La cinquième saison (un conte inhabituel)

Le 14 décembre dernier, La Peuplade présentait la deuxième édition de sa soirée de Contes inhabituels, en invitant huit auteurs à présenter un texte inédit avec Noël au centre, ou peut-être pas… Voici le texte que j’ai présenté.

La cinquième saison

 

Il neige.

Midi trente.

J’entends des pas dans l’escalier.

J’suis dans ma chambre. J’fais rien pis j’fais plein d’choses en même temps.

J’entends deux voix d’homme pis une cloche.

Une cloche qui sonne. À fond. Ça m’ramène au primaire tout d’un coup.

Une vraie cloche qui sonne.

Sœur Andrée. Sœur Marie. Sœur Cécile. Ça sonne encore. Ça parle plus fort.

Chante à tue-tête.

//////// Y’ont-tu cogné avant d’entrer ? À bien y penser – maintenant – j’le sais pu.

Les gars y rentrent chez nous super à l’aise. Enlèvent leurs bottes. Accrochent leur manteau dans mon garde-robe. Se dirigent dans mon salon pis y m’monte un sapin…

Y sont repartis comme y sont entrés. Sont restés – quoi 5-6 minutes. Pas plus. J’ai rien dit. Muette. Fascinée. Hypnotisée. J’avais un sapin de Noël dans mon salon. Pis là, je me suis rendu compte que je ne les avais pas remercié. Que j’étais contente d’avoir un sapin de Noël dans mon salon. Mon premier sapin en vingt ans d’autonomie appartementale. J’avais jamais vraiment ressenti l’envie d’avoir ça dans mon salon – un sapin – pis plus j’le regardais plus j’me disais : c’t’un vrai sapin… yé beau… c’t’un sapin ou une épinette ça ? / C’t’un sapin ou une épinette ça ? Un sapin… ou une épi… ///// J’ai défigé pis j’suis partie à leurs trousses pour les remercier …. Les gars avaient disparu. // Aucune trace d’eux. /// C’était le cafouillis dehors, une pleine tempête comme en décembre, une neige virevoltante et au sol aucune trace apparente de leur passage. Leurs empreintes auraient dû être visibles dans la neige sinon celles de leur voiture mais rien… En fait, pas rien mais plutôt des centaines de marques laissées par un animal. / Pas par un animal, par des animaux. Une traînée de pistes d’animaux s’arrêtant brusquement. Y s’est mis à neiger encore plus abondamment. La petite distance qui me séparait de la maison m’a semblé… D’abord incalculable puis inatteignable. J’avais l’impression de traverser des écrans de neige continue. Presque perdue dans ma propre cour, la densité de la neige m’ayant fait perdre tout repère. Puis la neige s’est arrêtée, un soleil  radieux a pointé, les pistes avaient disparu. J’étais sortie dehors sans soulier, pieds nus. J’suis rentrée chez moi, j’ai pris une douche chaude chaude chaude pis j’me suis blottie sous mon sapin. À mon réveil, une enveloppe était accrochée à l’une des branches et m’était adressée.

La cinquième saison

 C’était dans la forêt des Trois Fées que la chamaille avait commencée. Une querelle encore et toujours autour de la division des territoires et qui menaçait pour la énième fois de troubler l’harmonie sur le domaine. Le Maire avait décidé que c’était au tour d’Alfred Béland de franchir la zone, habituellement interdite, pour comprendre pourquoi depuis douze jours des cris effroyables s’échappaient de nuit, du fin fond de la forêt des Quatre-Forêts; déchirant le temps orageux d’insupportables stridences, réveillant et apeurant les pacifiques habitants du domaine. On avait d’abord essayé de convaincre Le Maire de monter au front mais ses multiples refus (finalement excusés par une mauvaise connaissance de la langue usuelle des Fées-des-bois ) auraient par contre convaincu, quiconque se croyant – un instant –   être ce brave allant au-devant des Fées, de maintenir  cette bonne volonté en état d’inertie.

Le Maire avait la chienne.

Ne pas maîtriser la langue n’était qu’un prétexte pour repousser cette rencontre puisqu’il était reconnu que les Fées ne parlaient pas : elles chantaient. Et elles chantaient un chant universel que tous mortels et immortels; bêtes, demi-Dieux, humains et autres genres, saisissaient. Mais ici, si le Maire avait peur, tout le monde avait peur. Et ici, si le Maire ne maîtrisait pas la langue des Fées-des-bois, personne ne maîtrisait la langue des Fées-des-bois.

Personne ?

Personne sauf Alfred Béland. Rien n’intimidait Alfred Béland. Rien ni personne n’intimidait Alfred Béland. C’était lui qui intimidait les gens. Les gens ? Pas les gens : le maire. Alfred Béland n’aimait pas le Maire. Alfred Béland entretenait à l’égard du Maire une incessante animosité. Il avait été bon camarade – oh ça oui – des années de beuveries, des années à traîner dans les bois, à chasser la fée mais ce temps appartenait au passé. Alfred Béland s’était retiré dans la forêt du Nord, le Maire dans un quartier au sud. Ils prenaient souvent des nouvelles de l’un et de l’autre par l’entremise d’Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère. Mais ça, personne ne le savait. Pas même les principaux intéressés : Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère savait se taire dans les bons moments. Ce matin-là, au lendemain des Douze nuits sans sommeil, le Maire demanda Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère à son cabinet. L’affaire était sérieuse. La nouvelle, capitale. Et le temps, maussade. / / / / / / / /

Après l’épisode du mystérieux sapin, toute la semaine, j’ai eu froid. Comme si toute chaleur dans mon corps était incapable de surmonter le froid. J’montais la température, j’avais encore froid. Étrangement, ça pouvait prendre un certain temps avant que j’constate que j’avais froid. J’avais froid momentanément. Tout mon corps frappé par une vague de froid. Mais pas un froid qui te fait grelotter, pas un froid à chair de poule. Juste un froid qui j’installe dans ton corps sournoisement et qu’au final, t’apprécies. J’avais frette pis tout d’un coup ben, j’aimais ça. Moi- ça. Aimer le froid.  Penser à un bain d’hiver. Aimer ça. Envisager de déménager dans le Grand Nord. Aimer ça. Passer trois jours à  pelleter sa cours. Aimer ça. C’était rendu que le froid me dérangeait plus. J’en voulais encore plus. Faire des réserves pour les jours de canicules. Plus y faisait frette plus j’aimais ça. Pis hier matin en me levant j’ai senti une grande vague de chaleur m’envahir. J’avais chaud. Tellement chaud. J’avais perdu le mojo du frette. Au troisième matin de ma nouvelle vie avec un sapin, le sapin a disparu. Un grand vide s’était installé dans mon salon. Sur le sol, une nouvelle enveloppe.

La cinquième saison

La nouvelle était tombée en même temps que la première neige. Aucune des deux était attendue d’ailleurs, la surprise de l’année s’étonnait-t-on partout; une méchante surprise à part de ça : on était en plein mois de juillet ! Il neigeait à gros flocons, c’était beau à voir la danse des tourbillons floconneux mêlés au vent chaud d’été qui te caresse la joue, la main hissée au ciel toi aussi t’aspires aux papillonnants flocons.

La nouvelle avait sillonné le village à la vitesse de l’éclair. Et l’éclair, dans ce village-là, s’appelait Edmond. Tous les gens du village prétendaient avoir un lien de parenté avec Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère mais personne pouvaient vraiment dire si c’était du côté de sa mère ou de son père. Les vieux disaient qu’y’était vieux, les jeunes qu’y’était jeune. Personne s’entendait vraiment mais tout le monde était d’accord pour dire qu’il était beau bonhomme sur sa monture fière allure à trois roues, descendant la côte des Times qui séparait La Station du village sans même se soucier des voitures, Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère avait l’habitude.

La nouvelle était parvenue au fin fond du rang Gagnon vers les six heures. Avec trois heures de retard dû, bien entendu, à la première neige de juillet, Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère avait surtout pas pris l’temps de changer ses tires d’été pour ses pneus quatre saisons, pour sa tournée éclair Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère avait plutôt choisit une chemise verte en soie à pois blancs assortie à ses souliers en cuir vernis gris, ce qui lui donnait ce look non-conformiste et plutôt excentrique si on ajoute à ça une casquette et des gants pour la mécanique, Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère conduisait toujours sa bicyclette à trois roues comme s’il chevauchait un Pur Sang arable.

La nouvelle était finalement parvenue au fin fond du fond du rang Gagnon vers les sept heures, au fond du fin fond du fond du rang Gagnon vers les huit heures et au fond du fond du fin fond du fond du fond du rang Gagnon vers les neuf heures.

Arrivée au bout au fond du fond du fin fond du fond du fond du rang Gagnon, chez les Gagnon, Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère, avait fait demi-tour sur sa bicyclette à trois roues repartant du fond au fond du fin fond du fond du fond du fond du rang Gagnon : La maison des Gagnon était vide !

Pas un chat dans la cour ni à l’étable.

Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère, affamé, épuisé et irrité se demandait ce qu’il allait faire…. Habituellement quand la nouvelle arrivait chez les Gagnon, Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère en profitait pour prendre le pouls du Père Gagnon et repartait vers le village, s’arrêtant au passage pour partager l’opinion du fond du fond du fin fond du fond du fond du rang Gagnon, du bout du fond du fond du fin fond du fond du fond du rang Gagnon au fin fond du bout du village près de la forêt des Quatre-Forêts, sur la droite, à la croisée du rang Gagnon et du chemin des Bouleaux, entre deux rangées de bouleaux, on entrevoyait le chemin de la jolie maison de Miss Catherine Gagnon.

Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère avait un faible pour Miss Catherine. Il rougissait à chaque fois qu’il entendait son prénom. En fait, il rougissait à chaque fois qu’il entendait ce prénom ; en fait, il entendait le Ca de Catherine et il rougissait.

C’était beau à voir.

Il ne lui avait jamais dit, préférant rêver que de se lancer. Miss Catherine le savait et respectueuse des bons sentiments qu’Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère avait à son égard, Miss Catherine ne disait rien. Elle ne s’était jamais vraiment attardée à nommer cette relation. Et c’est cet après-midi-là, alors qu’Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère se faisait attendre, que Miss Catherine commença à se poser des questions.

À chaque nouvelle, il prenait le thé et discutait simplement. Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère lui partageait bien la nouvelle en question mais aucun des deux ne s’attardaient sur le sujet, sachant très bien que la nouvelle qu’Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère s’époumonait à répandre dans le village était le prétexte pour justifier l’heure passée chez Miss Catherine.

Tous deux le savaient mais personne ne le faisaient voir ni savoir.

C’était un jeu. Un jeu qu’il jouait déjà depuis trop longtemps. Un jeu que rien n’arrête. Un jeu où les règles ne se modifient pas. Et les non-dits. Le temps qui passe. Les rides qui se multiplient : la peur au ventre de finir seul.

Tout le village en entier savait qu’Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère était amoureux de Miss Catherine et seul Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère ne savait pas qu’il était amoureux de Miss Catherine. Alfred Béland était amoureux de Miss Catherine. Le Maire était amoureux de Miss Catherine. Les Fées étaient amoureuses de Miss Catherine mais Miss Catherine ne voulait pas d’amoureux. Il neigeait toujours et nous étions toujours en juillet. Et Miss Catherine attendait Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère. Et Miss Catherine avait décidé qu’elle attendait Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère. Elle avait baptisée sa journée, la cinquième saison.

Et moi, après la visite d’Edmond-langue-d’éclair-langue-de-vipère, j’ai pris ma scie, ma boussole pis j’suis allée m’chercher, un sapin en juillet.

*     *     *

Joyeux temps des fêtes !

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