Les très extravagantes aventures d’Adèle

Épisode 9 : Des cailloux et des hommes

(À Gilles Carle et Micheline Lanctôt)

 

Elle comprit tout de suite, en s’éveillant, qu’elle n’était plus Naneushkuess, la fille du rivage. Qui elle était exactement, ça, c’était plus difficile à cerner. Mais une confuse réminiscence lui flottait dans la tête, avec les mots « renaître », « eau », « corneille » qui tourbillonnaient. Ses cheveux trempés et son corps frissonnant lui indiquèrent d’où elle sortait. Elle se mit debout, non sans peine, et contempla les alentours.

Elle se trouvait au bord de ce qui paraissait une rivière de bonnes dimensions. Sur la rive opposée se dressaient quelques dizaines de maisons, une grosse église de bois, un quai, et en retrait sur un promontoire, quelque bâtiment à vocation de fabrique. De son côté se dressait une haute falaise de granite où se mêlaient en arabesques le rose et le gris. Traverser la rivière pour joindre les maisons ? Il n’y fallait pas penser : trop large, et sans doute glaciale. Héler l’un des quelques rafiots qu’elle apercevait plus loin ? Nue comme elle était, c’était se mettre peut-être en danger… Un son lui fit lever la tête. Elle écouta encore. L’entendit de nouveau. Des moutons. Il y avait des moutons en haut de la falaise. Cela voulait dire qu’il existait certainement un chemin pour y monter.

Il était là, non loin, aboutissant à un petit quai. Elle pouvait voir en face l’autre quai, tout semblable, et des barques amarrées de chaque côté. Une certaine activité régnait aux alentours. Sans s’attarder, elle entreprit de gravir la montée, cachée dans les arbres qui bordaient le chemin. Il lui fallait trouver un abri — et des vêtements, surtout des vêtements.  Elle progressait lentement, ralentie par le terrain accidenté, obligée parfois de contourner un rocher ou d’escalader une courte paroi. Une fois en haut, elle pourrait aviser… au moins, peut-être, se dissimuler dans une étable, en attendant de trouver mieux : là elle serait au chaud, et trouverait à boire, car elle avait très soif.

Cela ne finissait plus. Le souffle court, elle était obligée de s’arrêter souvent. À sa droite, dans le chemin, elle entendait des voix qui se hélaient, le couinement des roues de charrettes, le renâclement des chevaux. Une petite pluie fine s’était mise à tomber, rendant le chemin glissant. Les charretiers retenaient leurs bêtes avec force « Hooooooo ! Hoooooooo ! » La jeune femme était maintenant couverte de chair de poule; le froid commençait à ralentir ses mouvements, elle sentait ses mains et ses pieds devenir gourds.

Elle atteignait le sommet d’un rocher, presque à bout de forces, lorsqu’elle entendit une voix chuchoter près d’elle.

— Madame, madame ! Vous allez geler, de même ! M’as vous passer mon capot !

Qui était-ce ? D’après la voix, c’était un garçon. Elle scruta la pénombre des arbres et le découvrit, tapi dans les feuillages. Un jeune homme, peut-être quinze ou seize ans, la tignasse ébouriffée, était assis sur ses talons au sommet d’une grosse roche, tenant contre sa poitrine un grand sac de jute rempli d’un ne savait quoi.  Il lui tendit la main pour qu’elle monte auprès de lui, puis se défit de sa pauvre veste de laine et la lui tendit.

— Faut pas se promener tout’nu de même, madame, fa frette c’te temps-citte. Mais c’est bon pour les pommes, parzemple.

Et il se fendit d’un large sourire en écartant les rebord de son sac : il était rempli de belles pommes rouges.

— En voulez-vous une ?

Elle ne se fit pas prier. Il lui raconta en riant comment il les avait piquées à monsieur Bouchard, et comment celui-ci l’avait poursuivi jusqu’au bord de la falaise, le menaçant de lui chauffer le cul avec sa carabine chargée de gros sel.

— Là, je me cache un p’tit peu, il va se tanner. Après ça, je vas rentrer chenous.

Il se rengorgea.

— J’ai une cabane à moi, vous savez.

Elle lui demanda comment il s’appelait.

— Ulric. Ulric Gagnon. J’travaille comme homme engagé, astheure. Betôt je vas être assez fort pour monter d’ins chanquiers. J’ai ma cabane à moi, que j’ai faite, en haut du cap. Vous pouvez venir si vous avez pas d’autre place. C’est pas grand mais y a une truie. Vous aurez chaud. Pis j’ai des pommes en masse !

Que faire d’autre ? Elle avait eu de la chance, au fond, de tomber sur ce jeune gars, naïf, gentil, généreux. À la brunante, elle le suivit jusqu’à sa cabane, qui se trouvait près d’un promontoire où était dressée une grande croix de bois — « C’est pour protéger le monde dans les bateaux, en bas, c’te croix-là. Y a jamais eu de naufrage depuis qu’est là… ». La masure, juste un peu plus bas, coincée dans les rochers, devait être invisible de la rive opposée, et d’ici on n’aurait pu deviner son existence que par le mince filet de fumée qui s’échappait du tuyau rafistolé qui lui servait de cheminée.

L’intérieur était à l’avenant. Une paillasse couverte de quelques courtepointes effilochées, une table de fortune, un banc et une chaise bancale constituaient l’ameublement de cette pièce sans fenêtre où le jour pénétrait par les interstices entre les planches récupérées un peu partout qui avaient servi à ériger l’édifice. Le plancher de terre était recouvert de branches de sapin dont l’odeur fit jaillir dans la mémoire de la jeune femme des images fugaces, des textures, des voix aimantes… La voix du garçon la sortit de ses rêveries.

— Pis vous, comment c’est que vous vous appelez ?

Une fraction de seconde, à peine prit-elle le temps de réfléchir.

— Ad… Adèle.

— C’est beau, ça, Adèle. C’est un beau nom. Ça fait doux.

Il lui offrit un peu de fromage, du cidre rance, fouilla dans ses hardes et lui trouva des culottes et une chemise. Elle grelotta longtemps près du poêle, avant de parvenir à se réchauffer tout à fait. Il lui conta qu’il était orphelin, le plus vieux d’une famille de 11, que les autres avaient tous été placés en orphelinat et que lui s’était enfui pour aboutir ici où l’on tolérait sa présence parce qu’il était vaillant.

— Mais tu voles des pommes ! Ce n’est pas bien, de voler des pommes.

Il éclata d’un bon rire franc. Ses joues se creusaient de fossettes, ce qui lui donnait, avec sa tignasse pleine d’épis, des airs de farfadet. Elle eut envie de fourrer ses mains dans les cheveux fous. Une fois la nuit venue, tous deux se blottirent sur la paillasse, sous les courtepointes. La truie ronflait dans son coin, il faisait chaud, presque trop, et c’est sur un jeune corps couvert d’une mince pellicule de sueur qu’Adèle promena ses doigts, retrouvant les gestes de l’amour et le bonheur de les faire. Ulric la contemplait, éperdu, les yeux profonds comme la rivière qui coulait plus bas, ne sachant plus que faire de tous les fruits qui maintenant remplissaient ses mains. Elle lui enseigna la douceur de l’attente, la joie de l’accomplissement, la tendresse, l’écoute, la langueur. Au matin, Ulric était devenu, à ses propres yeux, un homme. Elle lui avait tout appris, tout, sauf l’ultime geste, qu’elle se sentait incapable d’accomplir encore.

Ulric, tout à sa joie d’avoir chez lui cette fée aux doigts de rêve, était si malhabile à dissimuler son bonheur neuf que d’autres garçons des alentours, comme lui seuls et travaillant aux champs ou aux étables, finirent par lui tirer les vers du nez. C’est ainsi qu’un soir, il amena avec lui deux compères. Adèle était à se confectionner une robe avec des morceaux de poche de farine lorsqu’ils entrèrent, gênés, se frottant les mains pour en faire partir le froid de l’automne. Sans qu’Ulric ait besoin de lui expliquer, elle comprit, et offrit de bonne grâce ses enseignements. Ces garçons allaient se marier un jour. Autant qu’ils sussent quoi faire de leurs dix doigts et de leur langue, le moment venu…

Avec le temps, Adèle eut de plus en plus de visiteurs. Toujours des garçons, toujours timides, toujours tendres. Elle était bonne maîtresse et leur montrait tous les tours qu’elle savait. En échange, ils apportaient des légumes, du lard, des binnes, de la farine, parfois un peu d’étoffe du pays. Une fois même elle eut droit à une peau de renard, dont elle se fit des chaussures d’hiver. Elle ne pensait ni à partir, ni à faire autre chose. Elle était bien, là, entourée d’amour, avec sa ribambelle de jeunes protecteurs.

Oui, protecteurs. Parce que, comprenez-vous, Adèle était à eux, eux les gars du Nord. Pas question que ceux du Sud mettent leurs sales pattes de bibittes à pitons sur elle. Mais bien évidemment les rumeurs voyageaient avec les gens qui traversaient d’une rive à l’autre dans les barques, et l’on finit par avoir vent, de l’autre bord, de ce trésor que cachaient les gars du Nord… Aussi un soir, l’on vit un groupe de petites embarcations partir de la rive sud en direction de la falaise, chacun des bateaux contenant trois ou quatre garçons de quatorze à dix-huit ans.  Ceux du Nord se rameutèrent sur la falaise et, sans même se consulter, commencèrent à jeter des cailloux à la tête des rameurs qui s’échinaient en bas. Ils y mirent tant de zèle que les envahisseurs finirent par rebrousser chemin.  Le lendemain soir, même manège : mais cette fois les gars du Nord avaient fait provision de gros cailloux, bien tranchants et avaient déterminé des tours de garde.

Jamais les gars du Sud ne purent approcher la belle Adèle. Avec le temps, on a oublié les histoires salaces tournant autour de cette mystérieuse survenante au teint de lait et aux longs cheveux foncés. Mais ceux du Sud traitent encore ceux du Nord de tireux de roches, même si personne ne sait plus pourquoi.

 

 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire