L’autorité suprême

L’autorité suprême

Lorsque je prends l’autoroute quarante pour me rendre dans les environs de Montréal, je file habituellement jusqu’à ma destination sans arrêter dans les villes environnantes. Dernièrement, j’ai conduit sur cette route avec l’idée de visiter Trois-Rivières, un endroit que je connais peu.  Intéressée par les arts visuels, je m’y suis rendue quelques fois pour profiter du festival de la gravure. Lors de ces visites éclair, je jouissais surtout de mon temps pour courir les expositions.  J’avais donc une image assez floue de ce coin du Québec.

C’est ainsi que j’ai pu assister au Festival international de la poésie de Trois-Rivières qui se déroule à tous les automnes depuis trente ans. Le milieu culturel de cette ville accueillante est dynamique et motivant pour la population.  Les gens sont fiers et heureux de s’impliquer dans cette activité originale.

En longeant les rues du centre-ville, j’ai constaté à quel point les résidents ainsi que les autorités tenaient à leur patrimoine environnemental. Pimpantes, les maisons ancestrales m’ont éblouie par leur raffinement; les grandes galeries aux motifs en fioritures nous rappelant les magnifiques demeures victoriennes. L’architecture nouvelle côtoie harmonieusement le style ancien. Les parcs, la végétation, les pavés, les places de repos et leurs œuvres d’art contribuent à rendre la ville attrayante.

L’ambiance et le côté épuré des lieux m’ont particulièrement surprise et intéressée. Dans cette ville, on voit peu d’endroits en surcharge et bigarrés. Tout semble avoir été bien planifié. En déambulant sur la rue principale pour me rendre au parc Champlain où des cordes à poèmes flottaient au vent, une pensée pour ma propre ville m’a soudainement accaparée. Comment ne pas faire la comparaison. Une grande tristesse m’a alors envahie.

Dans la ville où j’ai passé ma vie, le maire a fait construire des infrastructures des plus extravagantes pour recevoir le touriste-naval (qui ne rapporte rien et qui pollue notre belle rivière) et a délaissé ce qui était important. Le patrimoine a quitté les lieux au dépend de constructions gigantesques. À certains endroits, on a débâti, laissant des terrains vacants en attente de promoteurs de dépanneurs. Depuis quelques années, pour démontrer sa grande générosité ou pour amadouer ses sujets, l’autorité suprême maquille la ville;  celle-ci déjà amputée, est accoutrée de nombreuses décorations. Des pièces métalliques aux fleurs éblouissantes dans leur quétainerie ornent plusieurs sites déjà embourbés. On ne voit que ces supposées sculptures (kitsch) construites sans aucune démarche ou pensée artistique; sans doute, une autre copie venue d’ailleurs. Des mascottes-épouvantails, des énormes pots traînent ici et là dans chacun des arrondissements. Et que dire de toutes les babioles déballées à chacune des fêtes déjà super-commercialisées.

Pour en mettre plein la vue (avant les élections), l’autorité suprême a fait décorer l’extérieur de son palais. Cette Place du citoyen, qu’on pourrait aussi bien nommer la Place des courtisans sans mot, est à la mesure des rêves du Seigneur et sera payée à grand frais par les fidèles. Sur cet emplacement des plus imposants, un écran géant dont la structure de métal cache la devanture de la belle bibliothèque servira certainement à promouvoir la grandeur de sa majesté. Inspiré par ce qui se fait dans les plus grandes villes, le roi soleil voit grand. Des bancs comme ceux en Espagne, pourquoi pas! Vraiment, son royaume lui ressemble de plus en plus. Ainsi, la ville où il faisait bon vivre, est aujourd’hui, visuellement décevante. De plus, elle est administrée depuis dix ans par un être qui n’en fait qu’à sa tête, dont les obsessions sont la signature et dont les erreurs appartiennent aux autres.

À l’entrée du parc Champlain de Trois-Rivières, et sous un réconfortant soleil d’octobre, j’ai mis en veilleuse mes tristes réflexions pour profiter pleinement du lieu magique. Aux abords des cordes à poèmes, enthousiaste, j’ai promené mon regard d’un texte à l’autre, essayant d’immobiliser les feuilles plastifiées qui se balançaient au rythme d’un vent doux et chaud. Dans cette ambiance chaleureuse, pendant un long moment, j’ai pu m’imprégner de la beauté des mots et celle du sympathique paysage urbain.

Rita Lapierre, citoyenne d’abord

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