Ce soir de décembre où je pensais être devenu trisomique

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Dehors, il neigeait à gros flocons. Décembre ne savait pas encore comment s’habiller.

À l’intérieur, il faisait chaud et bizarrement, selon mon souvenir, il faisait jaune.

Un jaune provenant des toutes ces lumières ouvertes, de cette tapisserie d’époque, des meubles en bois au verni couleur miel. Bref, si les paysages extérieurs se détaillaient en noir et en blanc, l’intérieur de notre petit bungalow, lui, ressemblait plutôt à un soleil exalté.

J’ai le souvenir précis que ma mère appréciait me savoir dehors lorsqu’elle projetait de ramasser la cabane et de faire du ménage. Et ce soir de décembre, elle n’a pas eu à me tordre un bras pour que j’acquiesce à sa demande et que j’enfile mon nouvel habit de neige pour la première fois afin d’aller courtiser cette nouvelle saison qui tombait en lambeaux depuis l’heure du souper.

Ma mère prétendait ne pas aimer particulièrement passer l’aspirateur, mais elle y mettait une telle énergie qu’il était difficile de ne pas croire le contraire. Enfant, je me demandais même ce qu’elle préférait : travailler comme éducatrice spécialisée auprès de jeunes déficients ou passer l’aspirateur.

De l’extérieur, le temps n’était finalement pas si noir que ça. Mais la maison, elle, semblait encore plus jaune que ce que je percevais de l’intérieur.

De la balançoire où je prenais place, je voyais tout de la maison : la boucane qui s’échappait de la cheminée, ma mère qui déplaçait les chaises pour aspirer toutes les miettes que nous avions maladroitement bottées sous la table, les pièces de la maison qui s’illuminaient et s’éteignaient au gré des déplacements effectués par ma mère et son boyau.

Moi, assis sur la petite balançoire au fond de la cours, je tuais le temps en silence. Et puisque les flocons tombaient de façon très compacte, l’idée de jouer à essayer d’en attraper un avec ma langue n’avait pas réussi à me séduire. Peut-être étais-je rendu trop grand pour ça.

Je décidai donc de satisfaire mon besoin de froid en y allant d’une bonne lichette sur le poteau glacé de la balançoire.

Le mariage froid et humide entre ma langue rose et le poteau blanc de la balançoire n’aura pas procuré l’effet escompté. Le contact fut, disons-le, très intense.

J’étais pris. Ma face était scotchée au poteau.

Le contraste était grand : moi, seul, la langue collée sur un poteau immobile et immaculée, au froid, dehors – et ma mère – éclairée de jaune, suante d’efforts, qui exécutait une drôle de danse au son de la balayeuse que j’entendais en sourdine du fin fond du terrain.

Mon réflexe fut d’abord de crier. J’étais davantage paniqué que souffrant. Mais si je voyais tout de l’intérieur lumineux de la maison, il en était tout autrement de ce que ma mère percevait lorsqu’elle balayait l’extérieur du regard à travers la porte-patio.

Non seulement elle ne m’entendait pas, mais elle ne me voyait pas. Il fallait donc me sortir de cette fâcheuse position…seul.

À l’aide des deux nouvelles palettes qui avaient poussé au cours de l’été, je réussis à exercer une pression juste assez forte pour que ma langue se décolle, non sans laisser un petit morceau de chair rougeâtre sur le poteau givré de la balançoire.

En un instant, le froid sec qui paralysait ma langue s’était muté en une vague de chaleur et d’humidité provoquée par un léger afflux de sang qui laissait sa trace sur la neige séparant la balançoire de la galerie.

Ma mère n’avait aucune idée du drame intérieur que je vivais jusqu’à ce que j’ouvre la porte de la maison et que je m’affale de tout mon long sur le tapis de l’entrée.

Maman : Mais qu’est-ce qui t’es arrivé mon chéri?

Je pleurais ma vie Elle examina ma bouche en essayant de me tirer les vers du nez.

Entre 2 trémolos, je réussis à expliquer que ma langue était collée, que je criais, mais qu’elle ne m’entendait pas.

Maman: Oh! Pauvre chou! Ça va aller. On va mettre de la glace. Tu vas voir, ça ne saignera plus.

Je pleurais encore. Je pleurais. Pleurais.

Je n’avais plus mal à proprement parler, mais une chose me troublait : ma langue avait enflé. Je la sentais plus épaisse, plus maladroite, comme morte. C’est ça qui me faisait pleurer. Et je n’arrivais plus à contenir les filaments de bave et de sang qui s’échappaient de ma bouche.

Dans ma tête, j’étais devenu trisomique. Pour vrai… Parce que tous les patients trisomiques que ma mère apportait à la maison avaient cette particularité de baver et d’avoir toujours un bout de langue qui sortait. C’est ce que j’avais remarqué d’eux, en fait. Et je vous jure que ce soir de décembre, dans ma tête, j’étais devenu trisomique.

Ma mère m’a rassuré et m’a expliqué des trucs en lien avec les chromosomes, mais dans ma tête, depuis ce soir de décembre, tous les trisomiques sont simplement des gens qui, un jour, ont voulu manger de la neige sur un poteau de balançoire.

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