Crise multidimensionnelle et aliénation

Toute personne dotée des outils théoriques indispensables à la compréhension des processus sociaux est susceptible de connaître des périodes de découragement eu égard au comportement et à l’ignorance politiques de masses de citoyens et de citoyennes. L’humanité fait aujourd’hui face à une crise telle qu’on peut s’interroger sur son aptitude à la résoudre. Les connaissances acquises dans différents domaines, dont les sciences fondamentales et les technologies ont atteint un tel niveau que des choses inimaginables encore au XIXe siècle font partie de la banalité du quotidien. On ne peut toutefois pas en dire autant au sujet du niveau de conscience politique. Cette contradiction entre l’intelligence scientifique et technique et l’intelligence de la réalité sociale risque de nous mener droit à la catastrophe.

Nous vivons dans une société capitaliste. Produit de l’histoire et non système naturel, le capitalisme désigne cette manière spécifique de produire et reproduire notre existence en tant qu’humains. Autrement dit, c’est sous la forme du capitalisme que l’humanité d’aujourd’hui se procure les biens et services nécessaires à l’entretien de l’existence, comme se nourrir, se loger, s’habiller, se divertir, etc. À ce titre, la nature capitaliste de l’économie se réfléchit sur l’ensemble des institutions et du monde idéel de la société qui est la nôtre, ce qui implique que notre système politique en est affecté, que les idées dominantes sont généralement celles des intérêts économiques dominants, et bien d’autres choses encore.

En régime capitaliste, le développement économique est soumis à la logique de l’accumulation du capital. Comme Marx l’a expliqué au milieu du XIXe siècle, toute somme d’argent avancée par le capitaliste doit revenir avec un bénéfice qu’on appelle profit. Rien d’autre ne motive le capitaliste, qu’il soit banquier, industriel, commerçant ou grand propriétaire terrien. Le capitaliste, quel qu’il soit, doit sans cesse accumuler, non pas pour satisfaire ses intérêts égoïstes, mais simplement pour éviter d’être écarté par ses concurrents. Même la personne la plus altruiste que l’on puisse imaginer est obligée, une fois dans la peau d’un propriétaire, de se comporter comme tout propriétaire en concurrence avec les autres. Ce faisant, elle cherche par tous les moyens à accroître ses profits en accaparant de plus grandes parts de marché. C’est ce qui explique la tendance à la concentration du capital : les gros mangent les petits, de grandes entreprises fusionnent, les firmes multinationales se développent et contrôlent une partie toujours plus grande de la production, de la finance, du commerce et de la propriété.

Ainsi, une minorité d’humains dispose aujourd’hui de moyens gigantesques qui affectent notre existence collective et individuelle. La concentration des médias permet d’exercer une énorme influence sur ce que nos concitoyens et concitoyennes doivent penser, et plus souvent l’inverse : ce à quoi ils ne doivent pas penser. Les grandes entreprises commerciales ont à leur disposition les capitaux, les spécialistes et les connaissances nécessaires pour orienter les grandes tendances de la consommation de masse. Le poids économique et politique des grandes entreprises et des banques leur permet de jouer un rôle majeur dans les orientations des politiques publiques, dans la détermination des priorités en matière de recherche scientifique. Ce sont elles qui prennent les décisions concernant les investissements ou le désinvestissement, concernant quoi produire, où produire, quand produire et combien produire. Aucun gouvernement ne peut agir contre les intérêts des milieux d’affaires sans en payer le prix. Si un gouvernement progressiste essaie de limiter ce pouvoir privé, le capital et ses alliés internationaux lanceront contre lui une offensive idéologique et économique pour le faire reculer ou partir. À l’échelle mondiale, c’est le grand capital et les forces dites «aveugles» du marché qui fixent les orientations générales du développement. Le reste de l’humanité, c’est-à-dire la vaste majorité, est appelé à s’adapter.

Cette concentration du capital se reflète sur le plan idéologique et politique par l’entremise de la pensée unique (avec de multiples variantes selon les pays) et d’un pluripartisme de façade. Si la démocratie formelle a connu une expansion bien réelle sur le plan spatial, force est d’admettre que la démocratie réelle recule dans la mesure où la compétition politique et idéologique se vide de sa substance. On peut aisément observer que ce qui caractérise les luttes politiques dominantes de notre époque concerne surtout des conceptions à peine différentes de la gestion de l’économie capitaliste, sans en remettre  en question les fondements. Pire encore : dans l’ensemble des pays membres de l’OCDE, aucune bataille sérieuse dans les parlements ne procède d’une critique réelle de la gestion néolibérale du capitalisme contemporain. Au Canada, même le NPD ne propose la moindre remise en question des fondements du néolibéralisme (il va jusqu’à se dire ouvert à un PPP – partenariat public/privé – pour la construction du nouveau pont Champlain). Dans un tel contexte, on ne peut se surprendre qu’un individu ayant été membre du cabinet de Jean Charest entre 2003 et 2006 – le même cabinet qui a travaillé à une «réingénierie de l’État» – en soit devenu le chef. En Australie et en Nouvelle-Zélande, les partis travaillistes sont allés encore plus loin que les conservateurs de Thatcher. En général, les batailles politiques menées par la gauche officielle sont menées en réaction à des discriminations diverses, y compris économiques, mais rarement contre l’exploitation capitaliste elle-même. On se déchire au sujet des taxes et impôts, de la pauvreté, de l’immigration, de l’identité nationale, de la corruption, du mariage gay, etc. L’environnement constitue certes un champ de bataille directement lié à la nature capitaliste du régime dans lequel nous vivons, mais ce lien est rarement mis en évidence dans les grands partis politiques et les médias. Les coupables les plus directement impliqués sont pointés du doigt – les pétrolières, les minières, MMA (Montreal, Maine and Atlantic Railway), Enbridge, Monsanto, etc. – mais jamais le régime capitaliste lui-même.

Pourtant, il y a urgence à comprendre ce qui détermine l’évolution de la société contemporaine. L’analyse des phénomènes sociaux exige un certain recul mais, comme nous faisons tous partie de la société, ce recul se révèle pratiquement inatteignable, y compris pour les spécialistes. Cette difficulté représente un obstacle considérable à la connaissance du fonctionnement de la société dans laquelle nous vivons. La plupart des gens adhèrent à l’idéologie dominante sans s’interroger sur sa véracité. On croit les individus réellement libres, responsables de leur destin. La fortune des gens très riches serait tout à fait légitime parce que résultant de leur travail, de leur talent. Les propriétaires des grandes entreprises privées créent de la richesse, les services sociaux nous coûtent cher, les assistés sociaux sont paresseux, etc. Cette vision des choses pénètre dans toute la société, y compris les départements de science politique. Rompre avec cette idéologie dominante demande souvent beaucoup d’efforts et une certaine force de caractère compte tenu des conséquences que cette situation implique dans les relations sociales et familiales.

Néanmoins, les aspects négatifs du régime économique et social qui est le nôtre forcent la prise de conscience des grands paradoxes de notre époque. La croissance de la productivité du travail depuis les années 1980, grâce, notamment, à l’automatisation et à l’informatique, ne s’est traduite par aucune réduction des heures de travail. C’est la première fois qu’une telle chose se produit dans l’histoire du capitalisme. Nous en sommes à peu près au même point qu’il y a cinquante ans. Pire, on constate même une augmentation des heures de travail par rapport à la situation en vigueur il y a trente et même quarante ans1.

Même s’il y a eu croissance gigantesque de la richesse globale (mesurée par le PIB/hab.), le salaire réel moyen stagne depuis la fin des années 1970. Pire, les patrons cherchent, par tous les moyens, à affaiblir les droits des travailleurs et travailleuses et à détruire les syndicats. D’après Statistique Canada, en 1999, la famille moyenne n’était pas plus riche qu’en 1979. C’est la même chose aujourd’hui. Par contre, les riches ont considérablement accru leur richesse.

Il n’y a eu aucun cataclysme majeur dans nos sociétés au cours des dernières décennies (tremblements de terre, guerre mondiale, météorite géante), mais on nous dit que nous n’avons plus les moyens de vivre comme avant. N’est-il pas absurde que l’abondance engendre de la misère ? Avant le capitalisme, les crises provenaient des mauvaises récoltes, des intempéries, des épidémies (par exemple, la peste), des catastrophes naturelles ou des guerres. En somme, elles résultaient d’une sous-production de biens de consommation. Mais en régime capitaliste, les propriétaires d’entreprises se plaignent de ne pas pouvoir vendre la totalité de leur production. Il y a donc une surproduction qui engendre le chômage, une sous-utilisation des capacités productives et des besoins élémentaires non satisfaits chez une partie importante de la population. Une personne d’une autre époque n’aurait jamais pu comprendre que la richesse engendre la misère, qu’il puisse y avoir trop de produits de consommation. Au moyen-âge, une abondance passagère devenait une occasion de faire la fête. Le capitalisme a transformé la trop grande abondance en source de misère. Et nous trouvons ce genre de chose normal, naturel.

Le chômage (ou privation de travail) constitue un fléau généralement présenté comme résultant d’une mauvaise gestion de l’économie, le fruit de la paresse ou un problème temporaire. On oublie trop souvent qu’en réalité, l’existence du chômage constitue une nécessité pour le capitalisme. Le chômage est non seulement inévitable mais aussi nécessaire pour les capitalistes. De multiples facteurs peuvent l’expliquer, mais demeurent inséparables du caractère capitaliste de l’économie. Personne n’ignore que les cycles de l’économie entraînent des fluctuations du taux de chômage. Les entreprises sont en concurrence pour approvisionner un marché dont on ne peut prédire l’évolution. La demande variant d’une période à l’autre, les capitalistes ont besoin d’une réserve de main-d’œuvre disponible immédiatement pour faire face à une soudaine augmentation de la demande. À l’inverse, il faut aussi pouvoir se débarrasser de la main-d’œuvre excédentaire en période de ralentissement et ce, sans obligations à l’égard des personnes concernées. Le mécanisme même de l’accumulation capitaliste rend le chômage inévitable. Quand l’économie approche d’une situation de plein emploi, le taux de profit diminue, ce qui incite les capitalistes à remplacer la main-d’œuvre par des machines, éliminant ainsi les entreprises les moins productives.

 

Keynésianisme et néolibéralisme

La crise actuelle a commencé à ronger le socle sur lequel repose l’idéologie dominante. Mais en dehors de cercles encore relativement marginaux, la critique de l’idéologie dominante plaide généralement pour un retour au keynésianisme et à l’État-providence, qu’on oppose au néolibéralisme. Le keynésianisme2, on le sait, a pris son envol aux États-Unis en réponse à la crise économique qui affectait l’ensemble du monde développé et s’est généralisé dans les années d’après-guerre, porté par un contexte de forte croissance liée à la reconstruction des économies dévastées. Il se base sur l’idée voulant que les forces du marché, laissées à elles-mêmes, ne puissent assurer une croissance suffisamment harmonieuse et éviter les crises dévastatrices comme celle des années 1930. L’État est donc invité à s’impliquer dans la régulation de l’économie au moyen de politiques visant à stimuler la demande en provenance des consommateurs par l’entremise d’une politique de redistribution de la richesse. Il doit également palier à la faiblesse du secteur privé en créant des sociétés publiques (par exemple, au Québec, la Caisse de dépôt et placement, la Société générale de financement, la Société québécoise d’exploration minière, etc.), en nationalisant certaines entreprises (nationalisation de l’hydro-électricité au Québec, en 1962), en procédant à des travaux publics d’envergure pour générer l’activité économique. Le développement de l’État-providence complète le tout par une forme de justice sociale qui redistribue la richesse du haut vers le bas au moyen d’une fiscalité progressive, accorde l’accessibilité à l’éducation, à la santé, à l’assurance-chômage et à l’aide sociale.

Sans arriver à résoudre tous les problèmes – loin de là – cette manière de gérer l’économie capitaliste a rendu plus supportables les conséquences néfastes de l’exploitation. De telles politiques ne résultaient certes pas d’une soudaine bienveillance paternaliste des classes dominantes mais bien plutôt de la peur mortelle du communisme chez ces dernières et de la très forte mobilisation ouvrière au cours de cette période, soit des années 1930 aux années 1970, selon les pays. Mais l’essoufflement de la croissance vers le milieu des années 1970 (la fin des «trente glorieuses»), la chute du taux de profit et la crise de la dette ont remis en question le modèle keynésien. Par ailleurs, la peur du communisme s’étant estompée, le rapport de force allait favoriser le patronat et les idées dites néolibérales.

Le néolibéralisme est fondé sur une obsession unique : le profit à tout prix. Contrairement au keynésianisme dont les politiques convergeaient assez souvent avec les vœux exprimés par les réformistes du mouvement ouvrier et des autres mouvements sociaux, le néolibéralisme ne s’encombre pas de la volonté de calmer les mouvements revendicatifs. C’est au nom d’un individualisme pleinement assumé, «décomplexé» dirait un Sarkozy, qu’il intervient auprès du public et des gouvernements comme mode de pensée. Il prétend certes, à la suite d’Adam Smith, que la somme des égoïsmes individuels engendre le bonheur de tous. Mais il s’agit là de conséquences possibles et non d’un but à atteindre.

L’obsession du profit permet de comprendre assez facilement la dynamique dans laquelle nous nous trouvons. Car contrairement au keynésianisme, le néolibéralisme met le capitalisme à nu, en cherchant à le débarrasser des stigmates d’un prétendu «socialisme». Même si le keynésianisme n’avait rien d’anticapitaliste, les esprits désespérément vides comme ceux de nos libertariens actuels du genre d’Éric Duhaime, de Johanne Marcotte ou des populistes de droite à la Mario Dumont assimilent keynésianisme et socialisme. Le néolibéralisme considère qu’il faut laisser aux forces du marché le soin de procéder à la régulation de l’économie. Moins l’État intervient, plus le système serait efficace. Idéalement, le rôle de l’État devrait se limiter à la sécurité intérieure et extérieure, aux relations internationales et à la justice. Dans le domaine économique, ce n’est pas la demande solvable qu’il faut favoriser (c’est-à-dire mettre de l’argent dans les poches des consommateurs), mais l’offre. Autrement dit, il faut créer les conditions optimales pour que les investisseurs produisent au meilleur coût possible et avec la rentabilité maximale. Il s’agit donc de libérer le capitalisme de toute entrave. L’égalitarisme doit être furieusement combattu puisqu’il porte atteinte à la liberté. Les inégalités constituent d’ailleurs une condition de l’efficacité économique. Bref, il faut procéder à la libéralisation complète des échanges de marchandises et des mouvements de capitaux, rendre le marché du travail flexible, diminuer les réglementations de toutes sortes, multiplier les ententes de libre-échange (ALENA, OMC, Canada-Union européenne, etc.), favoriser la globalisation (ou mondialisation). Il vaut la peine de rappeler comment, au milieu des années 1990, Percy Barnevik, président de la firme transnationale ABB, concevait la globalisation :

«Je définirais la globalisation comme la liberté pour mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales3

De même, la volonté de réduire le rôle de l’État au profit de l’entreprise privée (considérée plus efficace) et des lois du marché permet de comprendre les privatisations complètes ou partielles dans différents secteurs, comme les transports avec la privatisation des compagnies aériennes et de chemin de fer, la réduction des domaines couverts par l’assurance-maladie, la sous-traitance dans les organismes publics (par exemple, les services de buanderie et de cafétéria dans les hôpitaux, etc.). La lutte contre le déficit des gouvernements procède de la même logique visant à transférer au secteur privé de nouvelles sources d’accumulation, des masses de capitaux et des actifs de l’État. Il faut réduire les dépenses de santé et d’éducation au maximum pour que le secteur privé puisse disposer de ressources plus grandes. Depuis les années 1980, on a d’ailleurs assisté à une explosion du nombre d’élèves dans les écoles privées (15% de l’ensemble des élèves) alors que le secteur public se trouve en décrépitude, en particulier dans la région de Montréal.

On baisse les impôts des plus riches et on augmente les différents tarifs (électricité, droits de scolarité, permis de conduire, immatriculation, etc.). Les riches doivent être encore plus riches afin qu’ils investissent et créent ainsi de l’emploi. C’est pour cela qu’on s’oppose à la redistribution de la richesse. Les pauvres n’épargnent pas et donc n’investissent pas.

Il faut lutter contre l’inflation, désignée comme ennemi principal, alors que le chômage constituait l’une des principales cibles du keynésianisme. Tout ce qui est susceptible de faire augmenter les prix doit être combattu : les subventions, l’assurance-chômage et l’aide sociale, la redistribution de la richesse, le syndicalisme. Sous le keynésianisme, c’était en augmentant le salaire minimum qu’on cherchait à stimuler le retour au travail des chômeurs et des assistés sociaux. Aujourd’hui, c’est en diminuant les prestations ou en en réduisant l’accès.

Tout ce qui était considéré comme acquis après des décennies de luttes est remis en question : sécurité d’emploi, protection du pouvoir d’achat, accès à la syndicalisation, droit à la santé, à l’éducation (quasi gratuité à l’université, notamment), à la sécurité sociale, etc.4 Pour les salariés, les résultats des politiques néolibérales n’ont guère été probants. Concernant la croissance économique, les dernières et pourtant mauvaises années du keynésianisme ont connu, pour l’ensemble des pays les plus développés (l’OCDE), une moyenne de 3,5% dans la décennie 1970. Dans les années 1980, celles du néolibéralisme, la croissance du PIB a été de 3,0%. La tendance à la baisse s’est poursuivie : 2,65% dans les années 1990, 2,3% de 1998 à 2008, 1,4% en 2012. Le taux de chômage, de 4% qu’il était, en moyenne, dans les années 1970, est passé à 7% dans les années 1980 et 1990 et à 8% en 20135. En chiffres absolus, on comptait 35 millions de chômeurs dans les années 1990 et 43,7 millions en 2010, excluant l’Europe de l’Est6. Ces données ne tiennent pas compte du travail précaire, à temps partiel, des contrats à durée limitée, etc. C’est à cela que mène la «flexibilité de la main-d’œuvre, tant vantée par l’Institut économique de Montréal (IEDM)7.

Le néolibéralisme promettait que les profits supplémentaires se traduiraient en investissements nouveaux qui engendreraient une activité économique telle que les baisses des taux d’imposition seraient largement compensées par des retours d’argent dans les coffres de l’État. Or, ce n’est pas ce qui s’est produit. L’enrichissement des plus riches a davantage stimulé la spéculation boursière, financière et immobilière. On en connaît les conséquences sur les prix des loyers et des propriétés pour les ménages pauvres ou à revenu moyen. Et les gouvernements ont dû combler le manque à gagner en recettes fiscales par de nouvelles réductions de services, des attaques à l’endroit des programmes sociaux et des hausses de tarifs.

Ceci étant dit, l’objectif d’enrichir les riches compte parmi les succès les plus remarquables du néolibéralisme. Le Bureau du budget du Congrès des États-Unis, un organisme indépendant, a publié en 2011 des chiffres confirmant que l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne cesse de grandir. Ainsi, de 1979 à 2007, la croissance des revenus après impôts a été de 18% pour les 20% les plus pauvres de la population, de 37% pour la fraction suivante (21-80%, ce que l’on appelle la «classe moyenne»), de 65% pour la partie aisée (81-99%). La fraction la plus riche, le fameux «1% », a vu ses revenus après impôts croître de 275%8. Le Canada n’est pas en reste. D’après le Conference Board, le pays de Stephen Harper fait partie de ceux qui connaissent l’une des plus fortes augmentations des inégalités9. Au Québec, depuis 1985, les revenus du «1%» le plus riche s’est accru cinq fois plus vite que ceux des «99%»10. Il va de soi que les 99% comptent des gens à haut revenu, ce qui indique que par rapport aux 20% les plus pauvres et par rapport à la classe moyenne, la différence est encore bien pire. Les baisses d’impôt, en taux effectifs d’imposition, ont profité deux fois plus au 1 % qu’aux 99 % restants11. Il n’est pas inutile de rappeler que les années du keynésianisme avaient vu la part du 1% le plus riche diminuer depuis le milieu des années 1930, pour ensuite se stabiliser dans les années 1950et 196012. À cette époque, les gains de productivité faisaient l’objet d’un partage (souvent involontaire) avec les salariés.

Marx avait bien expliqué que l’accumulation du capital avait pour résultat l’augmentation de la richesse à un pôle et de la pauvreté relative à l’autre pôle (la pauvreté relative se distingue de la pauvreté absolue du fait que c’est par rapport au capital qu’elle est comparée). La croissance des inégalités sociales illustre parfaitement cette situation. La productivité du travail s’est accrue considérablement au cours des 30 dernières années mais les salaires sont restés, globalement, au même niveau. C’est la même chose en ce qui concerne le salaire minimum, plus élevé en termes relatifs en 1977 qu’il ne l’était en 200313. Les gains de productivité n’ayant pas profité aux salariés – ou peu –, ils n’ont pas été perdus pour tout le monde : les plus riches les ont encaissés presque en totalité. À l’autre bout de l’échelle sociale, c’est l’exclusion, la précarité, les problèmes de toutes sortes. En 2006-2008, l’espérance de vie sur le territoire du CLSC Hochelaga-Maisonneuve était de 74,2 ans, contre 85 ans sur le territoire du CLSC Saint-Laurent, un écart de près de 11 ans14. Ces inégalités et problèmes multiples ne sont pas sans effets sur les enfants et leurs performances scolaires.

Les problèmes propres aux pays riches prennent une tout autre dimension à l’échelle globale. D’après le Programme des nations unies pour le développement (PNUD), en 1998, les 20% les plus riches de l’humanité accaparaient 86% des richesses contre 1,3% pour les 20% les plus pauvres. Les 200 personnes les plus riches du monde combinent des avoirs dépassant ceux d’un groupe de plusieurs pays rassemblant 41% de la population mondiale15. D’après la FAO, en 2010-2012, 870 millions de personnes souffraient de sous-alimentation dans le monde16. Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, estime à 35 millions le nombre de personnes mourant de faim à chaque année. Et il ne s’agit pas là de conséquences naturelles puisqu’à l’heure actuelle, la planète produit suffisamment de nourriture pour alimenter 12 milliards de personnes. La spéculation financière sur les matières premières alimentaires a fait exploser les prix du riz, du maïs, du blé, céréales qui représentent 75% de l’alimentation mondiale. Des terres arables dans les pays les plus pauvres passent également entre les mains de groupes financiers qui les exploitent non pas pour nourrir la population locale, mais pour l’exportation17. «Les ressources mondiales sont plus que suffisantes pour accélérer les progrès dans le développement humain pour tous et éradiquer de la planète les formes les plus extrêmes de la pauvreté. (…) On estime que l’investissement annuel total nécessaire pour garantir un accès universel aux services sociaux de base serait de l’ordre de 40 milliards de dollars, soit 0,1% du revenu mondial : à peine plus qu’une erreur d’arrondi. Ce montant suffirait à financer l’éducation de base, la santé, la nutrition, les soins génésiques, le planning familial et l’accès à l’eau potable et à l’assainissement pour tous»18. Le montant en question équivaut à 4% de la richesse cumulée des 225 plus grosses fortunes mondiales19.

Bref, un autre monde est possible. En attendant, nous nous enfonçons dans une crise multidimensionnelle : idéologique, économique, politique, environnementale, culturelle, sociale, etc. Le néolibéralisme a littéralement fait faillite. S’agit-il pour autant de retourner au keynésianisme ? Certes, il en résulterait probablement un adoucissement de la situation pendant quelques temps, mais un tel virage ne remettrait nullement en question les fondements du capitalisme. Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier l’échec des politiques keynésiennes dans les années 1970. La croissance des années 1945 à 1975 s’explique-t-elle principalement par l’intervention de l’État dans l’économie ou par les conditions exceptionnelles fournies par la nécessité de reconstruire l’Europe et le Japon à la suite de la Seconde Guerre mondiale ? Il est tout à fait légitime d’entretenir des doutes quant à la capacité d’un modèle, marqué lui aussi par l’échec, de résoudre les problèmes qui se posent aujourd’hui avec acuité. C’est pourquoi, dans la mesure où le néolibéralisme et le keynésianisme n’arrivent pas à faire consensus, dans la mesure également où l’idée même de socialisme souffre toujours d’une impopularité bien réelle du fait de l’expérience désastreuse de l’URSS et d’autres pays, l’humanité se trouve aujourd’hui dans une sorte d’impasse. Dans certains segments de la population, on rêve d’un monde désidéologisé, où la politique se résume à un concours de personnalité. Comment expliquer autrement le succès électoral de personnes qui se démarquent par l’insignifiance de leur discours ou de leur programme ? Les exemples ne manquent pas en politique fédérale, provinciale et municipale… Certains sombrent dans une sorte de relativisme postmoderne. Chez d’autres groupes, on cultive la nostalgie d’un passé révolu ou idéalisé. Plus inquiétante est la montée des idéologies d’extrême-droite et de la droite populiste. En France, le Front national trouve aujourd’hui des appuis dans des quartiers ouvriers où on votait autrefois communiste. En Russie, pays dévasté par la guerre contre l’Allemagne nazie, les groupes néonazis prolifèrent. Les grands partis politiques officiels se distinguent si peu et ont tellement peu à offrir que le taux de participation aux élections dans les pays développés est en chute libre depuis les années 198020.

La réalité actuelle exige pourtant de l’humanité un niveau élevé de conscience politique. De toute évidence, les avancées en ce qui concerne le niveau de scolarisation ne semblent pas avoir eu d’effets tangibles en ce domaine. Des masses quasi analphabètes ont fait preuve dans le passé d’un niveau de compréhension des phénomènes politiques bien plus élevé que chez moult diplômé-e-s universitaires d’aujourd’hui. Cela démontre bien que la conscience politique est intimement liée à l’organisation et à l’action et non à la scolarisation. Le «printemps érable» l’a bien illustré. Partout où des masses s’organisent et agissent, la conscience politique se développent, s’affine, finit par comprendre qui combattre, pourquoi et dans quel but. L’apathie constitue le pire obstacle. Elle résulte d’un sentiment d’impuissance largement partagé. L’une des plus grandes forces de la société capitaliste réside dans l’aliénation qu’elle reproduit et accentue.

L’aliénation

L’aliénation est cet «état de l’individu qui, par suite des conditions extérieures (économiques, politiques, religieuses), cesse de s’appartenir, est traité comme une chose, devient esclave des choses et des conquêtes mêmes de l’humanité qui se retournent contre lui21». Bref, ce que les humains ont créé se retourne contre eux comme s’il s’agissait d’une force qui leur est extérieure (étrangère). La société capitaliste constitue pourtant une authentique création humaine. Elle n’est ni le produit de la nature, ni celle d’un dieu quelconque. Néanmoins, on se soumet à elle de la même manière qu’une tribu primitive se prosternait devant un fétiche créé de toutes pièces par des mains humaines mais à qui on attribuait des pouvoirs magiques et qui devenait un régulateur des rapports sociaux. Cette soumission des humains à la société provient du fait qu’ils ne la contrôlent pas. La séparation des rôles sociaux et économiques devient telle, avec l’amplification de la division du travail, que la société apparaît comme une immense machine dont chacun ne constitue qu’un élément négligeable et dépendant de tous les autres. L’interdépendance des uns et des autres est poussée à l’extrême et semble ainsi s’imposer comme une force objective contre laquelle on ne peut rien.

«La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive décuplée qui naît de la coopération des divers individus conditionnée par la division du travail, n’apparaît pas à ces individus comme leur propre puissance conjuguée, parce que cette coopération elle-même n’est pas volontaire, mais naturelle; elle leur apparaît au contraire comme une puissance étrangère, située en dehors d’eux, dont ils ne savent ni d’où elle vient, ni où elle va, qu’ils ne peuvent donc plus dominer et qui, à l’inverse, parcourt maintenant une série particulière de phases et de stades de développement, si indépendante de la volonté et de la marche de l’humanité qu’elle dirige en vérité cette volonté et cette marche de l’humanité22

Il devient ainsi normal de se sentir impuissant à changer quoi que ce soit. La production acquiert un caractère social de plus en plus accentué tout en demeurant confinée dans les limites étroites de la propriété privée. La gestion de l’économie à l’échelle mondiale se trouve entre les mains de grands groupes en concurrence les uns avec les autres pour accroître leurs profits, quelles qu’en soient les conséquences pour les peuples et pour l’environnement. Jamais une si infime minorité de l’humanité n’a eu autant d’influence sur la vie de la majorité et l’avenir de la planète. Les quelque 65,000 corporations multinationales contrôlent le tiers de la production mondiale, 70% du commerce mondial et 80% des investissements internationaux23.

Avec la mondialisation, plus que jamais, les décisions qui affectent nos vies sont prises à un niveau sur lequel nous n’avons que très peu de contrôle. Le principe de liberté des échanges est arrivé à la limite où le marché et les institutions internationales se voient confier des tâches de régulation et de contrôle jusque là assurées par les États. Le pouvoir, qu’il soit économique, politique, culturel ou militaire est de plus en plus organisé et exercé à distance. On parle même de «dénationalisation du pouvoir». La démocratie parlementaire devient ainsi de plus en plus insignifiante. Plus souvent qu’autrement, nos élus se soumettent à des décisions prises ailleurs que dans les parlements. Et ces décisions, soumises à la logique du profit et de la concurrence à grande échelle, affectent notre vie quotidienne, dont l’emploi, le niveau de vie, la santé publique, l’environnement, etc.

Pourtant, non seulement il est désormais possible de soumettre le développement économique et social à notre contrôle conscient, du fait de la grande concentration du capital, mais on le doit, pour l’avenir de la vie sur Terre. La classe capitaliste a cessé depuis longtemps de jouer un rôle indispensable dans le développement. Elle ne s’occupe même plus de la gestion de ses propres entreprises, qu’elle a confiée à des salariés spécialisés dans différents domaines (finance, comptabilité, génie, etc.). Les grandes innovations dans le domaine scientifique et technologique résultent tout autant du travail combiné de personnes salariées. Pourquoi aurions-nous besoin des capitalistes ?

La dictature des marchés doit faire place à une gestion démocratique des richesses collectives, ce qui implique de retirer aux grandes entreprises privées le contrôle qu’elles exercent sur l’économie. Cette dernière doit passer au service de la société, des êtres humains qui la composent, pour améliorer le bien-être physique et spirituel de toute la collectivité et non pas pour accroître les profits de la minorité possédante.

Il s’agit, bien évidemment, d’une tâche de longue haleine car il n’existe aucun remède miracle à l’apathie ambiante et au sentiment d’impuissance. Mais l’humanité n’a pas l’éternité devant elle. Et l’absence de réponse à la crise multidimensionnelle va continuer d’alimenter la colère. La tâche qui s’impose consiste à s’organiser et à préparer le changement nécessaire. La nature ayant horreur du vide, l’absence de solution crédible fondée sur le contrôle démocratique de l’économie et la justice sociale à l’échelle mondiale sera comblé par des forces délétères. Il faut agir.

2 Du nom de l’économiste britannique John Maynard Keynes (1883-1946).

 

3 Cité par Michel Husson, «La mondialisation capitaliste contre l’emploi», Le Monde diplomatique, septembre, 2001. http://www.monde-diplomatique.fr/2001/09/HUSSON/15623 Page consultée le 17 novembre 2013.

 

 

4 Louis Gill, Le néolibéralisme (Deuxième édition entière revue et mise à jour), Chaire d’études socio-économiques de l’UQAM, 2004, p. 23.

 

6 Les chiffres cités à propos de la croissance et du chômage avant les années 2000 proviennent de l’OCDE et sont cités par Louis Gill, op. cit., p. 33.

 

7 Voir Youri Chassin, «Les avantages d’un marché du travail flexible», Note économique, Institut économique de Montréal, novembre 2013. http://www.iedm.org/files/note1013_fr.pdf

 

9 Le Devoir, 7 février 2013.

 

10 Ibid.

 

11 Nicolas Zorn, «Le 1 % québécois : martyr fiscal? Étude sur l’évolution des revenus et de l’impôt du premier centile québécois», Note de recherche de l’IREC, novembre 2012. http://www.irec.net/upload/File/notederecherche1_novembre2012.pdf Page consultée le 17 novembre 2013.

 

12 Observatoire des inégalités, «Un siècle d’inégalités de revenus dans le monde», 11 octobre 2013, http://www.inegalites.fr/spip.php?article1105&id_groupe=20&id_mot=116&id_rubrique=117 Page consultée le 17 novembre 2013.

 

14 Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, Les inégalités sociales de santé à Montréal. Le chemin parcouru, Rapport du directeur de santé publique, 2011, p. 15.

 

15 Noël Cannat, Prélude à l’inversion de l’empire, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 41.

 

16 FAO, «La sous-alimentation dans le monde en 2012», 2012, p. 8. http://www.fao.org/docrep/017/i3027f/i3027f02.pdf Page consultée le 17 novembre 2013.

 

17Interview de Jean Ziegler par Éric Toussaint, 11 février 2012. http://lulupo.blog.lemonde.fr/2012/02/13/destruction-massive-geopolitique-de-la-faim-de-jean-ziegler/ Page consultée le 17 novembre 2013.

 

18 Programme des Nations unies (PNUD), Rapport mondial sur le développement humain 1998, p. 41.

 

19Serge Dalla Piazza et Marc Garcet,L’avenir de l’Homme en question: Pour que nos enfants vivent, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 103.

 

20 Voir Michel Roche, «La restructuration politique et la question nationale», L’Action nationale, vol. CI, nos. 9-10, novembre-décembre 2011, p. 70-71.

 

21 D’après Le Robert.

 

22 Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande (1845), Paris, Éditions Sociales, 1982, p. 94-95.

 

23 En réalité, un nombre beaucoup plus restreint de très grandes firmes contrôle des branches entières de la production.

 

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