La main et le poing / Entrevue-correspondance avec Larry Tremblay /

Larry Tremblay va au théâtre

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J’écris à Larry Tremblay. Pas évident de lui écrire. J’ai presque les doigts paralysés sur le clavier. Je stresse. J’écris pourtant quelques mots. J’écris. J’écris. J’efface ce que je viens de lui écrire. Récris. Soustrais deux-trois mots, en inverse d’autres; j’ajoute une phrase, l’enlève. J’efface tout. Recommence.

On choisit ses mots quand on écrit à M. Larry…

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Wo. Détente. Relaxe Martel.

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L’invitation à correspondre avec M. Larry m’a été proposée, en septembre, par l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie. On m’a proposé de faire une entrevue sous forme de correspondance : des échanges ouverts et rhizomatiques avec M. Larry. L’invitation est stimulante et vertigineuse.

J’accepte d’emblée.

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1er octobre 2013 23:06:44

Bonsoir M. Larry,

Un petit mot pour vous dire que je me prépare pour notre entrevue-correspondance. Je vous écrirai une première fois ce fin de semaine.

À samedi,

Anick

2 octobre 2013 09:49:46

Bonjour Anick,

D’accord, à samedi !

Larry

 

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Quand samedi devient lundi. Et quand lundi devient mardi….

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7 octobre 2013 00:26:50

Bonsoir M. Larry,

Je me suis emballée, je crois… Une belle semaine à vous.

Anick

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L’emballement d’Anick

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M. Larry,

Quand je suis assise dans mon lit, j’ai parfois l’impression d’habiter dans un arbre. Les miroirs des murs de ma chambre et les grandes fenêtres à lumière donnent à la pièce cette étrange sensation de flottement. De suspension. Le vieux sapin du jardin dresse vers l’Est ses épines. Au nord, les feuillus et un quartier caché derrière la paroi rocheuse, cran de roc rose qui se transforme en cascade les jours de pluie. Je loge sur une falaise, à mes pieds, la rivière Saguenay. Ces temps-ci, les cris des oies blanches et des outardes posées sur la grève me réveillent. Mon atelier-bureau pousse dans la pièce d’à côté. Et sur la terrasse, souvent, j’écris la nuit jusqu’au matin. (En ce moment, je me demande où vous vous posez pour écrire, M. Larry.)

«Écoute-moi, j’ai deux fils. L’un est la main, l’autre, le poing. L’un prend, l’autre donne. Un jour, c’est l’un, un jour, c’est l’autre. Je t’en supplie, ne me prends pas les deux.»

Hier, hier j’ai commencé la lecture de votre plus récent roman, L’Orangeraie.

À la quinzième ligne – déjà – à la gorge le noeud.

Se passe quelque chose dans mon corps.

Accélération du pouls. Accélération du rythme de ma lecture.

Cœur va vite.

Cœur bat vite. Bat bat bas.

Bombe au ventre. Déjà.

Quand j’ai lu votre pièce de théâtre Abraham Lincoln va au théâtre, j’habitais un appartement trop petit et mal foutu, coincé entre deux buildings d’une ruelle oubliée du centre-ville de Chicoutimi. La première fois que j’ai lu Abraham Lincoln va au théâtre, j’ai interrompu ma lecture après une vingtaine de pages. Me souviens que ma tête tournait.

Tissait tournait. Tournait. Spinnait.

Tsé – le type de lecture que l’on attend depuis un bon bout de temps.

Un grand vlan . Un rush d’adrénaline littéraire.

J’ai poursuivi ma lecture, prête à engloutir ce labyrinthe de mises en abyme du théâtre dans le théâtre. J’ai lu récemment que l’écriture d’Abraham Lincoln va au théâtre représente plus de dix ans de travail pour vous.

Comment on fait ça M. Larry ? (Je me réponds : on travaille – Anick – on travaille-on-écrit-à-plein-temps.)

Et l’après ? Quand on décide que c’est la fin. Les sillons restants, les sillons vivants. Artefacts de papier. Ce qui a été effacé ou rangé ailleurs.  La matière autre. Les pages ouvertes et indéfinies.  Ou bien celles mises sous la pile. Les chemins de traverse de l’écriture.

M. Larry, dans Abraham Lincoln va au théâtre, qui est Mark Killman, finalement ?

Anick

 

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Provoquer les marées.

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12 octobre 2013 13:40:59

Bonjour Anick,

Je t’écris de Trois-Rivières où je participe au Festival de poésie. J’ai pu trouver du temps pour amorcer ma réponse. Je t’envoie deux petits textes. Je les ai titrés mais tu peux éventuellement enlever les titres. Comme ton texte ne recelait  pas vraiment une question précise, j’ai été un peu embêté : que te répondre alors ? Toutefois ton texte a provoqué de ma part une petite réflexion plutôt générale sur la fiction et le personnage. Tu devras sans doute créer des liens entre ton texte et les miens pour donner au lecteur un fil conducteur.

Larry

 

Écrire n’ajoute rien au monde

Penser contre soi-même

Écrire n’ajoute rien au monde. La littérature – domaine qui peine à garder ses frontières tant le livre actuel a tendance à parler, communiquer, expliquer, rassurer, divertir – retranche du gras, enlève du bric-à-brac, désencombre la pensée, condense le regard. Écrire constitue un acte négatif – au sens mathématique du terme – qui réorganise le réel en l’épurant. Si la forêt du monde se pare de mystères somptueux autant que de bêtises acclamées, écrire c’est défricher et donc abattre des faux consensus, des conforts inavoués, des hystéries camouflées. La fiction est une réflexion qui marche, respire, doute, parfois casse. Créer exige de penser contre soi-même, de traverser le bien pour découvrir qu’il fait aussi mal.

Mon approche de l’écriture est souvent vocale, parfois orchestrale. C’est pourquoi plus souvent qu’autrement la fiction se concrétise dans mes œuvres de façon théâtrale. Le texte dramatique me permet la polyphonie des voix même si, sur la scène, il arrive qu’il n’y ait qu’un seul corps ou, si on préfère, qu’un seul personnage. Je ne crois pas à la transparence de la fiction. Il y aura toujours du sens qui échappera au lecteur, au spectateur et à l’auteur lui-même : un reste opaque qui renvoie à l’impossibilité pour chacun d’entre nous de se connaître totalement. Qui peut dire qu’il a accès à lui-même de façon certaine, claire ? Comment un simple personnage pourrait alors le faire ?

Je ne raconte pas d’histoires pour enfiler des faits et des gestes mais pour mettre en scène une réflexion qui tente de s’incarner. D’où l’importance de la métaphore qui oriente mes phrases, les fait converger vers un probable sens. Probable car rien n’est sûr et, par surprises successives, le sens peut s’inverser. Cela donne une dramaturgie où l’identité des personnages est poreuse, dysfonctionnelle, en perpétuelle reconstruction. Le sens n’est pas une donnée mais un don.

Dans la fiction romanesque, l’économie des moyens est moins nécessaire. Au théâtre, le texte fonctionne comme un engrenage où chaque réplique fait avancer une roue invisible qui va conduire le spectateur à la résolution des conflits ou à  son impossibilité.  Le roman est plus élastique. Je ne nie pas qu’il y ait des vases communicants entre mes textes théâtraux et mes textes romanesques et, avec les années, j’y découvre des élans, des horizons nouveaux.

 

 

Dix petites réflexions sur le personnage

1)        En savoir trop sur un personnage est dommageable à sa création.

2)        Un personnage est constitué de trous et de quelques pleins.

3)        Un personnage pourrait, à la limite, ne pas avoir de passé.

4)        Un personnage n’est pas une biographie condensée.

5)        Un personnage, comme tout le monde, possède la capacité de mentir et, surtout, de mentir à son auteur.

6)        Un personnage est, au fond, un paquet de phrases gonflées par le souffle de l’acteur.

7)        Si le personnage dit tout avec son texte, qu’aura à dire l’acteur qui le joue ?

8)      L’essentiel pour l’auteur à la recherche de son personnage, hanté par son apparition, est d’en capturer    la musique, ne serait-ce que la première note. Le chemin qu’emprunte le personnage pour arriver au texte est l’oreille, peu importe où celle-ci se trouve dans le corps de l’auteur. Car dans le corps ludique de l’auteur, les organes se déplacent et vont jusqu’à se multiplier ou à échanger entre eux leurs fonctions. Comme un certain Claudel l’a écrit, «l’œil écoute».

9)        Le personnage n’a pas d’âge, surtout pas celui de son auteur. Sa temporalité extensible traverse les siècles. Antigone n’est ni jeune ni vieille. S’il y a un train qui passe, elle saute dedans.

10)      Un personnage efficace dialogue. Celui qui s’enlise dans la conversation finit par se noyer dans la banalité.

 

 

En deux temps

Un. À croire que Aziz est Amed et Amed est Aziz.

23 octobre 2013  19:22:36

M. Larry,

Il semble que nous courons l’un et l’autre après le temps, ces temps-ci il m’arrive d’espérer ce don d’ubiquité. Il y a quelques jours, j’ai terminé la lecture de L’Orangeraie. Et j’ai laissé un peu en moi reposer Aziz et Amed et Amed et Aziz. Il le fallait. Me le fallait. Reposer dans ma tête, aussi, un flot de questions. Me les poser pour alimenter ma réflexion – un peu confuse, d’ailleurs –  autour de cette constante notion du double dans votre littérature, et dans votre tout dernier roman, paru, L’Orangeraie.

Aziz ou Amed. Amed ou Aziz. (À croire que Aziz est Amed et Amed est Aziz.)

L’un pour l’autre. À l’autre ? Dans l’autre ?

Des compléments ? Un jumeau mortel, l’autre immortel ?

À croire que Aziz est Amed et Amed est Aziz.

C’est par la passation de la parole que l’histoire se déploie, qu’elle se raconte et voyage.

Je suis confuse. Je cherche trop à analyser, à faire sens dans l’évidence, M. Larry.

Ischiopagus.

Chimère.

Foetus in foetu.

Je cherche trop loin.

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Je m’éloigne, M. Larry. Je me pose trop de questions.

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Y-a-il vraiment deux garçons ?

S’invente(nt)-il(s) cette histoire par déni de la maladie ?

Je fouille. Je lis à propos de l’«illusion des sosies».

À croire que Aziz est Amed et Amed est Aziz

À la toute fin, au temps présent d’Aziz : «Aziz, qu’est-ce qui ne va pas ?»

Amed parle. C’est lui qui raconte puisque lui seul peut raconter cette horrible histoire.

Alors il passe par la voix d’Aziz.

 

 

Deux. À croire que Amed est Aziz et Aziz est Amed.

M. Larry, à la page 113 de L’Orangeraie, j’entends votre voix, celle de l’auteur qui se glisse dans son propre récit : «Mikaël n’osait reprendre la discussion. Il s’était senti attaqué. Pourquoi n’aurait-il pas le droit, en tant qu’artiste, de parler de la guerre?»

Je vous renvoie la question.

Anick

 

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Bonjour Anick,

Voici deux autres petits textes inspirés par ton dernier message.

À plus,

Larry

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Voir et savoir

L’époque actuelle incite à voir plutôt qu’à savoir. Montrer le monde, en images, en mots, en gestes, n’est pas suffisant pour celui qui s’engage dans la création. Le ressort actif de l’œuvre se retrouve dans la densité d’une réflexion. Montrer la guerre, le meurtre, l’ignominie, l’injustice, est exigeant mais non suffisant. Si la littérature – ou l’art en général- est indissociable du mal, du noir, de néant, du manque, elle a la responsabilité de dévoiler des processus, des raisons d’agir. Que ce soit dans Cantate de guerre ou dans L’Orangeraie, j’ai voulu mettre l’accent sur la transmission de la haine, cette filiation qui ancre les conflits ethniques dans la durée, repoussant la paix dans un horizon inatteignable.

Ce n’est pas tant de décrire la cruauté de la guerre que de retracer les mécanismes qui lui accordent un statut de nécessité afin de les dénoncer.

 

La gémellité

Ce n’est pas anodin si Artaud a nommé son livre culte «Le Théâtre et son double». Le double est une notion essentielle dans toute activité de représentation. L’œuvre renvoie à son ombre, son idéal, son référent, son fantasme comme si elle constituait un monde miniaturisé. La gémellité a toujours fasciné les créateurs. Je l’avais abordée une première fois dans Le Génie de la rue Drolet. Guillaume, l’anti-héros de la pièce, est un artiste raté (ou génial selon qu’on déplace le point de vue). Il s’abrutit le jour dans un abattoir de poulets et, la nuit, il crée des sculptures avec des os de poulet qu’il rapporte de son travail. Il se trouve confronté à sa sœur jumelle, Guylaine. Elle a épousé un peintre renommé dont l’œuvre abstraite se situe à l’opposé des œuvres tourmentées de son frère Guillaume. La gémellité m’avait permis dans cette pièce d’installer un système d’oppositions entre raté/génial, concret/abstrait, chair/os, jour/nuit, vie/mort…Au contraire, dans L’Orangeraie, Amed et Aziz, jumeaux identiques, sont confrontés à un choix tragique : se sacrifier pour sauver l’autre. Dans le contexte de conflit ethnique abordé dans le roman, la gémellité m’a permis d’aborder la notion du «même», comme si l’autre était aussi en soi. Comme si la frontière entre confusion et fusion s’estompait. Comme si, dans la guerre, il n’y avait que des perdants.

M. Larry,

Il m’arrive souvent de croire qu’à l’intérieur de moi existe un autre moi. Non… Pas un autre moi : une autre personne. Un jumeau  – ou une jumelle, je l’ignore – qui m’habite continuellement. Me fait douter, aussi et parfois – de sa propre existence – pour bien me la faire sentir. Avant-avant – avant étant cette correspondance que nous avons, maintenant – avant, je me demandais toujours pourquoi en moi, cette constante impression d’être deux. Je redoutais de mettre des mots autour de ce ressenti. Et voilà qu’encore à travers votre écriture, je me saisis. Je me déterre.  Ça – et tous  ces contraires. La gémellité et la notion du double – tout comme la mort – sont des récurrences de mes écritures. Tout va vers ça.

D’où ça vient tout ça ?

Quand vous avez écrit, The Dragonfly of ChicoutimiLe Ventriloque, Le Problème avec moi, L’enfant matière, L’Orangeraie : par quelle(s) partie(s) de votre corps circulaient les mots ?

Vous travaillez autour de quoi, ces temps-ci, M. Larry ? Vous avez combien de textes en construction, à la fois ? Aussi, parlez-moi des voyages que vous avez fait. Ou des voyages que vous n’avez pas encore faits… Et j’ose… J’aimerais que vous me proposeriez un exercice d’écriture.

Anick

 

Bonjour Anick,

Je t’envoie un dernier texte car je pars mardi au Saguenay où je serai passablement occupé. Merci de tout coeur pour tes réflexions stimulantes. Comment vas-tu présenter nos échanges ? Vas-tu ajouter des liens ou laisser les textes tels quels ? Veux-tu que je relise le tout avant de le mettre en ligne ? À bientôt !

Larry

 

L’anatomie ludique

J’ai toujours senti que c’est tout le corps qui écrit comme c’est tout le corps qui pense ou qui parle. Mais penser, écrire ou parler demande un effort de concentration et  met en jeu des parties spécifiques : le cerveau, la main, la langue. En fait, l’homme est un réseau, se situe dans l’espace qui existe entre ses organes, ses os, ses neurones, ses cellules. L’homme est fait de pleins et de vides et d’une incessante communication – le plus souvent inconsciente – entre les milliards d’éléments qui le composent. C’est pourquoi, au fil des expériences de jeu et d’écriture, je me suis conforté dans l’idée qu’il est possible de rendre conscients certains processus à l’œuvre dans la création. J’ai remarqué que certains de mes textes possédaient des origines corporelles diverses. Il y a des textes «cœur», des textes «ventre» ou «tête». D’autres qui débutent au bout des doigts ou des dents et se terminent derrière la nuque. Cette diversité est aussi liée au fait que je pratique différents genres littéraires (poésie, théâtre, récit, roman). En tant que pédagogue (ayant formé des acteurs pendant une trentaine d’années), j’ai facilement fait le lien entre le jeu et l’écriture en installant l’imaginaire au sein même du corps. J’ai élaboré une approche (l’anatomie ludique) basée sur la concentration des parties du corps et sur leur investissement par l’imagination matérielle. Car non seulement il y a des textes «cœur» ou «poumon» mais ces lieux du corps se polarisent en fonction des quatre éléments de la matière : eau, terre, feu, air. Gaston Bachelard a fait d’admirables analyses montrant en action l’imagination matérielle dans des œuvres poétiques.

Production roumaine du «Ventriloque», Bucarest, 2013, mise en scène d'Alexandra Penciac. Sur la photo : Nicoleta Lefter et Ionut Grama.
Production roumaine du «Ventriloque», Bucarest, 2013, mise en scène d’Alexandra Penciac. Sur la photo : Nicoleta Lefter et Ionut Grama

Dans ton dernier courriel, Anick, tu me demandes un exercice d’écriture. En fait, l’essentiel réside dans la connaissance de soi-même. Exprimé de façon plus concrète et en lien avec les quelques lignes qui précèdent, je dirais que chaque écrivain ou artiste est en mesure de découvrir par lui-même la carte anatomique de son processus de création, de déceler les blocages qui l’empêchent de passer d’un lieu du corps à un autre ou encore qui l’empêchent – si je peux m’exprimer ainsi – de  mettre de l’eau dans son feu sans pour autant l’éteindre ou d’ajouter de la terre à son air sans pour autant l’alourdir.

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Propos recueillis et amalgamés en terre saguenéenne.

Octobre et novembre 2013

«La Totale» avec Larry Tremblay

Sincères mercis à M. Larry, à Mme Céline Dion et à l’APES

http://www.apescn.org/accueil.html

Production allemande «d'Abraham Lincoln va au théâtre», Fribourg, 2011, mise en scène de Manuel Kreitmeir. Sur la photo : Florian Wetter.
Production allemande «d’Abraham Lincoln va au théâtre», Fribourg, 2011, mise en scène de Manuel Kreitmeir. Sur la photo: Florian Wetter.

 

 

 

 

 

 

Commentaires

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One thought on “La main et le poing / Entrevue-correspondance avec Larry Tremblay /

  1. Formidable. Formidables tous les deux. Merci.

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