La gauche et l’indépendance du Québec

Le débat sur la Charte des valeurs de laïcité a pris la forme d’une véritable tempête laissant peu de place à la réflexion. Ce qui me frappe particulièrement réside dans l’atmosphère de suspicion qui règne au sujet de la question de l’indépendance du Québec. Une série d’équations sans fondement semble sur la voie de s’imposer dans certains milieux associés à la «gauche» : Charte des valeurs de laïcité = expression du racisme, de la xénophobie et de l’islamophobie; Charte des valeurs de laïcité = gouvernement péquiste; gouvernement péquiste = indépendantiste; indépendantisme = expression du nationalisme ethnique et xénophobe des Québécois «pure laine»; etc. La rupture de Maria Mourani avec le mouvement indépendantiste constitue l’un des aboutissements logiques de ce genre d’équation. Il pourrait y en avoir d’autres.

Compte tenu du fait que le dernier véritable (je dis bien «véritable») débat sur la question nationale au Québec date de la période qui commence en 1990 avec l’échec de l’accord du lac Meech, pour se terminer dans les mois ayant suivi le référendum de 1995, ce sujet prend moins d’espace dans la culture politique des nouvelles générations que des plus anciennes. Il est vrai que la dernière douzaine d’années a été davantage marquée par la nécessaire lutte au néolibéralisme. Mais la question nationale ne disparaîtra pas pour autant et la gauche ne peut l’ignorer, sous peine de se marginaliser. C’est pourquoi je livre ici une courte réflexion sur la façon d’aborder la question nationale au Québec, d’un point de vue de gauche.

 

Une question qui divise

De tout temps, les forces progressistes se sont divisées au sujet de l’attitude à adopter face aux problèmes liés à l’affirmation nationale, un peu partout dans le monde. Fondamentalement, cette division provient d’une certaine conception de l’histoire et des sociétés, attribuée principalement au marxisme, et qui situe, avec raison, l’émergence du nationalisme et de l’État-nation dans le cadre de la montée de la bourgeoisie. Révolutionnaire en son temps, parce qu’il a contribué à unifier des États plus petits, à créer des marchés plus grands et donc à développer les forces productives, et aussi parce qu’il a rassemblé le peuple contre la monarchie, le nationalisme devient réactionnaire à l’époque du capitalisme achevé. Pourquoi? Parce que ne subsiste de lui que la fonction d’instrument entre les mains de la bourgeoisie pour défendre ses intérêts économiques et pour exiger des sacrifices au peuple, en faisant passer la nation avant les intérêts de classe des exploités. À titre d’exemple, la Première Guerre mondiale (1914-1918) ou la guerre contre l’Irak (2003) servaient les intérêts de diverses bourgeoisies, en concurrence les unes contre les autres pour des territoires, des marchés ou des intérêts stratégiques liés à l’approvisionnement en pétrole. Ou encore, quand Lucien Bouchard a imposé le «déficit zéro» en 1996 pour obtenir les «conditions gagnantes» pour un nouveau référendum, c’est l’intérêt de la «nation» qui a été évoqué comme supérieur aux aspirations sociales, c’est-à-dire à la classe des salariés, de qui on exigeait des sacrifices.

Mais cette façon de voir les choses, aussi valide soit-elle à l’échelle historique, peut devenir étroite lorsqu’appliquée mécaniquement à des cas particuliers, comme le font certains «marxistes» n’ayant rien compris à la dialectique de Marx. À titre d’exemple, Joseph Staline, auteur en 1913 d’une brochure intitulée Le marxisme et la question nationale, ne faisait aucune distinction entre le nationalisme des nations dominantes et celui des nations dominées. Dans tous les cas, le nationalisme est condamnable et condamné. Staline étant devenu officiellement chef du mouvement communiste international à titre de secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, son influence sur les forces progressistes a été considérable, en dépit de ses moyens intellectuels somme toute limités. Ce faisant, la mouvance «marxiste-léniniste» et maoïste en sera profondément affectée.

Cette division n’épargne pas davantage les milieux anarchistes. D’un côté, on appuie les mouvements de libération nationale et les luttes anti-impérialistes. De l’autre, on se méfie  des risques d’instrumentalisation du nationalisme par les États, de ses «dérives racistes qui justifient l’exclusion, la répression et le militarisme» (1)

Mais il existe une façon plus appropriée pour rendre compte de phénomènes complexes. Marx lui-même a toujours procédé à des analyses approfondies des cas particuliers au lieu d’y substituer les conclusions générales de sa théorie. Par exemple, dans Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, il se livre à un exposé subtil des rapports politiques et de classes dans la France des années 1848-1851. Ne se limitant pas à des concepts généraux comme «bourgeoise», «prolétariat», «petite bourgeoisie» et «paysannerie», il procède à une identification rigoureuse des fractions de la classe dominante, comme l’aristocratie financière, la bourgeoisie républicaine. L’aristocratie financière était elle-même divisée en deux fractions de loyalistes : d’un côté, une aristocratie devenue plus ou moins capitaliste devait sa position sociale à la propriété foncière et appuyait les Bourbons; de l’autre se trouvait le capital financier exerçant son hégémonie sur l’ensemble de la bourgeoisie et penchant du côté des orléanistes.

Marx n’a jamais produit de théorie du politique pour une raison qui lui apparaissait évidente : de par sa complexité et du fait de la combinaison particulière de facteurs locaux, nationaux et internationaux, tout événement politique se révèle unique. Ce n’est pas la réalité qui doit s’adapter à la théorie, mais l’inverse. Autrement, l’analyste devient idéologue. C’est pourquoi les progressistes ne peuvent se limiter à des théories générales pour étudier les cas concrets. Il est impératif de bien connaître l’histoire de la société soumise à l’examen, les rapports de forces entre classes et fractions de classe, les divisions au sein des classes dominantes et leurs fondements, le niveau d’organisation et de conscience politique des opprimés, les conditions de vie, etc. C’est la même chose en ce qui a trait aux différentes questions nationales à l’échelle de la planète.

En effet, on ne peut les traiter toutes de manière indifférenciée. La lutte pour la décolonisation et pour la création d’un État national en Algérie n’était pas de même nature que celle de la Ligue du Nord en Italie ou que celle du Vlaams Belang en Belgique. Dans les deux derniers cas, il s’agit de partis populistes de droite qui militent pour un État séparé des régions plus pauvres en vue d’en tirer des bénéfices financiers. Il n’est pas difficile, ici, d’en conclure que la lutte des Algériens était progressiste alors que celle des autres ne saurait dissimuler son côté réactionnaire. Avec deux cas aussi opposés, l’analyse ne présente aucune difficulté majeure. C’est du côté des situations intermédiaires que les choses deviennent plus corsées.

D’une manière globale, on l’a vu, la bourgeoisie a réussi à s’imposer comme classe dominante. Mais il n’en demeure pas moins que ce ne sont pas toutes les nations qui ont réussi à se doter d’un État et, dans certains cas, un mouvement indépendantiste s’affirme avec force, parfois sous l’influence de couches sociales plus ou moins associées à la bourgeoisie. Comment, dans ce cas, aborder la question nationale qui se pose?

Pour la gauche, le but ultime consiste, invariablement, à mettre fin à l’exploitation (ou à l’atténuer, pour les franges les moins radicales). Si, partout, le but demeure le même, le combat pour y arriver s’inscrit dans des cadres variés. La lutte politique se déroule à différents niveaux. La grande variété des situations implique des stratégies appropriées qui ne seront pas les mêmes dans tous les pays. Chez les peuples opprimés, la bataille ne revêtira pas la même forme que chez les dominants. Le droit à l’autodétermination figure nécessairement parmi les revendications les plus importantes. Ce droit implique celui de former un État national séparé. L’idéal consiste évidemment à unir tous les exploités de toutes les nations, tant dominantes que dominées, contre la bourgeoisie. Mais comme il arrive parfois, la situation ne se prête pas nécessairement à l’accomplissement de cet idéal. Quand les forces de gauche de la nation dominante refusent ce droit à l’autodétermination à la nation opprimée, elles  ne font qu’entretenir les divisions. Ainsi, la gauche de la nation opprimée, dans la mesure où elle refuse de faire sienne la revendication de l’indépendance, risque de favoriser la domination politique de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie nationaliste dont l’aspiration à l’indépendance traduit la volonté de se renforcer par rapport à d’autres bourgeoisies. En luttant contre l’oppression nationale, cette bourgeoisie nationaliste, réelle ou en devenir, peut, dans certains cas, réussir à mobiliser les masses. Cette mobilisation s’alimente à même le mécontentement populaire provoqué par les conséquences du capitalisme. De manière confuse, l’indépendance apparaît ainsi comme un moyen de rompre avec ce qui est perçu comme l’une des causes majeures de ce qui va mal : salaires inférieurs à ceux de la nation dominante, taux de chômage plus élevé, niveau de scolarité inférieur, sous-développement dans certaines régions, etc. Il importe alors pour la gauche de trouver le moyen de soustraire les masses de l’influence de la bourgeoisie nationaliste. Faut-il, pour cela, ignorer la question nationale? Faut-il s’opposer à l’indépendance en disant aux masses qu’elles se trompent dans leurs aspirations? Ou faut-il disputer à la bourgeoisie nationaliste le leadership de la lutte pour résoudre la question nationale?

Si des secteurs décisifs du milieu ouvrier penchent du côté de l’indépendance, la réponse à la dernière question ne fait aucun doute. Le combat pour créer un État séparé doit s’ajouter à la bataille pour l’émancipation sociale. La combinaison des revendications démocratiques et anticapitalistes donne une force de frappe dont les progressistes auraient tort de se priver quand la chose est possible.

 

Le cas du Québec

Dans les années 1960, la thèse considérant le Québec comme une colonie était fortement répandue dans les milieux de gauche. À cette époque, la décolonisation de nombreux pays d’Afrique et d’Asie et les thèses qui l’ont accompagnée sur le plan intellectuel ont grandement influencé les forces progressistes et nationalistes québécoises. La situation politique, l’héritage historique, les conditions économiques et sociales inférieures des francophones donnaient un certain fondement à une telle vision des choses, même si on n’ignorait pas, par ailleurs, que le Québec se comparait avantageusement par rapport à ce que l’on commençait à appeler le «tiers-monde». Comme l’exprimait l’un des intellectuels de la revue de gauche Parti-Pris, «L’exploitation dont [le Québec] souffre est terriblement déguisée. Il est juste assez capitaliste pour oublier qu’il est colonisé, et juste assez colonisé pour oublier qu’il est victime du capitalisme. Politiquement, la confusion fédéraliste lui donne suffisamment de pouvoirs pour lui faire oublier qu’il n’est pas libre, mais moins de pouvoirs, cependant, que les pays asservis d’Amérique latine.» (2) Certains disaient alors des francophones du Québec (comme du reste du Canada, d’ailleurs) qu’il s’agissait d’un «peuple prolétaire». Cette vision des choses était certes exagérée puisqu’il existait bel et bien une bourgeoisie francophone. Mais sa faiblesse ne faisait aucun doute. Elle ne contrôlait qu’une partie des secteurs mous de l’économie. La finance, les mines, la grande industrie, les secteurs de pointe se trouvaient sous la domination écrasante du capital canadien-anglais ou états-unien.

Mais depuis la Révolution tranquille, le Québec a procédé à un rattrapage dans plusieurs domaines : augmentation significative du contrôle de l’économie du territoire par des francophones, progrès remarquables en éducation, recul du taux de chômage à des niveaux approchant la moyenne canadienne, explosion culturelle, etc. Ayant accédé aux cercles du grand capital, un certain nombre de bourgeois ou petits bourgeois nationalistes a été amené à cesser de considérer la souveraineté du Québec comme nécessaire à sa propre émancipation sur le plan personnel. Tiédeur chez les uns, rupture pure et simple chez les autres, bref, les rangs de la bourgeoisie francophone et fédéraliste, qui a toujours été majoritaire, se sont récemment élargis. Mentionnons, à titre d’exemple, Henri-Paul Rousseau, leader des «économistes pour le OUI» au moment du référendum de 1980, qui s’est tenu à l’écart du débat lors du référendum de 1995, et qui assume aujourd’hui la vice-présidence du conseil d’administration de Power Corporation. Ou encore Raymond Bachand, secrétaire particulier au cabinet de René Lévesque de 1979 à 1981 et directeur général adjoint de la campagne du OUI en 1980. Inutile de rappeler quel camp il a choisi dans les années 2000… Pour finir – la liste serait assez longue –, pensons au multimillionnaire François Legault, fondateur d’un petit parti de droite, la CAQ, qui prône un moratoire sur la question nationale.

Il reste qu’en dépit de ce rattrapage, les stigmates de la subordination de la nation québécoise par rapport à la canadienne n’ont pas complètement disparu, loin de là. Qu’une nation minoritaire soit bien entretenue n’enlève rien à son caractère de nation assujettie. L’ouvrier «bien payé» continue de produire de la plus-value. L’esclave bien nourri, bien logé, bien habillé et bien traité par son maître demeure un esclave (cette phrase va en faire titiller quelques-uns et quelques-unes, qui prennent les comparaisons au premier degré). Sur le plan politique, le Québec subit une constitution qui lui a été imposée par le gouvernement de la nation majoritaire. Aucun parti politique de l’Assemblée nationale, y inclus le plus fédéraliste, le PLQ, n’accepte de l’entériner. Le coup de force de 1981 – en fait, un authentique coup d’État – a subi une critique en règle de l’ensemble des organisations ouvrières. Cette constitution a affaibli les pouvoirs de l’État québécois. La Charte des droits et libertés, assortie à cette constitution, accorde à une poignée de juges le pouvoir de charcuter les droits collectifs de la nation québécoise, notamment en matière de langue. Une telle façon de procéder constitue un déni flagrant de l’existence du peuple québécois à qui on refuse toute égalité juridique. Seuls les individus sont considérés égaux au Canada, pas les nations. Mais comment des individus peuvent-ils être réellement égaux si leurs nations ne sont pas égales? Un Autochtone est égal en droit à n’importe quel citoyen canadien. Mais que signifie l’égalité si l’un et l’autre évoluent dans des communautés inégales? Comme l’a déjà si bien expliqué André Laurendeau, à une autre époque, le régime fédéral ne doit pas s’adresser uniquement à des individus égaux devant la loi. Il doit aussi reconnaître les droits des communautés : «Il ne s’agit plus du développement culturel et de l’épanouissement des individus, mais du degré d’autodétermination dont dispose une communauté par rapport à une autre.» (3) Ajoutons encore que la nation québécoise se voit exclue, en tant que nation, de toute participation réelle à la politique étrangère. C’est une autre nation qui la représente sur la scène internationale. Dans les pires cas, quand le Canada décide de participer à une guerre, le Québec ne peut rien faire pour s’y opposer. Et il doit en assumer les coûts tant humains qu’économiques et politiques. Le virage conservateur, voire réactionnaire accompli par le Canada en matière de politique étrangère depuis l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper va à l’encontre des points de vue dominants au Québec. Il en est de même au sujet de questions graves comme l’environnement, le contrôle des armes à feu, l’emprisonnement de mineurs, etc. Les élections fédérales de 2011 ont fait la preuve qu’un gouvernement majoritaire est possible à Ottawa sans faire élire le moindre député au Québec. Il n’apparaît donc plus vraiment nécessaire de chercher à accommoder l’une des deux grandes nations faussement à l’origine du prétendu pacte de 1867.

En clair, le Québec demeure encore aujourd’hui une nation inféodée à une autre. Cette nation ne bénéficie d’aucune reconnaissance réelle du droit à l’autodétermination de la part de la nation dominante. Les Québécois sont politiquement aliénés. Le gouvernement fédéral dispose d’un droit de désaveu. Les pouvoirs résiduaires se trouvent entre les mains d’Ottawa. La nation québécoise ne dispose que d’un gouvernement provincial dépourvu de véritables pouvoirs et des sources de revenus essentielles. Ils dépendent du vrai gouvernement dont le contrôle, plus que jamais, échappe entièrement à l’une des nations supposément à l’origine de la Confédération canadienne.

Reconnaître les droits nationaux des nations dominées demeure une condition incontournable pour assurer la nécessaire unité des classes exploitées de tous les pays, davantage encore lorsqu’elles appartiennent à des nations d’un même État. Autrement, l’unité des forces ouvrières, syndicales et progressistes des deux nations constitue une vue de l’esprit. Dans notre cas, c’est le Canada, tel qu’il est, qui divise. Les deux grandes nations qui l’ont prétendument fondé évoluent dans des directions différentes. En conséquence, le sentiment nationaliste, du côté de la nation dominée, ne peut que perdurer.

Dans un tel contexte, les forces de gauche ont intérêt à embarquer dans la lutte pour l’indépendance pour prendre la tête des masses et retirer à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoisie le monopole qu’elle cherche à exercer sur le mouvement indépendantiste. Refuser cela ne pourra que les marginaliser.

 

Indépendance et luttes de classes : deux phénomènes intimement liés

Pour des raisons de clarté du langage et de la pensée et pour rendre intelligibles nos analyses de la société, la fabrication de catégories et de systèmes séparant des choses en réalité liées entre elles de diverses manières s’impose inévitablement. Au Québec, l’analyse des processus sociaux souffre de ce genre d’artifice. On place d’un côté le combat pour l’indépendance, de l’autre les luttes sociales. Dans bien des cas, les mêmes personnes et organisations luttent à la fois pour l’une et les autres. Les syndicats constituent un exemple indiscutable de cette position à la fois en faveur du progrès social et de la résolution de la question nationale. Bien souvent, dans une nation soumise à une autre, c’est avec des lunettes nationalistes qu’on analyse la réalité sociale. Ce phénomène ne s’exprime pas toujours de manière consciente, loin de là. Il peut même arriver que la question nationale surgisse là où ne l’attendait pas. Par exemple, les élections fédérales qui ont permis au NPD, en 2011, d’atteindre un niveau historique en devenant l’opposition officielle, a été un phénomène essentiellement québécois. En effet, le rejet du Bloc québécois et son remplacement par le NPD, manifestation de rejet apparent de la question nationale, a fait la démonstration de manière contradictoire que cette dernière existe toujours, mais sous une autre forme. Des gains significatifs pour le NPD au Canada anglais n’auraient évidemment pas permis d’en arriver à une telle conclusion.

Cette fusion du «national» et du «social» dans la vie politique au Québec provient de l’héritage antidémocratique du système politique en raison de l’échec de la révolution démocratique-bourgeoise au XIXe siècle. Cet échec ne signifie pas que la bourgeoisie n’a pas réussi à imposer sa domination mais plutôt qu’elle a su s’accommoder d’institutions antidémocratiques dont elle peut se servir pour maintenir sa domination. Dans sa forme, la révolution démocratique-bourgeoise n’a pas triomphé au Canada. Cette situation explique d’ailleurs la domination du capital commercial sur le capital industriel canadien. Comme le capital commercial n’entrait pas directement en concurrence avec celui de la Grande-Bretagne et qu’au contraire il profitait des échanges qu’il entretenait avec cette dernière, le Canada a mis plusieurs dizaines d’années à «rompre» ses liens avec Londres. Cette rupture n’est d’ailleurs pas complétée, comme l’illustre le gouvernement Harper avec son culte de la reine. À l’inverse, la montée d’une bourgeoisie industrielle aux États-Unis a fini par mettre cette colonie en concurrence avec la mère-patrie. La rupture a ainsi été totale, incluant le rejet des symboles britanniques.

La faiblesse de la bourgeoisie industrielle canadienne, défaite au XIXe siècle, explique la si grande présence des firmes multinationales étrangères – avant tout états-uniennes – au Canada et au Québec. De tous les pays développés, le Canada figure, et de loin, comme le plus dépendant de tous. Dans le cas du Québec, cela signifie notamment que les patrons étaient et demeurent encore, même si c’est dans une moindre mesure aujourd’hui, des gens dont la langue maternelle est l’anglais. Il devient ainsi relativement facile de faire l’amalgame entre «patrons» et «anglophones» d’un côté, «ouvriers» et «francophones» de l’autre. On l’a vu plus haut, les patrons canadiens-français n’étaient pas inexistants et les anglophones ne manquaient pas du côté des exploités, mais la réalité sociale présentait des disproportions évidentes en cette matière. Cette situation explique que la haine légitime ressentie par des ouvriers québécois envers des patrons canadiens-anglais ou étrangers pouvait revêtir la forme d’un sentiment nationaliste. L’anglais étant la langue des exploiteurs, l’indépendance résonne comme un moyen de rompre avec eux. Incidemment, il semble y avoir corrélation entre l’appui à l’indépendance et la forte présence d’entreprises à contrôle canadien-anglais et états-unien. Pensons par exemple au Saguenay-Lac-Saint-Jean, aux francophones de Montréal, à la Côte-Nord, à l’Abitibi, à la Mauricie et à la Gaspésie, où les appuis au OUI ont été les plus élevés lors des référendums de 1980 et 1995. À l’inverse, c’est à Québec, dans Beauce-Appalaches et Portneuf, là où la plupart des patrons sont francophones, qu’ils ont atteint leurs plus faibles niveaux (mais néanmoins supérieurs à 50%).

Sur le plan linguistique, les premières revendications en faveur du français comme langue de travail ont été formulées à la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) en 1958. Réunis en congrès cette année-là, les délégués votaient, à la quasi unanimité, en faveur de  la création d’un nouveau parti politique provincial voué à la défense des intérêts spécifiques des travailleurs et des intérêts nationaux spécifiques des francophones du Québec. Le  droit de négocier des conventions collectives en français n’a cependant été acquis qu’après de nombreuses années de combat. À l’usine Alcan de Jonquière, les négociations se sont déroulées en anglais jusqu’au milieu des années 1970. Le négociateur syndical, Adrien Plourde, avait besoin d’un interprète.

Bref, la question nationale québécoise s’inscrit dans les rapports de production, dans les rapports de classes. L’indépendance ne remettrait certes pas en cause l’exploitation capitaliste. Par contre, elle rendrait plus limpide la compréhension des rapports de classes. C’est pour cette raison, notamment, qu’une partie des anarchistes appuie l’indépendance.

L’héritage historique du Québec est celui d’une nation dont la révolution démocratique-bourgeoise n’a pas été complétée. Le soulèvement de 1837-1838, sous les mots d’ordre d’indépendance, de république, de séparation de l’Église et de l’État, a été écrasé par l’armée britannique. Bien que ce soit au Québec (Bas-Canada) que le mouvement démocratique a été le plus radical et le plus large, il a également mobilisé les forces progressistes de l’Ontario (Haut-Canada). Au Québec même, des anglophones ont participé à ce soulèvement dans le camp des Patriotes. Londres a réagi à cette situation en envoyant un émissaire, Lord Durham, enquêter sur place. Conclusion : il faut prévenir toute possibilité d’une nouvelle union démocratique dirigée contre les intérêts britanniques. C’est ainsi que l’infériorisation d’une nation par rapport à l’autre (qui n’existait pas encore en tant que nation) s’est institutionnalisée. Il fallait diviser pour mieux régner.

Cette division sera approfondie avec l’industrialisation. Tout ce qui est lié au capital, à la production, à l’administration, à la science sera du ressort des Anglais, compte tenu de leurs liens avec la Grande-Bretagne. Les Canadiens français, isolés de leur ancienne mère-patrie, demeureront confinés à l’agriculture et, accessoirement, à d’autres activités non réellement décisives. Le développement du capitalisme au Canada s’est donc accompli à l’enseigne de l’oppression nationale (Québécois, Acadiens, Amérindiens, Métis, Inuits). Éventuellement, les Canadiens français vont participer au développement du capitalisme sur leur territoire mais en tant que parents pauvres. À ce titre, il est plus pertinent de les comparer aux Basques, aux Écossais ou aux Bretons qu’à des peuples réellement colonisés, comme ceux d’Afrique, ou aux Amérindiens. Bref, un capitalisme périphérique se met en place. Il est périphérique par rapport à un centre déterminant. Après l’Angleterre, les États-Unis sont devenus ce centre. Certes, au Canada, il n’y a pas que le Québec qui soit spécifique quant à son développement de type périphérique et qui souffre d’inégalités de développement régional. Mais le Québec est la seule «région» où se pose une question nationale avec autant d’acuité. La bourgeoisie s’y trouve doublement subordonnée à une bourgeoisie canadienne-anglaise, elle-même subissant la domination de la bourgeoisie états-unienne. Jusqu’à un certain point, semblable situation a pu donner à une certaine petite bourgeoisie ou bourgeoisie en devenir une apparence de force libératrice, son intérêt consistant à combattre pour concentrer au Québec les leviers du développement à son avantage. La Révolution tranquille et la période qui a suivi ont pu donner une apparence de vérité à cette perception. En 1960 et 1962, le mouvement ouvrier, pour l’essentiel, a appuyé le Parti libéral de Jean Lesage. En 1976 et 1981, c’était le PQ. Cette apparence de force libératrice, on le sait, s’est considérablement fanée avec le temps, mais continue de leurrer un grand nombre d’organisations syndicales et de forces progressistes. On connaît toutes les difficultés qu’éprouve Québec solidaire à percer le mouvement ouvrier et l’ensemble des forces favorables au changement social et politique.

Tout cela démontre qu’il serait vain d’imaginer qu’un changement qualitatif pourrait s’opérer au Québec sans combattre pour résoudre la question nationale. Il tombe sous le sens qu’il ne s’agit pas ici d’abandonner toutes les autres luttes. Au contraire, c’est pour soustraire le mouvement ouvrier et les forces progressistes à l’influence du PQ qu’il faut se saisir de cette question. Si, comme ce fut le cas en 1995, des circonstances exceptionnelles amènent un gouvernement péquiste à demander au peuple, par référendum, s’il est en faveur de l’indépendance, la gauche ne peut s’isoler et s’aliéner les forces populaires en refusant de s’impliquer dans le processus, sous prétexte qu’il s’agit d’un parti pro-capitaliste. Il en est de même pour toutes les autres tâches démocratiques non encore résolues, comme l’abolition de la monarchie, les privilèges encore en vigueur de l’Église catholique, le système électoral uninominal à un tour, etc. La gauche ne peut se limiter à lutter pour le «social» et contre les discriminations envers tout le monde sauf la collectivité francophone du Québec. Il ne suffit pas d’appuyer les revendications des Autochtones, l’égalité des hommes et des femmes, le mariage gay ou les droits des immigrants. Il faut aussi se préoccuper du manque de reconnaissance que subit la nation québécoise et de son droit à l’indépendance. La victoire des uns finit toujours par stimuler l’ardeur au combat des autres. Si la montée de l’indépendantisme québécois s’est nourrie à ses débuts du mouvement de décolonisation, sa remontée entre 1990 et 1995 avait pour contexte la libération des pays d’Europe centrale et orientale et l’éclatement de la Tchécoslovaquie, de l’URSS et de la Yougoslavie. (4) Et l’affirmation des Autochtones à l’été de 1990 dans la crise d’Oka ne saurait être complètement étrangère à celle des Québécois dans la même période. À l’inverse, les défaites du mouvement national au Québec se sont toujours traduites par des défaites dans d’autres types de batailles. On l’a vu clairement en 1980 et en 1995. La morosité qui a suivi la défaite de 1980 a vu disparaître l’une après l’autre les organisations de gauche. Le mouvement syndical s’est trouvé incapable de combattre efficacement le virage néolibéral qui commençait. Il ne s’était doté d’aucun instrument politique pour cela. Et cette situation a signé la défaite du PQ en 1985 et nous a valu neuf années de gouvernement libéral. Après la défaite référendaire de 1995, le PQ s’est à nouveau aliéné l’électorat avec la politique du «déficit zéro», préparant ainsi neuf autres années de gouvernement libéral.

Pour résoudre la question nationale au Québec, les forces progressistes se doivent d’investir la scène politique sur la base de leurs propres revendications et de reprendre à leur compte le mot d’ordre d’indépendance du Québec. Il ne faut pas hésiter à affronter le PQ sur ce terrain, quitte à s’entendre de façon ponctuelle avec lui si la situation s’y prête. Elles doivent le faire parce qu’il demeure plus que douteux que ce parti, voué aux intérêts de certains possédants nationalistes ayant besoin d’un État québécois plus fort pour les soutenir, arrive à réaliser son objectif. D’abord, son impopularité grandissante le prive désormais du monopole quasi exclusif qu’il exerçait sur le projet de souveraineté. Ensuite, et c’est plus fondamental, les intérêts de classe qu’il cherche à promouvoir lui interdisent le recours à une mobilisation populaire large. Depuis qu’il a rompu avec l’idée d’une assemblée constituante en 1974, le PQ veut conserver le contrôle sur le contenu du projet, le question à poser, la date et la forme de la consultation. Cette façon de voir les choses, qui a fini par s’imposer dans la culture politique québécoise, reflète la peur viscérale de la petite bourgeoisie et des possédants nationalistes de voir émerger un vaste mouvement animé de revendications menaçantes pour leurs intérêts. Il n’y a qu’à rappeler le rejet par le PQ de l’indépendance pure et simple pendant des années, prenant plutôt position pour un projet édulcoré, la souveraineté-association. Avec le libre-échange, il a laissé tomber l’association, mais l’entente du 12 juin entre l’ADQ et le Bloc québécois alors dirigé par Lucien Bouchard a forcé le premier ministre Parizeau à la tenue d’un référendum dont la question inclurait une offre de «partenariat». Le même Parizeau, qui avait procédé à une vaste consultation à l’échelle du Québec pour donner du contenu au projet de souveraineté, a remplacé la recommandation (mise de l’avant par les grandes centrales syndicales) de tenir une assemblée constituante par celle de réunir une «commission constituante», ce qui en réduisait la portée démocratique. Et depuis Lucien Bouchard, le PQ attend passivement les «conditions gagnantes». Refusant de rompre avec le néolibéralisme, il se trouve dans l’impossibilité de mobiliser les forces progressistes. Ce faisant, dans l’espoir d’accroître sa popularité, il se réfugie dans les questions identitaires.

En définitive, les problèmes de stratégie du PQ sont inséparables de sa nature de classe. La réponse à ce problème pour l’ensemble de la gauche ne réside pas dans l’ignorance de la question nationale ou un appui plus ou moins assumé envers le fédéralisme canadien (cf. : les députés québécois élus sous la bannière du NPD) mais dans la fin du monopole politique que le PQ cherche à exercer sur l’avenir d’une nation aspirant à s’autodéterminer. Pour briser ce monopole, la gauche doit résoudre la question nationale avec les méthodes qui lui sont propres : la plus large démocratie possible, incluant le recours à une assemblée constituante, et une mobilisation de l’ensemble des forces progressistes. La question nationale, comme phénomène transcendant les principaux aspects de la vie politique, continuera de se manifester, sous diverses formes, pendant encore très longtemps. Qu’une partie de la gauche cherche à en réduire la portée ne peut que la marginaliser tout en affaiblissant l’ensemble du mouvement progressiste et indépendantiste.

L’exemple concret des rapports Canada-Québec démontre que le véritable internationalisme prend parfois la forme apparemment paradoxale de la lutte pour former un État-nation aux dépens d’une entité politique déjà constituée.

 

1 Francis Dupuis-Déry, «Pistes pour une histoire de l’anarchisme au Québec», Bulletin d’histoire politique, Vol. 16, no. 2, Hiver 2008. http://www.bulletinhistoirepolitique.org/le-bulletin/numeros-precedents/volume-16-numero-2/pistes-pour-une-histoire-de-l%E2%80%99anarchisme-au-quebec/, page consultée le 21 décembre 2013.

2 Michel Van Schendel, Parti-Pris, mars 1964, cité par R.D., p. 365.

3 Cité par Jocelyn Maclure, «Récits et contre-récits identitaires», in Alain-G. Gagnon Québec : État et société, tome 2, p. XX.

4 Voir Michel Roche, «L’éclatement des fédérations soviétique, yougoslave et tchécoslovaque dans le débat sur la question nationale au Québec : de l’échec de Meech au référendum de 1995», Bulletin d’histoire politique, vol. 14, no. 3, printemps 2006, p. 171-192. Disponible sur le site des Classiques des sciences sociales.

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6 thoughts on “La gauche et l’indépendance du Québec

  1. helene hudon

    Enfin une analyse qui répond à plusieurs de mes questionnements par rapport à mes réactions lors de plusieurs événements déterminants de la question nationale.

  2. Francine Breton

    C’est le texte le plus éclairant que j’ai lu sur les divisions au sein de la gauche concernant la question nationale.

  3. Claude Vallières

    analyse lucide s’appuyant sur de fortes convictions

  4. Gaston Beauregard

    Comme toujours, une analyse qui en donne plus que ce que le lecteur en demande. Fidèle à ses convictions, l’auteur nous livre un contenu de gauche par des propos adroits. Merci Michel!

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