L’aspirateur sexé comme valeur marchande

Le sexe, la violence et le terrorisme devraient être interdits

Vladimir Poutine

 

Le seul problème contemporain est celui de l’argent

Albert Camus, Journaux de voyage, Etats-Unis, mars à mai 1946

 

Je l’avais remarquée, il y a deux ou trois semaines, le long de notre boulevard Taschereau à nous autres, le boulevard Talbot. La fille sexée en talons hauts avec des lunettes qui passe l’aspirateur. Je me suis dis en moi-même, c’est pas fort la pub du monsieur (mais c’était une madame, la proprio…) qui vend des aspirateurs ? Puis comme la pub était située par très loin du restaurant qui offre comme menu des serveuses sexées, je me suis dis, c’est sans doute un concept de vente nouveau dans l’arrondissement chargé des centres d’achat de Chicoutimi. Il doit y avoir échange culturel et compétition féroce.

La SRC sort la nouvelle que certaines personnes insultées dénoncent la dimension sexiste de la pub. Évidemment la proprio qui vend des aspirateurs avec des filles sexées n’a rien à dire aux médias. Deux jours plus tard, elle avoue que les autres le font, utilisent des filles sexées dans leur pub, pourquoi pas elle ?… Elle ne décode pas du tout le message sexiste de son concept…On en est rendu là. Les gars n’ont même plus besoin d’être ouvertement sexistes ou machos, les filles font le travail à leur place.

De leur côté, les téléspectateurs et les autres médias de façon générale banalisent la chose. Ils se mettent à s’exprimer sur le sujet. Tiens, je ne suis pas plus fou qu’un autre, je fais de même en tenant compte des divergences. Surtout de ceux qui n’ont rien à dire et qui s’expriment pareil. L’époque semble encourager cela. On pense aux radios X ici et aux blogues des «pas de génie» qui ont laissé leur jugement et leur intelligence au vestiaire pour attirer l’attention.

Pourquoi une fille sexée pour vendre des aspirateurs ? La madame aurait pu prendre un pompier sexé en bedaine avec le nombril à l’air. Ou un joueur de hockey du Junior majeur qui planifie son avenir. Un animateur de radio populaire opportuniste. Un boxeur de couleur. Un patineur de vitesse. Pourquoi une fille sexée avec des lunettes ?

Comme elle le dit la madame, c’est courant dans le milieu des affaires et du commerce de se servir de ce type d’images sexistes ou sexées (la madame qui vend des aspirateurs n’a pas employé le mot sexiste pour la simple raison qu’elle ne le connaît pas. Elle le confond avec le mot sexé. Elle ignore sans doute même sa signification : «discrimination fondée sur le sexe» dit le dictionnaire).

Le monde (commercial) confond tout et banalise encore plus les sorties contre les pubs sexistes dans les médias. C’est ce monde-là, les gens qui trouvent que la fille sexée avec des lunettes qui vend des aspirateurs le long du boulevard Talbot est «séduisante», qui entretient la confusion et l’ignorance. Ce sont sans doute eux qui écoutent béatement radio X sans se rendre compte que là aussi, on vend n’importe quoi avec des messages souvent sexistes tout en tenant des propos du même ordre.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les filles n’animent pas d’émissions sur ce poste de radio ? C’est toujours un animateur principal et un second qui lui sert de perroquet. Pourquoi juste des gars qui drivent le show comme ils disent en français ? Parce que c’est une radio de gars, évidemment. Des vrais gars qui carburent aux gros chars, aux nouvelles montréalaises qu’ils dénigrent, aux menus carnivores, aux « games » de hockey des Canadiens et des Saguenéens, aux bières locales, aux jeux vidéo et aux gadgets de toutes sortes qui leur permettent de se sentir «branchés» sur l’air du temps….

Comme cet animateur du matin – commentateur sportif recyclé en «politicologue» de droite – qui s’est déjà vanté d’utiliser trois cellulaires pour mieux suivre la parade… A-t-il trois paires d’oreilles ? Il pourrait peut-être vendre des aspirateurs avec de tels avantages?

Les filles qui travaillent à radio X passent l’aspirateur, comme la fille sexée avec des lunettes le long du boulevard Talbot. Elles ne font pas les nouvelles, elles n’enchaînent pas les pubs pour améliorer leur salaire minimum elles, elles ne drivent rien. Elles tiennent la chronique culturelle (pardon «showbizznéenne»). En fait, le culturel sur radio X ça se limite trop souvent à l’horaire télé, aux potins de «stars», aux shows rocks. Les filles sur ce poste s’occupent de la poussière culturelle telle qu’identifiée par cette radio bavardeuse, sans salle de presse qui parasite et commente ad nauseam les nouvelles des autres médias. Les filles font aussi parfois la météo quand l’horaire et le niagara de pubs-maison leur laissent le temps de le faire. Leur responsabilité s’arrête là. Si ce n’est pas sexiste un peu cette relégation féminine, on ne vit pas sur la même planète.

Faire la météo ou le culturel populaire dans un poste de radio privée, c ‘est comme passer l’aspirateur à la fin de l’émission pour donner l’impression qu’on a tout couvert. En essayant de nous faire oublier qu’on vient de passer encore trente minutes avec un ex député libéral qui prépare ses prochaines élections, Éric Duhaime, qui descend encore les syndicats ou un chroniqueur de chars ou de ssssports.

Quand les animateurs X font des blagues sexistes sur leur couple, leur vie de parents débordés, les criminels du jour, leur libido, leur nostalgie du célibat, leur projet de voyage à Cuba, leur lecture intéressée du calendrier et du magazine de pitounes, Summun (Entreprises qui financent en partie la chaîne X et servent d’appâts et de prétextes d’animation lors de rassemblements «festifs» X), les filles se taisent ou acquiescent. Un peu comme la madame qui vend des aspirateurs avec une fille sexée le long du boulevard Talbot. Les filles X peuvent même se permettre de rire des blagues sexistes ou des allusions plus ou moins machistes des animateurs. Quitte à en faire elles-mêmes si elles se sentent isolées. C’est ce qu’on appelle collaborer au sexisme ou au machisme ambiant qui plane dans l’air du temps. En fait, la fille sexée qui vend des aspirateurs le long du boulevard Talbot n’est pas toute seule. En fouillant un peu à travers les médias (les magazines de mode surtout…), les pubs d’ici et d’ailleurs, les entreprises commerciales de toutes sortes, on se rend compte que le sexisme se porte de mieux en mieux . Avant, les filles y résistaient, se sentaient concernées et réagissaient en groupe. Sonnaient la sonnette d’alarme. Mettaient les gars à leur place. Maintenant, comme à radio X et ailleurs (par exemple à V et à TVA), elles ont démissionné au nom de la société de consommation qui domine et annule tout, même l’égalité des hommes et des femmes. Les filles protègent leur valeur marchande comme les gars. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour créer de la richesse ? Même passer l’aspirateur le long du boulevard Talbot. Antonio doit se retourner dans sa tombe. Pas le Great, le bras droit de Maurice Duplessis. Comme si l’on retournait aux années 50. Belle synchronicité comme dirait un de mes amis qui expliquait tout par Jung.

Pierre Demers, cinéaste et poète d’Arvida

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4 thoughts on “L’aspirateur sexé comme valeur marchande

  1. Eh bien, je suis contente que vous en parliez. Parce qu’il y a une pub à Lévis qui me dérange vivement (en fait, c’est mon chum qu’elle a dérangé le plus et qui a attiré mon attention sur cette pub). Je vais la publiciser et me plaindre. C’est la moindre des choses de ne pas fermer ma gueule!

  2. Voilà, j’ai fait mon travail en faisant une plainte. Je vous invite à voir la superbe publicité de fille en décolleté pour vendre…des condos!
    https://www.facebook.com/harvey.valerie
    Pour faire une plainte (j’aimerais ne pas être seule à trouver que ça n’a pas de bon sens): https://www.facebook.com/constructionscde?fref=ts
    Merci de m’avoir fait réfléchir.

  3. C’est moi, l’un des madames « pas jolies » (selon un commentaire sur la page de Radio-Canada sur le sujet) qui a appelé le commerçant. Oui, j’l’ai appelé. Pas parce que le demoiselle est jolie. Même pas parce qu’elle est sexy. Non. Parce que ça m’insultait qu’on essaye encore de me vendre un cossin avec du CUL!. Comme quand on veut me vendre une « bonne cause » avec des pompiers bien phalliques, ou de la musique poche avec une chanteuse pseudo en pouvoir grâce à son body musclé. Parce que j’aime pas qu’on me prenne pour une conne, et que ça, en tant que femme qui achète, parfois, une balayeuse, ça me prend pour une conne. Et ça dit « on est pu dans les années ’50 », mais on utilise les mêmes codes, sans aucun recul, on nous les asperge Ad Nauseam, jusqu’à ce que la petite fille qui devient une femme se sente incompétente parce qu’elle a pas d’espace entre les cuisse (thigh gap) et qu’elle préfère utiliser son cerveau plutôt que ses implants siliconés pour s’assurer d’un avenir; jusqu’à ce que les gars pensent qu’ils doivent être ce gros macho crétin primaire qui rentre de l’argent parce que s’attendre des femmes qu’elles soient des humains, c’est tellement moumoune?

    Donc oui, j’ai appelé. Parce que je PEUX! Je peuc pas appeler Britney, ni Miley, mais la proprio d’un magasin de MON milieu de vie, oui, j’peux l’appeler. Pi j’le referai. Riez de moi, radioixstes, peu m’importe…

    Merci d’en parler aussi bien, monsieur Demers.

  4. Les problèmes de genre sont juste des façades. Derrière, il y a surtout l’absence d’estime de soi des femmes. Au fond, quels sont les désavantages que les femmes ont sur les hommes? Je trouve plutôt qu’elles sont plus avantagés. Cependant, elles ne s’aiment pas. Elles ont des arrières pensées pour chaque mouvement que l’homme fait. Par exemple, si on est gentil avec elles, elles pensent qu’on veut coucher avec elles. Si elles sont recalées pour un poste, elles pensent que c’est juste parce qu’elles sont des filles, alors que l’employeur pense qu’elles n’ont pas les compétences requises.

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