Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

— Intermède —

Flotter.

On ne sait pas où l’on est. Si l’on est. Ni air ni chair. Ce n’est même pas l’errance, c’est l’âme qui n’est plus qu’elle-même, délestée du corps, nulle part.

L’âme? Un amas de souvenirs, plutôt, des images qui n’en sont pas vraiment, des sons, des sensations mêlées, à la fois autonomes et diluées dans le Tout qui est vide autant que plein, lumière autant que ténèbres.

Le corps d’Adélaïde s’est déposé sur le fond marin. Elle dort d’un sommeil sans nom, elle se rêve marchant dans un pré où s’épanouissent des fleurs qu’elle n’a jamais vues mais dont elle sait qu’elles ont pour nom asphodèles et qu’elle poussent dans l’Hadès, là où les âmes des morts existent sans substance. Elle est dans un songe, et dans ce songe elle se souvient d’avoir descendu, en compagnie d’un étrange jeune homme aux pieds munis de toutes petites ailes, et très beau, d’innombrables marches pour se rendre dans ce Pré aux asphodèles. Il y a aussi dans son rêve le visage plissé d’une femme-corneille, un visage muni d’une bouche immense qui lui chuchote en hurlant des mots poisseux comme de la résine, et qui s’écoulent en lentes traînées épaisses avant de l’atteindre, elle. « Tu t’enfanteras toi-même… Tu t’enfanteras toi-même…. » Est-ce qu’elle devrait avoir peur? Adélaïde n’en a aucune idée. Elle ne ressent rien, vraiment, elle flotte.

Et puis… Et puis quelque chose se produit. La femme-corneille cesse de parler et sort de sous ses hardes noires une pelote de fil dont elle déroule un bout pour le tendre à la jeune morte. Comment le saisir? Je ne suis plus rien, je n’ai plus de substance… Mais, sans comprendre comment, elle saisit le bout du fil et, suivant l’ordre muet de la sorcière qui pointe une direction — ni en haut ni en bas, ni a droite ni à gauche, ni devant ni derrière — d’un doigt noir comme charbon, elle avance tandis que, dans les mains de la Vieille, la pelote se dévide, se dévide, se dévide.

La voilà maintenant sous la surface de quelque chose, elle voudrait respirer, elle étouffe, se convulse, le fil lui tombe des doigts pour se perdre dans les volutes du songe, elle étouffe encore, perce la surface liquide, tousse, tousse, voilà qu’elle a mal atrocement dans tout son corps — son corps? —, elle veut crier, crie, et c’est plutôt un râle qui lui déchire la gorge. Et enfin elle entend une voix humaine. Une voix qui dit:

— Ne ma! Ishkuess!

Et une seconde voix répond:

— Nipu a?

Il y a deux voix. Un homme, une femme. Ils parlent une langue étrange, inconnue, et pourtant Adélaïde a l’impression d’en comprendre tous les mots. L’homme a dit: « Regarde! Une fille! » La femme a demandé: « Elle est morte? » Et l’homme a répondu:

— Mawat. Nipau. (Non. Elle dort.)

— Minushqueu… (Elle est belle…)

La voix de la femme s’est faite très tendre. Adélaïde perçoit une ombre, puis le toucher frais d’une paume sur son visage. Ses yeux s’ouvrent. Au-dessus d’elle, un visage cuivré aux traits doux, percé de deux prunelles noires en amande qui la scrutent. La femme. L’homme la regarde aussi, debout, les bras croisés sur un vêtement  de cuir brodé de couleurs. Il porte de longs cheveux noirs retenus par un bandeau. Tous deux la considèrent avec une bienveillance inquiète.

— Tan eshpanin? (Ça va?) demande la femme, tout près de son visage. Tanite uetshin? (D’où viens-tu?)

Son souffle est frais et parfumé. L’homme lui tend une belle main brune, fine.

—Ashtamite! (Viens!)

Sa voix est presque aussi douce que celle de la femme. Ses traits présentent une finesse inhabituelle pour ceux d’un homme, sans pour autant être totalement dépourvus de virilité. Il y a dans cette expression, dans ce corps à la fois délicat et fort, quelque chose d’extrêmement séduisant.

Adélaïde commence à réaliser qui sont ses sauveteurs. Et comprend que, d’une manière ou d’une autre, elle a surmonté la mort pour se retrouver sur une plage de sable blond, dans un pays qu’elle ne reconnaît pas mais dont elle devine ce qu’il est. Au prix d’un effort incommensurable, elle pousse dans la main tendue de l’homme ses propres doigts qui lui semblent de plomb. La femme prête son concours et, à deux, ils aident Adélaïde à se mettre debout. La marche sera pénible, ponctuée de nombreux arrêts.  Mais la jeune Bretonne avance et se laisse guider, confiante d’avoir trouvé de véritables amis en ces deux inconnus qui lui portent secours. Deux inconnus dont elle sait maintenant avec certitude que ce sont des Sauvages, ce qui signifie qu’elle se trouve encore au Canada.

 

 

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