l’espace citoyen. Tu t’habilles comme tu veux, je m’habille comme je veux. Mais aucun principe religieux ne devra régir nos actions politiques ou administratives, ni colorer les décisions de quiconque exerce une profession d’autorité. Me semble que ce n’est pas si compliqué. Me semble même que c’est évident. Que déjà, deux Chartes des droits, la provinciale et la fédérale, garantissent les libertés individuelles et préviennent les débordements de ces libertés dans l’espace commun; que trois paliers de justice assurent l’application de ces Chartes en tranchant au besoin d’un côté ou de l’autre. Qu’avons-nous besoin de légiférer encore?

Honnêtement, je suis invariablement mal à l’aise quand je vois quelqu’un arborer, en dehors d’un contexte cérémoniel, un accoutrement dicté par quelque religion que ce soit. Encore plus quand il s’agit d’un vêtement qui rappelle qu’une moitié de l’humanité doit se soumettre au bon vouloir de l’autre et à une loi religieuse qui, en certains lieux, lapide à mort celle qui a refusé de le porter. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser quand je vois une femme porter un hijab, Aïcha. Je ne peux m’empêcher de me souvenir de ce que tu m’as dit qu’on faisait subir aux femmes un peu trop « libres » dans ton pays d’origine.

Je ne sais que penser. Comment faire pour que ce pays soit celui où tu puisses vivre ton bel Islam d’amour, celui que tu m’as décrit tel, mais où celui-ci ne devienne jamais l’instrument de sombres crétins comme ceux qui viennent de rougir de sang le sol de Naïrobi? Comment faire pour que tous se sentent à l’aise ensemble, peu importe la foi, et même sans elle? Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Peut-être devrions-nous commencer par éteindre la radio.

Commentaires

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5 thoughts on “Lettre à Aïcha (bis)

  1. J’aurais aimé écrire ce que vous avez écrit. Vous maniez bien les mots dans tout ce fouillis d’émotions.

  2. Marie Christine Bernard

    J’ai mis bien du temps, beaucoup de réflexion et pas mal de discussions avant d’y arriver… en fait je ne m’y retrouve pas encore complètement… le texte fait plutôt état d’un processus de réflexion que d’une opinion. Merci pour vos bons mots.

  3. Bravo et merci pour cette importante réflexion.

    Et oui, il y a des radios qu’il vaut mieux éteindre.

    Rwanda 1994.

  4. Jehanne

    Votre texte est beau, touchant, plein d’émotions et de réflexion. Je ne serais peut-être pas d’accord avec vous sur certaines généralisations à partir du cas ou du pays d’Aicha, mais l’essentiel du texte, c’est évidemment pas l’information et vous avez bien mis le point sur la haine qui l’extrémisme qui gagne les esprits et les cœurs ouvertement dans différentes voies dans des pays (jadis ? ) très ouverts ou démocratiques. L’ouverture et la démocratie ont-elles eu de nouveaux sens à la carte comme celui de la laïcité ? La réponse fait peut.

    1. Marie Christine Bernard

      Oui, bien sûr. Je ne fais que raconter ce qu’Aïcha elle-même m’a raconté.Je ne souhaitais pas généraliser, au contraire, ni informer comme vous l’avez bien constaté. Il s’agissait simplement pour moi de faire état d’un douloureux processus de réflexion qui n’est toujours pas abouti.

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