Les très extravagantes aventures d’Adélaïde

Épisode 7 : La position du missionnaire

 

Un hiver avait passé. Adélaïde, maintenant Naneushkuess — Naneush pour ses amis—, avait suivi sa nouvelle famille dans un périple d’au moins cent lieues, au cœur d’une immense forêt dont elle eût eu bien peur dans son ancienne vie, mais qui maintenant lui paraissait amie, protectrice et bien riche en provende. On avait marché sur le blanc pur d’une neige épaisse, aidés par de grands souliers plats, faits de bouleau et de lanières tressées, et que l’on attachait à ses pieds bien au chaud dans leurs chaussures de cuir doublées de fourrure de lièvre. On avançait dans le froid, à pas mesurés pour garder ses forces, et l’on dormait dans des maisons d’écorce portables. On s’y entassait pour se tenir au chaud, avec les chiens qui servaient de couvertures chaudes, en plus des fourrures et du sapinage. Le gibier fut au rendez-vous, et le poisson, et lorsqu’on redescendit vers le Pekuakami au printemps, dévalant les rivières rendues folles par les crues, les canots d’écorce construits pour l’occasion débordaient de fourrures variées ainsi que de viandes et poissons fumés. Naneush faisait complètement partie du clan Kakwa maintenant, adoptée par Kashiatan et sa sœur, mais aussi par l’époux de Kashiatan, Kutshiu.

Ces quatre-là formaient une famille qui eût assurément subi, dans l’ancienne vie de la jeune femme, les foudre de l’Inquisition. Car comme on sait, Kashiatan vivait maritalement avec deux personnes, ce qui en soi constituait une hérésie, mais en plus, l’une de ces deux personnes était un homme, et l’autre une femme. Mais dans ce nouveau monde, il y avait une place pour les êtres de cette sorte, et un nom : on les appelait les double-esprits. Ceux-ci, à la fois hommes et femmes, bien que leurs corps ne présente l’aspect que d’un seul genre, possédaient également le don de lire les rêves et de parler aux esprits. Certains devenaient hommes ou femmes médecine, choisissant alors une vie dédiée aux autres, jalonnée par des cérémonies en tous genres. Kashiatan, lui, allait son chemin tranquillement, laissant les choses des esprits à Aashushkueu, la Femme-Corneille. Il n’avait pas rouspété quand Naneush lui avait demandé de lui laisser sa virginité, et ils pratiquaient ensemble des jeux bien satisfaisants, pour lui comme pour elle. Si Kashiatan souhaitait partager sa virilité avec quelqu’un, il pouvait le faire avec qui il voulait par ailleurs, puisqu’en ce pays chacun disposait librement de son corps.

Enfin l’été promettait de s’installer à l’embouchure de la rivière. Les bouleaux dévoilaient leurs jeunes feuillages, on avait vu passer les grands vols d’oies sauvages vers le nord. Nisi-pishim, le mois de mai, avait passé son mitan, et il régnait dans le campement une agitation fébrile. C’est qu’on avait appris, par des cousins venus sur Minushtikueu, la belle rivière, qu’un visiteur inusité s’annonçait à Metapetshuan. Une robe noire. On en avait entendu parler, de cet homme exalté qui parlait de Tshishe-Manitu de si étrange façon, le décrivant comme un père, à la fois aimant et sévère, à qui l’on devait obéissance et dévotion, et qui remplaçait à lui seul tous les esprits du vivant. Il se tenait d’habitude à Ushatshisheku, où plusieurs membres du clan étaient déjà allés à sa rencontre et avaient reçu ses enseignements. Certains avaient chassé Manitu de leurs esprits pour faire place à celui-là, d’autres les accueillaient tous les deux dans leurs cœurs, sans distinction. Pourquoi pas ? Il y a de la place pour tout le monde dans un cœur.

Les gens du Pekuakami étaient donc au courant que des visiteurs venus de l’autre côté de la grande eau s’installaient depuis quelque temps sur les abords du grand chemin qui marche, et qu’ils cherchaient à s’enfoncer dans les territoires de l’intérieur, alléchés par les richesses qu’ils croyaient y trouver. Depuis une centaine d’hivers qu’on les savait là, on avait soigneusement évité de leur montrer le chemin pour arriver jusqu’ici. Un tel pays, une telle abondance, il ne fallait pas que ces aitshinnuat s’en emparent, comme ils paraissaient le faire partout où ils allaient, au nom d’un Grand Chef resté là-bas, dans leur pays où ils semblaient manquer de tout. Mais cet homme, Robe-Noire, on l’aimait bien. L’été précédent, une maladie avait empêché plusieurs de  ses fidèles d’aller à sa rencontre à Ushatshisheku, et c’est pourquoi l’on avait accepté qu’il vienne, car on croyait que ses prières et son Manitu allaient  faire partir la maladie revenue encore avec la fonte des glaces.

Naneush avait compris à quelle race d’hommes appartenait ce Robe-Noire. Les souvenirs de son ancienne vie tendaient à s’effacer, mais il lui en restait encore assez de bribes pour qu’elle devine que la venue de ce personnage changerait à jamais le paysage des gens du Pekuakami, les Pekuakamilnuatsh. Leur mode de vie, si libre, si joyeux, déplairait certainement à ce prêtre qui professait une religion remplie d’interdits. Mais que pouvait-elle y faire ? Ses amis discutaient joyeusement de sa prochaine visite, et de son Jésus, et de sa mère Marie. Ils parlaient de Lui comme d’un petit enfant joueur, et d’Elle comme d’une mère aimante. Le héros Tshekapesh et la grande mère Assi trouvaient là des remplaçants effrayants pour Naneush, mais sa nouvelle famille ne se rendait nullement compte du danger qu’ils représentaient. La jeune fille se rappelait de ce qui était arrivé à sa mère, ainsi que lui avait raconté la Corneille, la première, celle de l’île où elle avait grandi. Quel était donc le nom de cette île ? Le souvenir s’était effacé. Elle alla tout de même voir Aashushkueu pour lui confier ses craintes.

— Mon enfant, lui dit la femme corneille, celle du Grand Lac Peu Profond, moi aussi je crains ce visiteur. Le vent m’a raconté que là où passent ses semblables, les peuples meurent d’avoir l’âme arrachée du cœur. Nous allons le surveiller de près. Et toi ? Comment vas-tu ?

— Je vais bien, grand-mère. Je suis heureuse avec Utshekatakutsheu, Kashiatan et Kutshiu. Mais… je me pose une question…

— Oui ?

— Comment se fait-il que je ne sois pas capable de laisser Kashiatan mettre en moi sa virilité ? J’en ai certainement fort envie, mais lorsqu’il se présente aux portes de mon intimité, je le refuse de tout mon corps. Pourquoi ?

— Ma petite fille, Tshishe-Manitu a ses secrets… Peut-être que, pour t’enfanter toi-même, il faut que tu évites d’enfanter quelqu’un d’autre…

— Mais… j’aurais du bonheur à porter les enfants de Kashiatan, grand-mère ! Ainsi je deviendrais l’une des vôtres, complètement !

— Tu es l’une des nôtres, Naneushkuess. Complètement. Depuis le jour où le frère et la sœur t’ont trouvée sur le rivage, accouchée par le Pekuakami. Tu es l’enfant du clan des Kakwa puisque nous t’avons prise parmi nous.

* * *

 Il fit son entrée dans le campement le vingtième jour de Nisi-Pishim, en l’an 1647 de son monde, et fut accueilli dans l’allégresse par un grand makusham pour lequel on avait cuit tout le jour des castors, des oies, de grands morceaux d’ours, le tout flottant au-dessus des braises habilement entretenues par un vieil homme, qui s’employait également à faire tourner les viandes, attachées par des lanières à une grande perche placée au-dessus de la chaleur, afin qu’elles fussent également cuites.

 La soirée se passa dans les rires et les discussions animées, et tout le monde s’en fut se coucher, le ventre plein et le cœur content. Le lendemain, sur les indications de Robe-Noire, on construisit un petit bâtiment de bois qui servirait de chapelle. Naneush sentit son cœur se serrer à la vue de cet édifice qui, tout modeste qu’il fût, transformait le paysage et détournait les arbres de leur raison d’être. Et enfin le prêtre put commencer ses enseignements. Durant les jours qui suivirent, des gens arrivèrent par toutes les rivières, et il baptisa, baptisa des centaines de personnes, leur expliquant qu’il les lavait ainsi d’une grosse tache laissée sur leur âme il y avait bien longtemps, par le geste d’une femme qui avait désobéi à Manitu. Il grondait d’ailleurs, plus sévèrement les femmes que les hommes, les morigénant sur leur manque de modestie, leur corps trop offert, leurs allées et venues trop libres. Dans son cœur, Naneush pleurait, assaillie par un terrible pressentiment.

Un soir, alors qu’après l’amour elle était demeurée dans les bras de Kashiatan, elle s’en ouvrit à lui. Il lui caressa le visage.

— Ma belle fille du rivage, dit-il de sa voix si douce. Il nous parle pourtant d’amour, cet homme. Tu t’inquiètes pour rien. Il parle au nom de Tshishe-Manitu. Comment un tel homme pourrait nous faire du mal, lui par qui passe la Grande Mère pour nous parler ? Viens, viens, je vais t’apaiser, moi.

Et, se glissant sur elle, il entreprit de promener sa langue un peu partout sur son corps, faisant au passage dresser les tétins, chatouillant le nombril, puis posant ses lèvres enfin sur le nid de poils qui marquait son intimité. Elle s’ouvrit, s’abandonna, et laissa monter en elle la joie du corps qui se sent aimé. Elle eut conscience que quelqu’un entrait dans la tente d’écorce et venait s’étendre près d’eux. Kutshiu. Comme c’était arrivé déjà quelques fois, il donna son amour à Kashiatan tandis que celui-ci donnait le sien à Naneush. Ils s’endormirent enlacés, tous les trois, heureux. Utshekatakutsheu n’était pas là, endormie sans doute dans une autre tente, après avoir elle aussi donné et reçu de la joie.

C’est au petit matin que les choses tournèrent mal. Ils furent éveillés par des éclats de voix, et entendirent des pas rageurs s’approcher de leur tente. Tous nus sous leurs fourrures, les yeux encore collés de sommeil, ils virent voler le panneau d’écorce qui masquait l’entrée, et s’encadrer dans le contre-jour une silhouette fulminante. Clignant des paupières, ils reconnurent Robe-Noire. Robe-Noire qui gesticulait en hurlant des imprécations.

— Honte à vous ! Honte au Malin qui se sert de vos corps pour asservir vos âmes ! Dehors, dehors, que je vous lave de ce péché terrible, au nom du Tout-Puissant ! Dehors, dis-je, marauds ! Sauvages !

Houspillés, dépouillés de leurs couvertures, jetés dehors par le Jésuite, ils se retrouvèrent tout nus dans la fraîcheur du matin, entourés des autres villageois, eux aussi mal réveillés, dans la consternation générale. Personne ne comprenait ce qui se passait. Le Jésuite se mit à tourner autour des trois malheureux, les aspergeant d’eau, vociférant des incantations dans sa langue barbare. Ils frissonnaient de froid et de peur, serrés l’un contre l’autre. Cela dura un long moment pendant lequel personne n’osa intervenir. Puis, enfin, une voix s’éleva dans le silence de la petite foule. Aasheshkueu.

— Que viens-tu faire ici, Porteur de Honte ? Nous n’avons pas besoin de ta colère ! Celle des tempêtes nous suffit. Va faire ailleurs ton office de malheur.

Robe-Noire, qui comprenait et parlait parfaitement la langue des Ilnuat, répondit, furieux :

— Sorcière ! Ces pauvres gens sont condamnés aux flammes éternelles ! C’est Dieu, le Seigneur Tout-Puissant,  qui m’envoie sauver ces âmes perdues, ne comprends-tu pas ! Je suis venu les ôter des griffes de bêtes comme toi, qui les gardez dans le stupre et leur refusez le pardon de Jésus ! Arrière ! Retourne à ton Maître et à ses sombres œuvres ! Ici nous bâtissons désormais le royaume de Dieu !

Et il se retourna pour poursuivre son exorcisme. Aashashkueu ne se laissa pas démonter.

— Robe-Noire, dit-elle, nous étions en paix avant ta visite, et libres, et certainement aimés par Manitu dont nous sommes les enfants. C’est toi qui viens semer la peur dans nos cœurs, et le trouble dans nos esprits. Tu es tout seul et nous sommes nombreux. Ne peux-tu prendre pour toi notre façon de vivre qui nous rend heureux depuis la création du monde ? Ne peux-tu laisser là d’où tu viens ces façons méchantes de traiter des gens qui n’ont d’autre tort que de s’aimer?

Le missionnaire se campa sur ses deux jambes devant la femme-médecine et cracha un seul mot.

— Non.

— Tu ne dérogeras pas ?

— Jamais. Dussiez-vous me rôtir comme ces immondes viandes que vous m’avez servies que, dévoré de douleur, je n’abjurerais ni mon Dieu ni ma Foi. Je reste, et resterai, quoi qu’il arrive, sur ma position.

 

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