Exit Arianne Phosphate

Le journaliste du Quotidien, Louis Tremblay, signe dans l’édition du mardi 5 novembre deux articles au sujet de l’opposition qui est en train de s’organiser à l’Anse-à-Pelletier, contre la minière Arianne Phosphate. Or, si M. Tremblay possède un vocabulaire hors pair pour défendre le projet de la minière (voir l’édition du samedi 26 octobre du Quotidien, en une), les articles de ce matin laissent croire ceci : la minière Arianne Phosphate a fourni des documents fort bien rédigés au journaliste, afin qu’il puisse expliquer le projet en long et en large sans trop d’efforts. Cependant, quand vient le temps de rendre les propos de l’opposition au projet, soudainement les mots manquent, le flou a donné rendez-vous aux formules creuses, au point de n’être pas capable de décrire l’essentiel des enjeux pour la population de l’Anse-à-Pelletier.

Louis Tremblay est bien talentueux pour rapporter les dires de l’industrie, qu’elle soit minière, forestière ou autre. Faut-il se rappeler de la « menace » décriée en une du journal Le Quotidien à plusieurs reprises : la protection du caribou forestier menace des milliers d’emplois. Car voici la manière de raisonner du journaliste : si on protège la forêt de l’exploitation pour conserver une espèce en danger, ce sont des arbres qu’on ne pourra pas couper et replanter, donc des travailleurs forestiers qui n’iront pas travailler dans ces secteurs, donc des emplois hypothétiques qui ne seront jamais réalité. De là à dire qu’on menace des emplois… l’expression est forte et n’a pour but que de semer la peur au sein d’une population qui redoute le chômage plus que tout, qui vit dans un climat de crise économique et dont les coupes drastiques du gouvernement conservateur et les nouvelles mesures de compression en assurance-emploi laissent chaque travailleur dans un climat d’angoisse et d’insécurité financière. En terme de sophismes, on a rarement vu mieux. La pire désinformation ne tient pas dans ce qui est dit dans les médias pour influencer l’opinion publique. Non. La pire désinformation réside dans ce qui n’est pas dit, dans ce qui est omis, volontairement ou non, par mauvaise foi ou paresse journalistique.

Mais revenons à notre minière.

Petit résumé de l’histoire : la minière Arianne Phosphate s’apprête à forer une mine de phosphore à ciel ouvert à 200 km de la rive nord du Lac-Saint-Jean, au Lac-à-Paul. Dans le projet initial, le minerai devait être transporté de la mine vers Alma, en camion, pour transiter en train jusqu’à l’installation portuaire de Grande-Anse, située juste en face de l’Anse-à-Pelletier aux abords du Saguenay. Suite à des études de faisabilité réalisées par la minière, les conclusions sont les suivantes : le transport du minerai par train serait trop coûteux et trop peu sécuritaire, ainsi serait-il plus rentable pour l’entreprise de faire transiter la matière première par camion. Ainsi, uniquement pour sauver de l’argent, le projet devient le suivant : transporter le minerai jusqu’à l’ancienne scierie de Saint-Fulgence (acquise par la minière), pour ensuite le faire descendre par convoyeur jusqu’à un port de mer construit pour l’occasion, en plein cœur de l’Anse-à-Pelletier. Cela représente, en somme – et selon les dires de l’entreprise elle-même – un camion de plus sur nos routes à toutes les 6 minutes, 24 heures sur 24, pendant 25 ans. Cela représente également la construction d’un port de mer dans un des plus beaux paradis aux abords du Saguenay. Cela suggère aussi d’anéantir les efforts d’une quinzaine de familles qui vivent selon un mode de vie alternatif, au rythme des valeurs du développement durable, de la culture biologique. Sachant que l’entreprise prévoit avoir remboursé tout le capital investi dans le projet en 3,9 ans, sur une exploitation prévue de 25 ans, ce sont des profits, et uniquement des profits, des millions de dollars de profits, que l’entreprise cherche à réaliser au détriment de la qualité de vie et de l’environnement. Il est aussi très intéressant de constater que les populations les plus touchées – encore une fois aux dires de la compagnie elle-même – seront les autochtones du TNO de la Chute-des-Passes. Et quand le préfet de la MRC du Fjord, Gérald Savard (qu’on préfère ne pas nommer dans le journal, quelle omission) parle de « quelques chalets à déplacer », il démontre toute l’étendue de son incompétence, de sa méconnaissance du territoire et de la population dont il est supposé défendre les intérêts, ainsi que son opportunisme qui ne flaire que les retombées économiques.

Ce projet, avant même qu’on le regarde en terme de « faisabilité », de « rentabilité », ou autre critère industriel ou économique, représente un échec idéologique. C’est-à-dire qu’il faut être assis bien au-dessus du monde, sur ses livres et théories, pour ne pas comprendre l’univers de l’Anse-à-Pelletier. Cette anse est un véritable paradis sur Terre. Avec l’une des seules plages sablonneuses naturelles aux abords du Saguenay, c’est un endroit naturel et paisible, dans lequel évolue une communauté symbole de résistance. La communauté de l’Anse-à-Pelletier regroupe des gens qui ont à cœur d’avoir des jardins entièrement biologiques et certifiés comme tel, qui élèvent leurs animaux pour la consommation, qui vivent, humblement, des produits issus de la terre et de la forêt. Une communauté qui entretient des liens tissés serrés depuis de nombreuses années, qui protège et chérit la nature, et qui partage avec grande générosité ses espaces paradisiaques avec les familles environnantes. Considérant que le phosphore extrait par Arianne Phosphate servira à hauteur de 85% à produire des engrais chimiques industriels pour le secteur agricole, l’idée d’installer un convoyeur à proximité de jardins biologiques apparaît comme totalement absurde. C’est sans compter la pollution visuelle, lumineuse, sonore, et autres inconvénients. De plus, l’entreprise ne s’en cache même pas, il y aura des impacts importants sur la faune et la flore, ainsi que sur les cours d’eau environnants du Lac-à-Paul, au Lac-Saint-Jean. Cela fait quelques années que la population se fait fustiger au sujet des algues bleues. Qui est le coupable? Phosphore et phosphates, contenus dans les engrais industriels, ainsi que dans la plupart des savons et détergents. La lutte aux phosphates ne fait que commencer, avec l’arrivée sur le marché de produits dits « verts » ou « biodégradables ». La pollution par le phosphore n’est plus à prouver, c’est donc dire à quel point l’idée d’ouvrir une mine d’exploitation de ce minerai représente un projet ridicule et rétrograde. Il est prévisible qu’une mine à ciel ouvert aux abords du Lac-Saint-Jean aura des impacts sur tout l’écosystème québécois : le Lac se jette dans le Saguenay, qui se jette dans le fleuve Saint-Laurent, marilon-don-dé. Tout ceci sans compter la pollution engendrée par le transport en camions. Si l’épisode horrifiant de Lac-Mégantic fait redouter le transport ferroviaire, il n’en demeure pas moins une option largement plus écologique que le transport par camions.

Ce projet n’a pas sa place, n’est pas justifié, ni justifiable. C’est un projet qui tient compte, encore une fois, des dimensions économiques et pratiques en mettant de côté l’être humain. On nous vantera les mérites économiques d’une telle industrie. Les quelques centaines d’emplois qui pourraient compenser la fermeture récente de la scierie. Les dizaines de milliers de retombées en taxes, non négligeables pour de petites municipalités telles que Saint-Fulgence ou Sainte-Rose-du-Nord. C’est vrai. Économiquement, ce projet est positif. Mais cela demeure le seul point positif, et je crois fermement qu’il faudra mettre tous les éléments possibles dans la balance, afin de déterminer l’acceptabilité sociale d’une telle réalisation. Que l’humain pèse plus dans la balance que l’argent. Que la nature ait des droits, elle aussi. Qu’on cesse de détruire notre patrimoine paysager et humain au nom d’un industrie éphémère qui laissera des cicatrices pour toujours dans le décor.

Pourquoi je ferais de cette lutte un combat personnel? Parce que j’étais en train de m’acheter un terrain à l’Anse-à-Pelletier. Parce que j’envisageais avec grand bonheur de me joindre à cette communauté du amoureuse et respectueuse de la nature, aux valeurs d’entraide et d’écologie. Parce que j’y voyais la possibilité d’une retraite paisible au bord de l’eau, entourée de gens au cœur grand, entourée de mes enfants, dans un petit paradis tranquille, un havre de nature et de paix.

Le port de Grande-Anse existe déjà et possède toutes les infrastructures nécessaires pour répondre aux besoins de cette industrie, il a d’ailleurs été réalisé aux frais des contribuables. Il n’existe aucune bonne raison de détruire l’environnement de l’Anse-à-Pelletier pour sauver quelque dollars. Il n’y a pas un argument économique qui vaut plus que notre patrimoine humain, écologique et paysager.

Il y aura consultation publique – ou plutôt présentation du projet aux citoyens. La lettre reçue par les citoyens fin octobre présente le projet après que les études d’impact aient été réalisées, les études par le ministère du développement durable bien entamées et l’information sur les lieux change à la dernière minute (au début, au club de l’âge d’or, puis l’information a été modifiée pour se tenir plutôt à l’école du village). Tous ces gestes sont, sachez-le, probablement calculés avec quelques objectifs fort simples et à peine camouflés : surprendre la population au dernier moment avec un projet tellement avancé qu’il en coûterait de revenir en arrière, en plus de déstabiliser les gens avec des informations floues et contradictoires. On s’assure ainsi que les citoyens ont peu de temps pour effectuer des recherches et se documenter solidement sur le sujet, en plus de peut-être se tromper de lieu ou d’heure… si les citoyens ne sont pas présents, ce sera de leur propre faute, n’est-ce pas? Ce type de stratégies typiques de l’industrie me lève le cœur et n’augure rien de bon pour la suite des choses. Une approche faussement honnête, des réponses floues à des questions précises, des détournements d’idées et des journalistes qui désinforment en faisant du « rewrite » de communiqués… Il faudra se lever et se battre, se tenir et s’informer, être présents et présenter un dossier solide aux audiences publiques du BAPE. Il faudra prouver que le projet improvisé par Arianne Phosphate pour économiser quelques dollars ne se fera pas au détriment du développement durable chèrement mis en place, au terme de nombreuses années d’efforts et de solidarité. Il faudra montrer à cette industrie qui n’a pas de raison d’être que les humains valent plus que du minerai, que notre fjord, sa faune et sa flore méritent d’être protégés à tout prix.

Je vais ouvrir une page sur les réseaux sociaux, je viendrai déposer le lien ici quand ce sera fait. Je vais également créer un événement pour les consultations publiques, avec les bonnes informations autant que possible. Je vais contacter la coalition « Pour que le Québec ait meilleure mine » ainsi que les opposants au projet de Mine Arnaud, à Sept-Îles. Ceci est une guerre qui commence. À suivre.

Pour connaître mieux la stratégie de communications adoptée par la minière, lire ici.

*** AUDIENCES PUBLIQUES PRÉVUES PAR ARIANNE PHOSPHATE ***

5 novembre à 19 h, Saint-Fulgence, à l’école Mont Valin (12, rue Saint-Basile)
6 novembre à 19 h, Saguenay, à l’Hôtel Delta Saguenay (2675, boul. du Royaume)
20 novembre à 19 h, Saint-Nazaire, Salle le Rondin (176, 1ère Avenue Sud)
26 novembre à 19 h, Saint-Ludger-de-Milot, Chalet récréatif (10, chemin de la Plage)
28 novembre à 19 h, Dolbeau-Mistassini, Motel Chute des Pères (46, boul. Panoramique)

 

Commentaires

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5 thoughts on “Exit Arianne Phosphate

  1. Une explication très lucide du fonctionnement des entreprises et des journalistes, souvent malheureusement, trop proches d’eux…

  2. howmanyme

    Qu’en est-il du parc marin du Saguenay-St-Laurent ? de la reconnaissance du fjord par l’UNESCO ? des baleines blanches ? Qui paierait ce port ? ça me dégoûte…

  3. Martin Duval

    Hmm ! Je trouve cette chronique très manichéenne. D’un côté le projet des « méchant exploiteur capitalistes » est présenté en accolant les mots « Lac-mégantic » et « algues bleues » tandis que de l’autre, les « résistants » sont biologiques, situés tout près d’un havre paradisiaque.

    Le projet n’a pas encore d’acceptabilité sociale. La vraie définition du développement durable doit passer par une forme d’équilibre entre l’économique et l’environnement. C’est ce qui reste à faire ici avec du dialogue.

    J’ai l’impression maintenant que toute forme de développement dans l’avenir fera face à des oppositions idéologiques et dogmatiques (Val-Jalbert, Anticosti). Ça me désole. Je recherche plus de nuances et d’équilibre…

  4. Un dossier à suivre. 2 commentaires/conseils que je me permets d’avancer:
    1) pour éviter d’autres réactions comme celle de M. Martin Duval, il sera impératif de clarifier la position de la résistence. Il s’agit d’empêcher la totalité du projet de mine, ou principalement de s’assurer dans le développement du projet une adéquate gestion du tansport, du nouveau port et de la protection du lac? à clarifier en temps et lieu, parce que la crainte « d’extrémisme » soulevée par M.Duval est selon moi justifiée.
    2) pour la question du transport, l’étude de la mine concluant que le transport par camion serait plus avantageux que le train me semble étrange. Il doit y avoir une autre raison qu’économique… à creuser. Aussi, je doute que leur étude écnomique prenne en compte la venue très probable prochainement d’un coût associé aux émissions de gaz à effets de serre, ce qui fera monter le coût du transport par camion.
    Bonne chance!

    1. Marielle Couture

      Merci pour ce commentaire éclairant 🙂
      En effet, il y a d’autres raisons, que je suis en train de mettre au clair… telle que la présence de titanium, que la compagnie dit ne pas vouloir exploiter à cause des impacts environnementaux, mais qui – étrangement – perd sa valeur marchande lorsque transportée en train. Je me doute, donc – mais il me faudra trouver des preuves solides – que même si le titanium n’est pas exploité pour le moment, les infrastructures mises en place pour le transport du minerai tiennent compte de cet élément. Donc, à creuser, en effet!!

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