Les Très Extravagantes Aventures d’Adélaïde-Naneushkuess

Épisode 8 : Kassi-patshitin (chute haute et abrupte)

En remontant la Rivière-des-Petits-Remous, on arrivait au pied d’une chute fort impressionnante. Les gens du clan des Porc-Épics s’y rendaient pour pêcher, pour la beauté du paysage, mais aussi pour y trouver, tout en haut de la chute, de beaux bouleaux blancs, bien forts, prêts à offrir leur écorce pour fabriquer des canots. Au milieu de l’automne, on y chassait le lièvre dont la fourrure, déjà blanche et bien visible au travers des grandes herbes brunies, servirait à fabriquer de bonnes couvertures et des vêtements d’enfants, légers et chauds. Les jeunes adultes se lançaient en riant des défis : qui serait le premier en haut des rochers escarpés qui offraient, tout en haut, une vue vertigineuse sur le Grand Lac Peu Profond.

Naneush, Kutshiu et leur mari-femme Kashiatan se préparaient pour partir passer l’hiver dans les territoires, au nord, en haut de la rivière Où-l’On-Attend-l’Orignal. Ils formaient désormais une véritable famille, même si le refus obstiné de Naneush à recevoir en elle un homme les condamnait à ne pas avoir d’enfant. De toute manière, Utshekatakutsheu en avait déjà deux, et son ventre annonçait qu’un troisième arriverait dans le campement d’hiver. Naneush et ses compagnons de vie comblaient donc leur besoin de câliner des petits avec les filles de leur sœur, et menaient par ailleurs une vie bienheureuse, faite des travaux des jours et des jeux des nuits. Ils étaient jeunes, pleins de vie et de joie.

Notre héroïne faisait maintenant à part entière partie du clan, n’en déplût au missionnaire, qui revenait chaque été pour leur faire la vie dure, à elle et ses amours. Depuis qu’il avait découvert cette relation pour lui inadmissible, il n’avait de cesse de les poursuivre, multipliant les anathèmes et les malédictions. Après la première fois, où ils s’étaient retrouvés tout nus à se faire invectiver devant tout le monde, ils avaient fini par se résigner à la vindicte du Jésuite et par l’endurer comme on supporte en été les mouches noires de la fin du jour. Après tout, une fois l’été terminé il retournait d’où il venait, trop délicat pour les suivre dans les territoires en hiver — il prétendait que la puanteur des chiens et la fumée emplissant les maisons d’écorce l’empêchaient de respirer. On avait donc la paix de l’homme de Dieu durant la majeure partie de l’année. Et heureusement, parce qu’avec toutes les simagrées qu’il fallait faire pour complaire à ce drôle de Manitou trois-dans-un, on n’aurait plus eu de temps pour faire tout ce qu’on avait à faire. Car l’hiver était saison de travail : la chasse occupait la majeure partie du temps des hommes, et les femmes de leur côté s’affairaient à couper du bois, à coudre, à broder, à cuisiner, à trouver les plantes qui soignent. Tout le monde partageait les soins des enfants, qui grandissaient insouciants et libres. Il arrivait parfois que l’on eût faim, ou froid, mais le partage et la chaleur de l’amitié faisaient vite oublier ces misères, et l’on menait somme toute une très bonne vie. Si Naneush eût eu claire souvenance de sa vie d’avant, elle se fût sans aucun doute bien félicitée d’en être sortie. Mais il ne lui en restait que pauvres relents, qui lui revenaient parfois en rêve. La Femme-Corneille, Aasushkueuu, à qui elle racontait ces songes étranges peuplés de grands navires et de tonneaux de bière, la rassurait.

— Tu es un être spécial, Naneush. Je ne peux pas savoir comment ni pourquoi, mais ton destin est de sans cesse renaître. Ce sont les esprits des eaux qui me le répètent quand me prend la pensée de toi. Toujours ton visage vient dans mon esprit lorsque je me trouve auprès de l’eau. Tu es Naneushkuess, fille du rivage. Qui pourra dire où tu renaîtras la prochaine fois ?

Cependant la jeune femme ne se rongeait pas les sangs outre mesure devant l’étrange destinée qui était la sienne. Pourquoi s’en faire ? Entre l’amour de Kutshiu et celui de Kashiatan, elle était comblée. C’était d’ailleurs ce à quoi elle songeait, cet après-midi-là, alors qu’ils se trouvaient tous les trois en haut de la chute qui surplombait la Rivière-des-Petits-Remous. Naneush, devenue redoutablement habile au lance-pierres, avait déjà tué deux beaux lièvres, dont la fourrure épaisse et claire promettaient un joli manteau à sa nièce la plus vieille, ainsi qu’une perdrix. On ferait ce soir griller les animaux pour le repas. La petite chasseresse, cheveux tressés, nez au vent, respirait les effluves de l’automne quasiment jusqu’à l’ivresse. Elle savait qu’en ce moment, au village, les vieillards fumaient la viande d’orignal qu’on emporterait pour remonter vers les territoires. Les grands-mères cousaient, brodaient, ficelaient : on aurait des mocassins et des raquettes pour la neige. De leur côté, les deux compagnons de Naneush se trouvaient un peu plus loin, en quête du beau bouleau qui leur donnerait un canot. La jeune femme entendait leurs voix enjouées alors qu’ils se taquinaient et, sans doute, échangeaient quelques gestes amoureux. Ils avaient tous les trois trouvé dans leur relation un équilibre qui les satisfaisait parfaitement. Les seuls moments où, vraiment, leur mode de vie leur causait du tourment, c’était lorsque le missionnaire se trouvait dans les parages.

Or, justement, cette année, il s’était mis dans la tête de suivre le clan dans les territoires d’hiver. Cela avait bien entendu réjoui ceux d’entre eux qui avaient été convertis, et qui nourrissaient une peur maladive de l’enfer si bien décrit par leur cathéchète : ainsi auprès d’eux, celui-ci les empêcherait de sombrer dans le péché qui damne. Pour Naneush et ses amoureux, ainsi qu’Aashukueu et quelques autres, cette nouvelle constituait un empiétement supplémentaire dans leur mode de vie. La Femme-Corneille voyait dans cet Robe-Noire toujours fulminante une réelle menace pour son peuple. Si l’on tentait de la rassurer, faisant valoir le caractère inoffensif de ce bonhomme qui ne savait même pas placer un collet à lièvres, elle serrait les lèvres, et son nez se plissait, comme au passage de Shikaku, la mouffette.

— Vous verrez, disait-elle. Son Dieu finira par dévorer Nitassinan, et tous ses enfants.

Naneush ressentait cette inquiétude. Chaque fois qu’elle se trouvait en présence du Jésuite, une angoisse sourde la prenait. Et même maintenant, tandis qu’elle enjambait les hautes herbes, les prises attachées à sa taille et ballant le long de ses cuisses enveloppées de cuir,  elle sentait comme une main griffue qui lui serrait le cœur dans la poitrine. Mais une main saisit la sienne par derrière, la sortant du sombre nuage où elle flottait. C’était Kashatian, radieux, son beau visage illuminé d’amour.

— Viens Naneush ! Kutshiu a trouvé des shashakuminan ! Il y en a beaucoup, près de la grosse pierre, à la chute. Ils sont très sucrés parce qu’ils ont gelé… C’est une chance que les ours n’aient pas trouvé ceux-là.

Le double-esprit entraîna son amante vers la chute, où ils trouvèrent Kutshiu, ravi, les mains et la bouche pleines des petits fruits orangés, normalement plutôt fades, mais que le gel d’automne avait rendus tout sucrés. Tout en bas, très loin, la Rivière-des-Petits-Remous coulait joliment vers le lac, son chant écrasé par le grand fracas de la cataracte qui s’élevait plus haut que trois épinettes matures. Un grand soleil oblique caressait les joues, offrant sa chaleur comme une grâce. La pierre plate, dans la lumière jaune, présentait une surface tiède sur laquelle ils eurent plaisir à s’asseoir tous les trois, pour se régaler de quatre-temps. Kutshiu distribuait aux deux autres qui, bouches ouvertes, attendaient par jeu qu’il leur jetât des petits fruits. Tout naturellement ils se rapprochèrent, puis ce fut Naneush qui, la première, posa ses lèvres sur celles de Kutshiu pour aller cueillir, avec sa langue, le shashakuminan qu’il venait de gober. Kashiatan vint caresser le large dos de son amant, tandis que la jeune femme entreprenait de délacer sa chemise de cuir souple. Ici, chauffés par le généreux Pishim, qui les aimait, ils pouvaient exposer leurs peaux nues sans craindre le froid.  Les embruns de la chute ne les atteignaient pas, la grosse pierre se trouvant nettement au-dessus des eaux. Un aigle passa, faisant entendre un long cri mélancolique.

— C’est Mishtshishu… murmura Naneush. Il vient nous dire quelque chose, vous croyez ?

— Sshhhhht… fit amoureusement Kutshiu. Il vient nous dire de nous aimer. Qu’il nous protège…

— Nutshitaumatshiu, souffla Kashiatan dans les cheveux de Naneush. Il a envie de faire l’amour…

Les mains se perdirent dans les vêtements, les peaux se touchèrent, les langues s’emmêlèrent. L’amour se fit, sous l’immense ciel du Nitassinan, dans l’innocence et l’abandon, et les branches des bouleaux accueillirent et bercèrent les gémissements heureux des trois amants. Et eux, qui ne savaient pas encore ce dont l’aigle était venu les avertir, donnaient et recevaient, et remerciaient Manitou de la joie renouvelée qui leur était offerte. Naneush s’abandonnait à une extase multipliée, non seulement parce que quatre mains, deux bouches, deux corps vigoureux s’occupaient de lui donner du plaisir, mais parce que son propre corps lui semblait se fondre dans la pierre, dans la lumière, dans l’eau de la chute…

— Ooooh… N’arrêtez pas mes amours, n’arrêtez jamais… N’arr…

— ARRÊTEZ-MOI ÇA TOUT DE SUITE !

Ils sursautèrent. Un ombre leur cachait tout d’un coup la lumière de Pishim. Levant les yeux, ils reconnurent la silhouette inimitable : grand chapeau et jupes, un bras brandissant une croix. Robe-Noire. Il paraissait au bord de l’éclatement, sa face rouge ruisselante de sueur, ses yeux injectés de sang jetant des éclairs de fureur. Son souffle  court indiquait qu’il venait de gravir les rochers, le long de la chute. Il secouait sa croix dans tous les sens.

— SUPPÔTS DE SATAN !!!! INCUBES !!! SUCCUBE ! JE NE SAURAI TOLÉRER PLUS LONGTEMPS VOTRE HÉRÉSIE ! CRUX SACRA SIT MIHI LUX ! NON DRACO SIT MIHI DUX ! VADE RETRO SATANA ! NUMQUAM SUADE MIHI VANA SUNT MALA QUAE LIBAS ! IPSE VENENA BIBAS !

 Les vociférations du prêtre couvraient quasiment le bruit de la chute tellement elles étaient fortes. Les trois amoureux demeurèrent un instant saisis de surprise, puis ce fut Kutshiu qui se défit du nœud de leur étreinte pour se lever, nu et en colère, et faire face au missionnaire dont le visage congestionné montrait une détermination à toute épreuve. Malgré son impatience, le grand jeune Porc-Épic s’adressa à l’intrus d’une voix calme.

— Laisse-nous tranquilles, Robe-Noire. Nous nous aimons. Si ton Dieu n’aime pas l’amour, alors nous n’en voulons pas. Va t’en.

Mais le prêtre ne voulait rien entendre. Il continuait de hurler ses vade retro. Kashiatan et Naneush vinrent à la rescousse de leur amant. Naneush, elle, n’arrivait pas à demeurer calme. Elle se mit à pousser le Jésuite, qui besognait fort pour garder son équilibre.

— Tu entends ?!!! criait-elle. Tu entends ?! Va t’en ! Va t’en, avec ton Dieu qui n’aime personne d’autre que lui-même !

Robe-Noire jeta à la jeune femme un regard incandescent et, sans se laisser démonter, mû par le courage de ceux qui se savent guidés par la Vérité, il se mit à avancer vers elle, la forçant à reculer.

— Ah, tu crois que je vais m’en aller, sorcière ?! Tu crois que je vais laisser toutes ces âmes ici, seules, sans le secours de Notre-Seigneur Jésus ?! Oh non, diablesse, oh non !

Et il avançait, et elle reculait, s’approchant du bout de la grande pierre qui surplombait la chute. Les deux autres n’osaient intervenir, de peur qu’un mouvement brusque fasse basculer les deux adversaires dans le vide. Kashiatan tenta une diversion.

— Robe-Noire, plaida-t-il. Descendons tous au village. Nous verrons avec les autres, en bas, ce qu’il convient de faire. La colère ne règle rien.

Le missionnaire tourna vers lui des yeux furibonds, pour aussitôt revenir vers sa proie, qu’il n’avait pas l’intention de lâcher. Il s’approcha d’elle jusqu’à toucher de sa poitrine les seins nus de Naneush, qui frémissaient et tremblaient maintenant, autant de froid que de terreur.

— Je te tiens, gronda-t-il. Je sais que tu n’es pas de ce monde, que tu es venue je ne sais d’où pour induire ces pauvres Sauvages dans ton péché immonde. Tu portes sur les joues des taches de rousseur, la marque de Caïn! Et moi je vais te rendre à ton Maître. Tout de suite ! VA !

Et sous les yeux impuissants et désespérés de Kutshiu et Kashiatan, il frappa violemment, de ses deux mains, le torse de Naneush, dont les pieds se détachèrent du sol. Elle eut le temps de capter les derniers regards d’amour de ses amants, puis ses sens se perdirent dans le tonnerre de l’eau, et tout se confondit. Le dernier son qu’elle crut entendre fut le cri de l’aigle, dont l’écho se répercuta dans sa tête jusqu’à ce qu’elle ne sentît plus rien.

 

 

 

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