Le Far web – où les blancs sont maquillés en indiens

Au sortir d’une entrevue tumultueuse à Tout le monde en parle, un blogueur-humoriste-trash utilise le self-broadcast de son collègue. Il y critique, dans une « entrevue » fleuve de quinze minutes, la perception qu’aura le grand public de son discours à travers la mise en scène de l’émission. Son autre collègue se plaindra d’être mal cité dans son essai à triple fonds sur la pornographie. Réalisent-ils qu’ils viennent de vivre là l’accomplissement ultime de leurs joutes de clics? Only downwards from here, boys. Votre quinze minutes est passé.

Il est plutôt amusant de voir des gens grossiers s’étonner qu’on le leur dise. Mais on peut comprendre qu’ils en fassent un cas en se posant comme victimes de l’establishment ou de la bien-pensance populaire. Après tout, ce bruit continue de servir des egos qui laissent bien peu de place a quelque discours que ce soit. On a affaire à des penseurs-téflon. Rien ne colle, aucune critique n’égratigne, c’est garanti.

Ils évitent toute responsabilité. L’unanimité qui se dresse ne sait tout simplement pas lire. Des communicateurs si imprégnés de rationalisme et d’individualisme qu’ils refusent de faire face à la portée de leur discours, de penser à qui il s’adresse. Aux conséquences d’un humour supposé sous des dehors fascistes, dans une sphère médiatique qui se vend en large partie à des analphabètes fonctionnels. Qui ne s’informeront pas, ni ne s’épanouiront, pendant les quinze minutes dédiées aux opinions bien senties du dernier kid du Far web. Discours qui aurait pu s’exprimer en trente secondes, au fond : Cool, pas cool. Populaire, pas populaire. Facile vs plate. Comme en secondaire trois. Pourvu qu’on rise de quelque chose ou mieux : de quelqu’un.

Ces gens brandissent 100 000 abonnés comme preuve de leur pertinence. Je parie qu’ils ne ratent pas une occasion de rire d’une émission de Télé-Québec qui a 400 000 spectateurs hebdomadaires. Le post sur dix qui est pavé de bonnes intentions, versus les neuf autres qui consistent en des vomissures inarticulées, devrait servir d’étalon pour leur œuvre globale.

Ils ne ratent pas non plus une occasion de détruire la langue, leur outil de travail, comme si le souci de sa qualité était incompatible avec le web et sa spontanéité. Ces occasions se présentent en moyenne trois fois par phrase. A-t-on bien questionné les vertus de cette spontanéité, au delà des plates excuses de Gab Roy et du missionnariat éditorial présumé du théologien Jodoin?

Mon ulcère se manifeste alors que j’avais la paix depuis des mois, quand je lis ou quand j’entends que parce qu’on critique le discours de ces gens, on ne connaîtrait pas le web, au delà de vidéos de chats ou de répertoires de recettes. Le web est vaste, je le fréquente comme eux depuis près de vingt ans. Mais j’y trouve des choses éminemment plus inspirantes que leur libido torturée ou leurs ânonnements. Ça se compare à Yvon Deschamps, à la naissance du mouvement punk! Des gens qui ont choqué à leur façon l’establishment, certes. À la différence que ces discours « trash » étaient construits et constructifs, progressistes et réfléchis. Que je m’identifie d’emblée à toutes les paroles d’un Johnny Rotten, mais à aucune parole issue de ces babillages creux qui nous parviennent d’un désert idéologique. Toute cette bande passante serait bien plus utile aux africains. Eux qui doivent marcher 10 km dans ce même désert pour voir un chat faire la culbute.

J’aimerais me dire que ces desperados de la communication retourneront bientôt « visser des boulons à la GM », mais d’autres continueront à marchander la haine et la facilité, à jouer quand il le faut les vierges repentantes, s’excusant pitoyablement devant leurs crottes étendues sur les murs. Ils continueront néanmoins à jeter de l’huile sur le feu d’un auditoire frustré de sa propre ignorance. Certes le Far web est un phénomène. Comme une tornade est un phénomène. Mais qui veut donner sa chance à une tornade? Vous? Alors soit, laissons-la s’exprimer de ses précieux vents!

Commentaires

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4 thoughts on “Le Far web – où les blancs sont maquillés en indiens

  1. Dominique Fortier

    Rien à ajouter. Tout vient d’être (bien) écrit de façon articulée et réfléchie. Je l’avoue, je ne te connais pas, je n’ai pas la moindre idée de ce qui tu es. C’est la première fois que je te lis sur le web mais ça me réconforte de savoir que je ne suis pas le seul à penser ce que tu viens de décrire. La jungle du web est vaste et on peut s’y perdre. Heureusement, parfois on arrive sur des textes comme celui-ci. Bien mieux que de se mettre les deux pieds dans les marais. Salutations!

  2. Laissons Gab Roy de coté, question de ne pas généraliser. As tu déjà jeté un coup d’oeil à ce qui se trouve sur trouble.voir.ca ? Probablement non, tu t’es surement dit « Allez on va faire du click, c’est trendy le bashing contre le farweb »….. kthxbye

    1. Stéphane Boivin

      L’argument vieux/jeune, comprendre/pas comprendre, je l’ai abordé dans le texte. J’ai effectivement perdu des heures de ma vie à écouter ou lire ces gens là, et ce bien avant la diffusion de l’entrevue de dimanche, ou même l’avènement de trouble.voir. Un média dont je fus client. C’est que l’éthique et la communication me préoccupent. En juin, j’avais abordé ailleurs la question, qui couvait depuis des mois dans mon esprit: http://theatrelarubrique.wordpress.com/2013/06/12/ego-blog/. Si tu fais ta petite recherche, tu verras que je n’ai rien d’une « plotte a clics ». Mais je comprends que ça te choque.

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