Déficit d’attention

Capsule historique : Lorsqu’à la fin des années 1990 s’est annoncé l’avènement de la production numérique dans le champ de la vidéo, nous fûmes nombreux à nous réjouir de l’affranchissement de notre médium adoré des diktats d’une industrie pécuniaire (durée adaptée au contexte de consommation, star-system, goût artistique des exploitants). Cette économie pure avait fauché le cinéma à sa naissance. Elle n’avait jamais eu tellement de remords artistiques en modelant le produit selon ses besoins, l’imposant grâce à sa machine promotionnelle.

Or aussitôt les premiers portails dédiés à cette nouvelle vague ouverts, ils furent inondés d’un nombre incalculable de versions des codes traditionnels du cinéma, sans moyens et souvent sans talent : récit classique répondant à un genre déjà défini, sex-appeal, finale punchée, idéalement drôle. Bientôt le fétichisme de l’équipement, déviance de cinéaste et de spectateur, reprit ses droits. Numérique d’accord, mais avec une gamme de caméras et de prix qui permettait de rétablir la distinction façon Bourdieu, à laquelle ceux qui avaient du crédit à s’y faire tenaient tant, entre « professionnels » et « amateurs ».

Le même phénomène s’est reproduit plus récemment avec les films faits à partir de téléphones dotés de caméras. On s’est empressés de créer des festivals, de reproduire et de viser un système dont on se targe pourtant d’être la contre-culture. On y a vu des films à voix-off pollués par le discours télévisuel, des documentaires sages qui bien rarement se demandaient ce que seul leur permettait de faire ce nouveau médium.

Nous avions été bien naïfs de penser que la démocratisation équivalait à davantage de voix qui ont des choses à dire ou de spectateurs critiques. Ce sont là des denrées assez indépendantes dans l’économie de la communication. Bien sûr de fécondes éclosions ont été rendues possibles par le web, pour la vidéo comme pour l’écrit. Je me sens par exemple bien mieux informé aujourd’hui qu’il y a quinze ans, parce que j’ai plus de choix. Comme au supermarché où je peux choisir en huit bouillons de légumes plus ou moins authentiques ou bons pour ma santé. Parce que trop d’agents conservateurs, c’est pas bon.

Brûler l’éthique par les deux bouts

L’écosystème médiatique a sa propre économie. Dans le cas du web, les chiffres ont la part belle. Des compteurs donnent une mesure à peu près précise du lectorat et de son « engagement ». Le système publicitaire a comme toujours trouvé une façon de dominer le jeu en chiffrant les clics. Cette économie a aussi comme particularité qu’elle n’en coûte presque rien pour être nourrie. C’est un lieu si commun qu’on s’amuse à le contester, mais on peut encore dire que le web est un espace d’expression démocratique, pratiquement gratuit de la production à la diffusion.

Mais en considérant les proportions, on ne gagne pas grand chose au change. Les questions « qui parle » et « dans quel but » se sont noyées dans la quantité et la diversité. Une esthétique du plagiat, le principe économique de la modification libre de l’original, est un beau terrain de jeu pour la désinformation. Un bel espace ludique mais sans issue pour le désinformé. Les acteurs/spectateurs de ce système font volontiers l’économie de réfléchir à leur responsabilité. Après tout, ils ne sont qu’un maillon d’une chaîne. Bien rares en effet sont les vendeurs qui ont inventé leur produit. La démocratisation et la rapidité d’exécution encouragent l’émulation.

Un montage photographique conçu avec une grande économie de temps et de moyens (avec des logiciels volés) sort d’une ruelle du web où des hackers bien intentionnés croisent tous les jours des pédophiles, entre autres dépendants au vide. L’image passe par quelques relais fiables jouissant de bons réseaux de contacts, avant de devenir l’espace d’un moment l’inspiration principale de la créativité occidentale.

On reprendra à son tour et à sa sauce cette même idée recyclée. Dans cette spirale, l’expression et la raison d’être d’un propos sont écrémées et laissées sur les parois de la centrifugeuse. Ce qui reste, cet excédent, c’est la Part maudite évoquée par Georges Bataille.

Les mots ont un prix

En ce moment, l’excédent d’énergie, d’impuissance ou de bruit est soigneusement recueilli. On le distribue aux affamés de la pensée qui peuvent ensuite se lancer sur le marché du clic, et gagner honnêtement leur vie en le refilant à ceux qui ont encore plus faim qu’eux. Ils sont plusieurs sur cette place publique, mais celui qui crie le plus fort est généralement le plus prospère.

Il arrive fatalement alors que l’on confonde le faible coût de production avec la faible qualité du produit. Le web, par exemple, est très économe au niveau de la langue. D’abord, il ne faut pas utiliser trop de mots parce que le déficit d’attention est rampant et que l’occident est a moitié rempli d’analphabètes fonctionnels. On enseignait déjà aux journalistes en 1995 qu’une phrase de plus de douze mots était un trop grand défi pour le lecteur. Sa capacité semble s’être encore atrophiée depuis. La faute aux phrases trop courtes, sans doute.

Parce que oui, l’article se doit d’être court si on espère qu’il soit lu, et distribué, et qu’il puisse atteindre son but : enrichir l’auteur, sur un plan ou sur l’autre. Le capital social est très prisé vu l’isolement informatique et l’atroce banalité dans laquelle baigne le blogueur.

Économie de vocabulaire également, alors que le recyclage évoqué plus haut se poursuit dans les références constantes à des expression issues d’une culture virale d’une remarquable uniformité. Ce qui n’a rien d’étonnant vue l’homogénéité des sources d’inspiration auxquelles s’abreuvent les communicateurs d’aujourd’hui et demain : homogénéité temporelle, alors qu’une source de plus de trois semaines est vite tarie par le troupeau qui s’y abreuve; homogénéité culturelle où l’anglais et l’hégémonie américaine connaissent un ultime triomphe. En ce qui a trait à la dilapidation d’un temps d’antenne sonore ou visuel, ça semble fonctionner sur la dynamique inverse. Elle est proportionnelle à son absence de préparation, prendra 15 minutes là où elle aurait du en prendre une demie. Mais c’est un bon investissement. L’exposition de soi n’en est que prolongée.

Cet écosystème se révèle très pauvre au point de vue de la critique. Ce qui est pourtant l’essence de son propos et de son succès, lui qui s’attaque généralement à des proies autour desquelles un certain cercle peut aisément faire consensus et faire circuler les devises.

Lorsque la critique vise ce système, il l’absorbe aisément. En cas d’attaque sérieuse et à court d’arguments, les agents déploieront un efficace écran de fumée provenant des braises d’un argumentaire cousu de fil blanc. Mais la plupart du temps, il suffit au système d’ignorer tout bonnement la critique pour qu’elle ne se rende jamais à destination. Aucune dépense, aucun partage assurent la pérennité tranquille de cet univers du consensus. Il suffit de concentrer à nouveau l’attention loin du cœur du débat, sur le nouveau phénomène du moment.

Bandes passantes

Qu’il soit virtuel, émotif ou psychologique, le flux d’information a ses limites et atteint fréquemment la satiété ou la saturation. Il est normal de voir alors la valeur des biens diminuer. C’est là une règle économique de base, difficile à accepter pour ceux qui auront tout investi dans le marché fluctuant de l’auditoire.

Le temps qu’un citoyen peut accorder à son information et à son épanouissement est lui aussi limité. Lorsqu’il canalise tout son pouvoir d’achat sur la camelote jetable et mal faite, il passe à côté d’acquis millénaires, soigneusement triés par l’Histoire, qui pourraient l’aider à améliorer son monde. Mais cet idéal est depuis longtemps étranger à l’économie. Plus personne n’a les moyens de ses ambitions. Le consommateur apprends que ce qui se beugle aujourd’hui vaut plus cher que ce qui se disait hier.

Commentaires

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One thought on “Déficit d’attention

  1. Patrick

    Trop vrai…

    Best.
    Text.
    Ever.

    T’es vraiment badass.

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