Bureaucratie, quand tu nous tiens!

Il y a quelques années, j’écrivais dans le journal étudiant de l’UQAC un article intitulé La dérive bureaucratique. Je comparais la bureaucratie, dans notre société, au Titanic, ce paquebot incomparable que l’on a jadis hissé au sommet de l’évolution technique et vis-à-vis duquel on a vite désenchanté. Apparemment indestructible, il reflétait la « grandeur de l’homme », jusqu’à ce que sa collision avec un iceberg – dont l’anonymat reflète ironiquement notre déni historique des forces naturelles – provoque sa fin… L’analogie du Titanic m’avait amené à interpréter l’iceberg comme une menace naturelle (par exemple les dérèglements) ou économique (par exemple un krach boursier) pour notre « bonne vieille » bureaucratie – et conséquemment celle-ci comme menace pour la société.

Or, je me trouve aujourd’hui personnellement et profondément confronté, comme probablement beaucoup d’autres d’ailleurs à ce monstre aux arborescences innombrables qui s’immiscent dans toutes les sphères de la vie individuelle et collective, dans la nature comme dans la culture, et qui ne cesse de croître, engloutissant chaque jour par milliers ces formulaires, formalités et formalismes, ces programmes et ces lois. Avec un peu de recul dans l’imaginaire, la bureaucratie ressemble à une pieuvre géante sans tête ni cœur dont nous sommes hélas! dépendants; c’est la Bête de l’État devenue grande et bien en chair, capitaliste sur les bords; c’est l’agent Smith dans La Matrice; c’est la maison des fous dans Les 12 travaux d’Astérix; c’est notre Tour de Babel à nous, contemporains des sociétés « avancées », dont Dieu seul sait quelle sera l’issue; c’est Golliath ou mieux, Léviathan(!); c’est une pyramide de lenteur, d’irrationalité, d’indécision et d’aveuglement1

La bureaucratie change nos rapports au monde et aux gens. On y entre, mais on n’en sort pas! Le moindre rapport avec elle dans le cadre d’un travail ou d’une demande de service (aussi simple soit-elle) peut carrément mettre notre dignité et notre intégrité à l’épreuve. La fonction publique n’est pas rose! Non seulement la vie de bureau a quelque chose de terriblement individualisant et d’aliénant avec les formalismes qu’imposent la hiérarchie et la division du travail, mais l’attente d’une réunion, d’une décision, d’une signature ou d’un appel devient insupportable, ankylosant, voire mortelle. L’attente alourdit le quotidien et ultimement, à force d’attendre, notre vie au grand complet (financière, professionnelle, familiale et amoureuse) risque de passer dans le tordeur bureaucratique… Ignorés, dépassés, abusés et impuissants, on constate un jour que la machine à broyer l’enthousiasme a gagné. Congé forcé.

Seul échappatoire s’il en est : l’autonomie. Dans notre dépendance à la bureaucratie (somme toute utile malgré ses défauts), il faut se doter d’un canot de sauvetage et d’une veste de flottaison pour se tirer d’affaire au cas où l’iceberg venait à repasser ou si le charbon venait à manquer… L’enjeu est d’avoir accès à suffisamment « d’espaces autonomes » pour pouvoir s’accomplir personnellement et collectivement. C’est d’être suffisamment résilient pour protéger son intégrité et sa dignité.

Appendice :

En bonne conscience, je dois apporter quelques nuances : si la bureaucratie aliène, elle permet aussi le développement de compétences propres à ses différentes fonctions, ce qui en fait une organisation d’une efficacité redoutable au sein de laquelle œuvrent un paquet de personnes bien humaines et de bonne volonté. Le stéréotype du fonctionnaire « payé à ne rien faire » est parfois – pour ne pas dire souvent – légitime, mais pas toujours. En fait, la classe bureaucrate est probablement victime de son succès : la croissance de l’appareil bureaucratique des dernières décennies a engendré une quantité de personnel et de fonctions impressionnante, au détriment de la qualité. Faire « moins mais mieux » dans ce contexte, est-ce possible ou utopique?

1 Wikipédia. Bureaucratie.

 

Commentaires

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One thought on “Bureaucratie, quand tu nous tiens!

  1. Croyez-le ou non, mais il m’arrive régulièrement de m’ennuyer de la relative simplicité de l’appareil administratif québécois.

    Daniel, immigré en France depuis 5 ans.

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