Femmes absentes, statistiques et autres faits de la vie

Je suis lasse de voir passer des statistiques sur les femmes absentes. Absentes des conseils d’administration, de la table des ministres, des postes de cadres et de direction de grandes entreprises, absentes même dans le milieu du cinéma et j’apprends ce matin qu’on est aussi sous-représentées en tant que contributrices sur Wikipédia. Partout, on parle de parité et plusieurs mesures incitatives de tous genres sont mises en place, à différents niveaux, pour aider les femmes à accéder à des positions sociales clé. Le réseau des CPE et garderies fait partie de ces immenses avancements sans lequel nous serions encore absentes sur le marché du travail. Sans tomber dans une analyse sociologique profonde, les raisons de cette « absence » me semblent, instinctivement, assez faciles à saisir. On oublie parfois – souvent – que le parcours de vie de chacun repose sur un fragile équilibre de choix et de contraintes. Exit le discours paternaliste, où on se fait encore pousser dans le cul pour en faire toujours plus. À celui qui dit: À go les femmes, on contribue! j’aurais pu répondre Ok, tu gardes les p’tits en échange? Sauf que j’ai crissement pas envie de les faire garder, mes p’tits.

Je suis une femme et citoyenne engagée. J’ai toujours aimé avoir un pied dans la porte politique et je me fais un devoir d’assister au conseil municipal de ma municipalité. Je me présente comme candidate au poste de conseillère aux prochaines élections. Je siège sur le conseil d’administration de la société de développement économique, communautaire et touristique de mon village. J’ai ma propre petite entreprise. Je siège aussi sur le comité d’école.

Résultat? Aménager un temps dans l’horaire pour être véritablement présente pour mes enfants représente un défi de tous les instants. Bien-sûr, j’y arrive. Avec de l’aide.

Le sujet est délicat, car je ne voudrais surtout pas insinuer que les hommes sont moins présents que les femmes auprès des enfants, ou s’impliquent moins dans la famille. Loin de là. Mais la réalité est que la plupart des postes de direction en entreprise demandent énormément d’investissement en temps et de concessions au niveau de l’horaire. Généralement, les conseils d’administration, conseils municipaux et autres réunions de comités trônent à l’horaire entre 18 heures et 20 heures. Vous savez, l’heure de feu? La routine devoirs-souper-bain-câlins-histoire-chanson-bisou-dodo. Vous savez, cette plage horaire de quatre heures où vous profitez pour vrai de la vie de famille?

Je vais vous le dire, moi, pourquoi moins de femmes accèdent à des postes clé. Pourquoi elles contribuent moins à Wikipédia. Pourquoi elles sont moins présentes en politique. Parce que chaque engagement pose la même question, qui tue, dont la réponse déchirante impose souvent des choix qui ne relèvent pas de l’engagement ou de la volonté d’implication sociale. Cet engagement m’obligera-t-il à passer moins de temps avec mes enfants? La réponse est trop souvent oui.

On passe notre temps à se faire dire, dès le jour de leur naissance, d’en profiter parce que ça passe trop vite. Il n’y a rien de plus vrai. Je dois être mal faite, quand mes enfants sont loin il manque un morceau de moi. Je m’inquiète. Mon coeur respire mal et au final, ça me rend extrêmement malheureuse. Peu importe la situation qui m’éloigne du nid, je ressens toujours ce besoin pressant d’y revenir au plus vite pour veiller sur ma progéniture. Et je ne peux m’empêcher de croire que même si mon omniprésence relève légèrement de la névrose maternelle, le fait de passer du temps avec eux, de leur parler, les chatouiller, leur lire des histoires, répondre à leurs mille questions existentielles, contribue au développement socio-affectif de ces futurs citoyens. Une contribution sociale loin d’être négligeable.

Ainsi, je me dis que chaque femme qui brille par son absence sur la place publique devrait compter dans les statistiques. Parce qu’être ministre de la famille au quotidien n’est pas une mince tâche, et que trop souvent on oublie que l’implication silencieuse des femmes est nécessaire à l’essor de notre société.

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Si l’idée vous venait de me trouver des propos sexistes ou anti-féministes, alors rabattez-vous sur ceux qui font la statistique et la publient.

Commentaires

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4 thoughts on “Femmes absentes, statistiques et autres faits de la vie

  1. Et c’est aussi ce qui explique peut-être les statistiques qui font des jeunes Québécois des gens moins « entrepreneurs » que leurs aînés. Aurions-nous des pères plus présents au niveau familial qui refuse la semaine de 80 heures pour réussir à faire vivre l’entreprise en démarrage? Il doit y en avoir.

    Et c’est aussi ce qui explique le clivage avec la fameuse génération Y, celle que les employeurs décrive comme « difficile » et « exigeante ». La conciliation travail-famille prend de plus en plus de place dans leur discours. Et les pères aussi en font partie…

    Je pense donc que les choses changent et que tu mets le doigt sur quelque chose d’important que j’élargirais encore plus, à plusieurs pères qui refusent le mode de vie surchargé.

  2. Marielle Couture

    Effectivement, je pense qu’il y a quelque chose avec notre « génération sacrifiée », celle qui a grandi avec la clé de maison accrochée dans le cou, qui refuse de faire subir le même sort à ses propres enfants au nom de la productivité. Il y a là matière à élargir. Simplement, les statistiques parlent BEAUCOUP des « femmes absentes », c’est ça qui m’a fait réagir ce matin.

  3. marycynik

    Je fais partie de ces enfants «clé dans le cou», ballotée d’une ville à l’autre pour des raisons d’emploi, qui a parfois dû se soigner toute seule à la maison toute la journée à un âge où je ne penserais même pas laisser les miens seuls 5 minutes, ma monoparentale de mère ne pouvant prendre congé, parce qu’en 1985-1990, il fallait donc ben que les femmes agissent en « hommes » pour réussir… C’était son choix, ou son obligation, dur à dire.
    Scolarisée, compétente (enfin, je crois), je fais maintenant partie de nombreuses jeunes mères (et pères) de ma génération qui ont décidé de ne pas répéter le pattern métro-boulot-dodo-burn out, qui veulent être présentes, disponibles pour leurs enfants, sans pour autant arrêter de se réaliser. On a simplement choisi un autre rythme pour le faire, temps partiel, travail autonome, implication sociale, etc. Pour ma part, ça été de tout quitter, permanence, emploi temps plein, salaire… et de retourner aux études tout en m’impliquant un peu dans diverses activités, avec quelques petits contrats au travers, mais la priorité demeure ma vie de famille, ça c’est pas touche! Quand j’aurai mon diplôme, mon plus jeune entrera à la maternelle, j’aurai bien le temps de travailler à plein temps rendu là, ou plus tard, mais maintenant, je profite de chaque instant et j’en ai marre de devoir justifier ma décision à tout vent, au nom de cette foutue productivité. Pourtant, quand je regarde mon emploi du temps, je trouve que je produis pas mal, dans une journée, moi!

  4. On pourrait presque croire qu’il est paradoxal d’entendre de vous ce discours alors que vous mentionnez vous-même être impliquée. J’imagine bien les entourloupettes auxquelles vous vous adonnez pour arriver à tout caser dans l’horaire d’une semaine, je fais moi-même la même chose. Je me fais souvent la réflexion qu’il faudra bien que les hommes se battent pour la conciliation travail famille et que c’est ensemble qu’on rendra le monde du travail plus adapté à la vraie vie. Enfin, je rêve. Faut penser à long terme. J’abonde dans le même sens: former des citoyens responsables et conscientisés, une tâche essentielle dans notre société!
    Dans un autre ordre d’idées, j’ai pensé à vous en lisant un article d’une sociologue sur l’épisode Cyrus-O’Connors-Palmer, car je vous suis sur Facebook. Je me permets de vous copier le lien, nuancé à souhait: http://thesocietypages.org/socimages/2013/10/14/my-two-cents-on-feminism-and-miley-cyrus/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+SociologicalImagesSeeingIsBelieving+%28Sociological+Images%3A+Seeing+Is+Believing%29
    Bonne fin de semaine.

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