Les Très extravagantes aventures d’Adélaïde

Épisode 6 : Double-Esprit 

Ils marchèrent tous les trois durant peut-être la moitié d’une heure, avant d’arriver à l’embouchure d’une rivière. Adélaïde, que  ses deux compagnons tenaient par la main, reprenait de la vigueur. Elle se souvenait bien de sa noyade. N’était-elle pas morte ? Ou bien, les paroles de cette vieille sorcière étaient donc vérité ? Car elle n’avait pas émergé sur une grève maritime, ainsi qu’il en eût été si la mer l’avait recrachée. Non : le sable de cette plage ne portait pas d’algues, ni de traces de marées. Pas d’embruns salés, pas d’oiseaux criards, aucune odeur d’iode ici. Cette étendue d’eau, immense, qui venait tranquillement lécher le rivage, était douce. Et ici, nulle roche dénudée, nul arbuste torturé par le vent. Des arbres innombrables aux essences variées faisaient chanter leurs branches dans le vent doux.

Elle frissonna. Où se trouvait-elle donc, maintenant ? Et ces Sauvages ? Malgré leur air avenant, ne l’emmenaient-ils pas pour la manger ? L’un des deux, le beau jeune homme aux traits délicats, se rendit compte qu’elle tremblait et se méprit sur la cause. « Oh ! Tu as froid… » dit-il avec tendresse. Et il enleva sa tunique de peau pour la passer à la rescapée, qui se rendit compte avec gêne qu’elle était nue. Où étaient-passés ses vêtements ? Sa nudité ne semblait avoir choqué personne, au moins. Elle ferma les yeux quelques secondes, portée par le rythme de la marche, le silence bienveillant de ses sauveurs, le vent dans les feuillages, le moelleux du sable sous ses pieds nus. Elle se sentait férocement vivante. Et elle avait faim.

— Regarde ! dit la femme. Le village.

Elle vit d’abord la fumée, puis sentit une odeur de viandes grillées qui fit furieusement gargouiller son estomac. Elle ne s’interrogeait plus. Ni sur le fait qu’elle comprît tout ce que les deux autres disaient comme s’il se fût agi de sa propre langue, ni sur sa présence ici, ni rien. Elle était là, et puis c’était tout. Devant elle, maintenant, se dressait un groupe de cabanes, apparemment faites de pieux érigés en espèces de pyramides et recouverts de grands pans d’écorce de bouleau. Des feux brûlaient à plusieurs endroits et des gens s’affairaient autour de ceux-ci, les uns faisant tourner des morceaux de viande accrochés au-dessus des braises par un ingénieux système de lanières et de pieux, les autres accroupis — surtout des femmes — touillant des mixtures, brodant, réparant, que sais-je encore. Tout le monde travaillait, et à travers les adultes occupés des ribambelles d’enfants couraient, riaient, libres. Adélaïde se fit la réflexion qu’ils étaient plus heureux ici que dans son monde à elle, où l’on mettait en apprentissage les petits de six où sept ans, dans des maisons où ils devaient trimer dur tout le jour pour mériter leur pitance. Tout ce beau monde s’activait, et des rires s’élevaient de toutes parts. Comme ils avaient l’air heureux.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle spontanément.

— À La-Rivière-Qui-Se-Jette-Dans-Le-Lac, répondit la femme.

— Oooh… Et… — elle montra l’étendue d’eau, à sa droite — le lac ?

— Oui. Le Grand-Lac-Peu-Profond. Nous sommes la nation des Porc-Épics, et ici se trouve notre village d’été. Bientôt d’autres nations viendront se joindre à nous pour le Grand Rassemblement. Il y aura beaucoup de monde, et nous danserons, et nous ferons des festins, et il y aura des mariages.

Lorsqu’ils atteignirent les premières cabanes, tous les villageois, y compris les enfants, interrompirent leurs activités pour venir voir la trouvaille de leurs amis. Les deux jeunes gens, dont la ressemblance tant dans la gestuelle que dans les traits fit voir à Adélaïde qu’ils étaient frère et sœur, racontèrent comment ils l’avaient trouvée endormie sur le rivage, comme si le lac l’avait déposée là. Les gens l’observaient, touchaient ses cheveux, son visage, mais sans l’ombre d’un début d’hostilité. Ils étaient curieux, tout simplement, de son teint laiteux et de sa chevelure plus pâle que la leur. Une femme se détacha du lot. Elle paraissait âgée, mais en même temps son visage lisse ne portait pas la marque du temps. Seul son regard, habité par d’innombrables songes, trahissait toutes les vies qu’elles portaient en elle. Son vêtement de peau était orné de griffes, de dents, de coquilles, de petites queues de fourrure rousse, et elle portait à la main un étrange hochet fabriqué avec ce qui semblait bien être une carapace de tortue. Sur sa tête trônait une coiffe dont sortaient, sur les côtés, deux ailes noires.

Elle scruta un instant le visage d’Adélaïde, puis passa autour d’elle, en l’agitant doucement, son hochet. En fin elle recula d’un pas, puis déclara positivement :

— Naneushkuess.

Fille-du-Rivage ? Oui, pourquoi pas ? C’était un beau prénom.

Ce fut tout simple ensuite. On l’accueillit, on lui donna à manger — Oh, comme elle avait faim ! — et des femmes l’entraînèrent à l’écart pour lui donner des vêtements, pour tresser ses cheveux. Elle ne s’offusqua pas qu’on la touchât : on caressa ses seins aux pointes roses en riant gentiment de leur couleur rappelant celle des fleurs-à-épines ; on posa le bout des doigts sur la toison plus rousse que noire, entre ses cuisses, mais sans insister, juste pour voir si c’était doux. On la tourna de tous les côtés, riant, papotant. Elle se laissa faire avec plaisir, car ces gestes étaient tous empreints d’amitié. À son retour parmi les autres, elle avait maintenant l’apparence d’une femme du clan des Porc-Épics.

La jeune femme qui l’avait trouvée sur la plage lui dit :

— Tu vas dormir dans notre cabane. Puisque c’est nous qui t’avons trouvée, tu fais maintenant partie de notre famille. Viens, je vais te présenter les autres. Tu connais déjà Kashiatan, qui t’a trouvée avec moi. Et moi je suis Utshekatakutsheu.  Ah ! Voilà l’époux de Kashiatan !

L’époux de Kashiatan ? Kashiatan était donc une femme ? Elle l’avait vu torse nu pourtant, et n’avait pas aperçu de poitrine… mais il est vrai que certaines femmes en ont si peu qu’elles paraissent n’en avoir pas du tout. Elle l’examina de nouveau. Oui, ces trait superbes pouvaient être ceux d’une femme, une femme qui aurait été un peu masculine. Elle portait ce nom, Le-Vent-Éclaircit-Le-Temps, et c’était vrai que ce visage lumineux ne pouvait que chasser les nuages. Elle regretta qu’elle ne fût pas un homme. Mais Utshekatakutsheu lui faisait signe, vivement, de s’approcher de quelqu’un dont on ne pouvait aucunement douter de la nature.  Près d’une espèce de chevalet où était tendue la peau d’un grand animal se tenait un grand et rude garçon d’une vingtaine d’années, dont les muscles saillants traduisaient qu’il était soit un guerrier, soit un chasseur. Adélaïde — dorénavant Naneushkuess — apprendrait bientôt que les Porc-Épics étaient un  peuple pacifique et que, si parfois les Gens-Qui-Nous-Tuent venaient de l’Ouest par les montagnes pour les attaquer, auquel cas ils se battaient avec bravoure, ils trouvaient plutôt leur honneur dans la chasse que dans la bataille.

— Voilà, dit joyeusement Utshekatakutsheu, c’est lui, Kutshiu.

La jeune femme se mit à expliquer à son beau-frère, avec la vivacité qui sûrement lui avait valu son nom (Il-Y-A-Beaucoup-D’Étoiles), qui était la nouvelle venue. Naneushkuess trouva aussi que l’homme, avec cet air déterminé, son regard fier, charpente solide, méritait lui aussi son nom (Il-Plonge).  Il était fort séduisant, lui aussi. Elle eut à nouveau un regret, celui que cet homme fût déjà à une autre.

* * *

Le soir venu, ils se couchèrent sur un matelas de branches de sapin fraîchement coupées, le tout recouvert de confortables fourrures. Des chiens vinrent se blottir autour d’eux, ajoutant leur chaleur à celle du petit feu qui boucanait. Aux relents de fumée âcre se mêlaient les parfums du sapinage. Naneushkuess se sentait bien. À sa place. Non loin d’elle, sous leurs fourrures à eux, Kashiatan et son mari riaient doucement. Elle percevait, à travers les doux gloussements, le froissement des peaux qui se touchent, les petits bruits d’abeille des baisers. Ils faisaient l’amour. Elle resserra ses cuisses autour de sa main et entreprit, en silence, de se donner un plaisir dont elle avait l’impression d’avoir été privée durant un siècle.

Elle allait s’endormir, apaisée, lorsqu’une soudaine présence la sortit de l’engourdissement qui précède le sommeil. « Naneushkuess, dors-tu ? » C’était la voix douce de Kashiatan.  « Je vais venir sous tes fourrures, Naneushkuess. » À moitié réveillée, la jeune fille acquiesça et souleva un pan de sa couverture pour inviter son amie qui vint se blottir contre elle. Oui, c’était bon de sentir la chaleur d’un autre corps, les bras qui vous enveloppent, le souffle dans le cou, le ventre contre le dos, le sexe qui pointe…

Le sexe qui pointe ? Nanushkuess sursauta, puis s’éloigna du mieux qu’elle put. Elle écarquilla les yeux dans le noir.

— Kashiatan, c’est bien toi ?

— Oui… Viens…

— Mais n’es-tu pas une femme ?

— Une femme pour mon époux… un homme pour toi… viens…

— Comment cela se peut-il ?

— Je suis un double-esprit. Je t’expliquerai quand le jour viendra. Viens…

Dans quel monde étrange était-elle tombée ? Était-ce là une œuvre du démon ? Un homme-femme ? Et puis après, n’était-on pas désormais habituée aux prodiges ? La jeune Bretonne, qui ne l’était plus, décida à l’instant de laisser derrière ses vieilles croyances et de profiter de cette vie neuve qui lui était offerte, d’en profiter complètement. Elle sourit dans l’obscurité et murmura: « Aa… Oui… » Puis s’enfouit sous la fourrure, à la rencontre de Kashiatan, qui lui montra magistralement qu’un double-esprit pouvait être aussi complètement un homme qu’une femme.

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