Hivers : passages du numéro six dans les mineures de Hervé Bouchard ou Le joueur sans nom

hivers programme

C’était mon rêve de jouer pour le Canadien, l’équipe préférée de mon père.

Guy Lafleur

 

Les mots vous lâchent. Il y a des moments où même eux vous lâchent.

Samuel Beckett

 

Hervé Bouchard joue et compte ou plutôt, Hervé Bouchard joue, conte et raconte dans cette pièce qui n’en n’est pas vraiment une totalement, au nom étiré par les cheveux encore une fois, Hivers : passages du numéro six dans les mineures. Création proposée par le Théâtre CRI. L’auteur, entouré de ses mots, de son texte/logorrhée, accomplit là un exploit théâtral en se défendant tout seul, accompagné d’un jeune (Jil-Anthonie Rivard), qui lui sert d’ombre et d’assistant muet.

Pendant deux heures vingt, Hervé Bouchard joue le jeu, enfermé dans son texte hilarant et décapant, racontant les années de gloire et de déchéance de son personnage, lui-même transfiguré, avec son écriture unique à vous couper le souffle. Long monologue plus extérieur qu’intérieur sur tout ce qui ce passe dans la tête d’un flo de 6 à 16 ans, qui connaît rien mais appréhende tout en le nommant à sa manière. Un petit gars d’ici quelque part, habité par le hockey, qui veut devenir quelqu’un, un numéro six disons, pour exister comme les petits gars le voulaient tous à l’époque et sans doute encore un peu aujourd’hui. Un semblant de joueur de hockey comme ses autres camarades et modèles.

«Disparaître dans le jeu» qu’il se dit, qu’il nous dit à travers cette saga personnelle tout seul sur scène entouré de lui-même en verve débordante. «Lecture sportive» (L’expression est de l’auteur) s’il en est une et présence ultime d’un écrivain doué qui défend son «enclave» à l’excès. Sans toujours garder la rondelle, qu’il nous refile maintes fois, à nous les spectateurs attentifs. Il nous faudra apprendre à patiner vite pour le suivre. «Les patins ne peuvent aller plus vite que les pieds… enweille, enweille, enweille ».

Ironie du sort sans doute, le soir de la Première d’Hivers… dans la salle du Facteur culturel, l’arrondissement de Jonquière célébrait ses bénévoles en loisirs. J’ai imaginé un instant tous ces jeunes sportifs déboucher devant le récit du numéro 6 pour traverser leur miroir et se revoir à leurs débuts d’athlète en devenir… La salle aurait été trop étroite pour recevoir tous ces coéquipiers, interpellés sans le savoir, à deux coups de patin d’eux. Dans ce récit, il est souvent question de cette Ville justement dans un passé plus ou moins lointain. On la reconnaît sans la reconnaître totalement dans la fiction arvidienne de Bouchard qui transforme tout et le reste pour le mieux.

Ainsi donc, Hivers… reste un exploit pour son auteur/narrateur et pour les spectateurs qui acceptent pendant deux heures et vingt de plonger tête première dans ce récit bousculé et déporté dans toutes les directions à la fois, par un comédien qui se dévoile avec une équipe de mise en scène bien inspirée.

On aurait pu croire qu’Hervé Bouchard ne quitterait pas ses feuilles de la soirée pour suivre le rythme effréné de ces passages du numéro 6. Mais il n’en n’est rien. La scène s’anime et la scénographie d’Hélène Soucy et de Guylaine Rivard nous emporte dans les aventures du fameux numéro. L’auteur a mémorisé une partie de son texte protéiforme qui se retrouve un peu partout sur cette scène passe-partout. La plupart du temps de glace, il est enfermé dans la lecture de ses mots comme dans un grand livre ouvert. Des mots, des phases reproduites partout sur la scène démarquée d’abord par un totem de bâtons de hockey brisés ou non qui serviront de prétextes en temps et lieu. Sorte de monument en offrande à tous les numéros six du monde qui jouaient plus souvent sur le banc qu’autrement. On n’a tous connu ça nous tous les numéros six.

(Pendant que j’écris ce texte, la première neige tombe dehors me rappelant qu’on se gelait les pieds et le reste sur les patinoires extérieures l’hiver mais que ça nous empêchait pas d’y passer les soirs et les fins de semaine à shooter sur la bande…)

Des mots, des phrases retranscrites sur tout ce qui se trouve sur cette scène/vestiaire. D’abord un rouleau que le flo fait défiler devant l’auteur comme celui du On the road de Jack Kerouac, clin d’œil assumé au maître à tous de la logorrhée verbale. Puis, des feuilles de polythène pleines de mots elles aussi qui se détachent du plancher pour permettre au numéro 6 de se raconter tout en se dissimulant derrière comme un flo espiègle. Très belle trouvaille de scénographie ici qui transforme l’auteur, un instant, en momie littéraire. Et d’autres phrases encore, rédigées sur des panneaux, des miroirs, plus ou moins déformants sans doute, au fond de la scène, écrites verticalement, horizontalement pour étourdir le lecteur. Parfois le flo accompagne la lecture du 6.

L’auteur dans ses mots jusqu’au cou. Et que dire de ces mots qu’il invente, ces expressions loufoques et poétiques qu’il déploie, en revisitant à sa façon ses passages dans les mineures. Il aurait fallu, peut-être, un ou plusieurs écrans pour voir défiler de temps en temps ces jeux de mots et nous les rappeler avec plus de précision. Ici, le fou rire nous sert de repère. Le numéro 6 se souvient de ses entraîneurs aux noms impossibles, Pâte et papier, Jean-Col Banquise, Un pied s’a bande, un pied su’l le banc, etc. Le texte défile tellement vite, il nous emporte avec lui. Le numéro 6 multiplie ses passages dans les mineures. Son arrivée chez les Bantam, dans une équipe de mongols est particulièrement révélatrice de sa différence… Il passe sa vie au Foyer des Lois, au tournoi pee-wee de Jonquière à travers la grève des employés municipaux (passage hilarant encore une fois), participe l’été au camp d’entraînement surnommé La semaine à 100 piastres, expérimente la camaraderie sportive et découvre vers la fin les filles, les premières brosses pénibles et le plaisir du bas du corps

Ses passages dans les mineures favorisent son passage à l’âge adulte ou presque. L’épisode des échangistes scolaires avec des étudiants de Vancouver, son voyage là-bas et ses rencontres amoureuses sont eux aussi des moments forts de ce numéro 6 toujours sans nom. On espère une chose : lire le plus rapidement possible (Aux Quartanier, à La Peuplade, à La Pastèque, quelque part bon dieu) le texte entier de ce récit sportif tordant à vous détacher les côtes. L’entendre peut-être (Rêvons) en feuilleton radiophonique avec bande sonore à l’appui. Hivers… dure deux heures vingt, mais moi j’en aurais pris encore une heure vingt, c’est à dire la longueur initiale de cette histoire de quatre heures emportée par la verve, l’imagination, la poésie, l’humour, le souffle et le jeu habité d’Hervé Bouchard, citoyen et comédien à part entière de Jonquière. On vous aura prévenu de l’événement comme dit la police quand il arrive quelque chose hors du commun parmi nous ici même.

Horaire : au Centre culturel du Mont-Jacob (Salle du Facteur culturel), du 7 au 24 novembre, jeudi au samedi à 20h00 et le dimanche à 14h00

Pierre Demers, cinéaste et poète d’Arvida

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