Le Démantèlement de Sébastien Pilote ou Pour la suite du monde

 Je n’ai rien à offrir qu’un amour sans bon sens.

Pierre Perrault

En désespoir de cause, poèmes de circonstances atténuantes, Parti Pris, 1971

 

Aime, travaille et souffre.

Devise de Jack Kerouac

 

Belle leçon de cinéma et de morale encore, que nous propose là Sébastien Pilote dans ce Démantèlement tout en sous-entendus, tout en nuances visuelles. Encore une fois comme d’ailleurs son premier long métrage, Le vendeur. On change de milieu social tout simplement, mais le message reste le même : la vie n’épargne personne (en ces temps de profondes mutations des valeurs). Le capitalisme puisqu’il faut l’appeler par son nom peut faire de nous des esclaves de la routine, des ventes de garage et des faillites forcées. D’autres s’en sortent moins bien que d’autres. Si nous prenions par exemple, Gaby, éleveur d’agneaux… à la dérive comme un déporté sur son radeau.

Il faut voir Le démantèlement sur grand écran, au cinéma, malgré le fait que les bruits de fond des salles annexes dérangent comme c’était le cas lors du lancement de ce film à Chicoutimi, mardi soir. Quand donc au juste pourrons-nous profiter de vraies salles de cinéma insonorisées dans la région ? Mais là n’est pas la question pour le moment… La plainte ne date pas d’hier. Bon… Il faut donc voir Le démantèlement sur grand écran pour saisir cette leçon de cinéma que nous propose le cinéaste chicoutimien. Pour admirer les plans larges, plein écran, des terres vallonnées du Lac Saint-Jean que Pilote et son cameraman/poète Michel La Veaux ont saisies dans toute leur luminosité et leur splendeur.

Laisser parler et réfléchir les images d’abord.

Le cinéma sert avant toute chose à re-voir ce qu’on ne regarde qu’accidentellement, sans le voir vraiment. Le cinéma révèle évidemment les images de tous les jours qui nous échappent, faute d’attention sans doute. Ici les images empruntées à la nature agricole automnale de Gaby, son paysage visuel quotidien ont la portée des métaphores. Entre deux de ses décisions capitales, elles nous aident à se préparer aux prochains coups durs. Malgré la banalité du drame évoqué dans ce film, j’ai parfois pensé, à cause de la beauté fulgurante des images, à Melancholia du cinéaste Danois Lars von Trier. Un autre film sur la (vraie) fin du monde et dont la caméra est souvent tournée vers le ciel. Le personnage principal interprété par Gabriel Arcand, habité totalement par son rôle en contre-emploi, coule doucement dans son amour désespéré pour ses deux filles qui vivent au loin. L’une d’elles lui demande l’impossible pour se sortir de ses problèmes financiers. Il décide de liquider tous ses pauvres biens et les animaux qui l’accompagnent dans sa solitude pour la dépanner. Il «se sacrifie» volontairement pour elle comme il dit à son ami, interprété de façon débonnaire («d’une bonté douce» dit le dictionnaire) par un autre comédien québécois de grand talent, Gilles Renaud. Il y a un certain appel au ciel, aux divinités du destin dans ce parcours de Gaby qui quitte tout pour sauver sa fille de la faillite, sauf son chien. D’ailleurs, les séquences de faux abandon de son Gros me semblent les plus réussies du film sur le plan émotif. Mises à part évidemment celles des ventes à l’encan. Là, Pilote réussi ce qu’il fait le mieux au cinéma, filmer en direct les émotions. Il n’y a pas de gêne à le souligner : le cinéma de Pilote est mélodramatique. Musique et images se confondent pour créer l’émotion auprès des spectateurs. Il va chercher des images documentaires qu’il réussit encore une fois à marier habilement avec celles des comédiens professionnels qu’il choisit avec soin. C’est la force de son cinéma de faire monter l’émotion par petites touches, dans les pires contextes. Ce n’est pas toujours «évident» de transformer un éleveur d’agneaux du Lac Saint-Jean en personnage shakespearien. C’est vrai qu’un comédien comme Gabriel Arcand peut faire la différence.

Et la caméra de Michel La Veaux peint le reste. Je rêve de voir un futur long métrage de Sébastien Pilote et de son cameraman préféré tourné totalement vers le documentaire. Dans les pas de Pierre Perrault. Une sorte de road movie à la Jack Kerouac. On peut rêver… encore, c’est la grande force du cinéma. De plus en plus, le cinéma saguenéen n’a pas à rougir de ses cinéastes dont la portée étonne.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

*** Sortie en salle le 15 novembre ***

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