Une histoire de héros

Quelques semaines avant les Fêtes, fiston devait subir une opération somme toute mineure à un pied, mais qui nécessitait tout de même une hospitalisation, une anesthésie générale et une bonne dose de morphine au réveil. De long en large, infirmière, anesthésiste, orthésiste et chirurgienne orthopédiste du CHUL nous ont bien expliqué ce qui allait arriver avant, pendant et après cette opération.

La date avait été fixée depuis des mois. Fiston avait eu le temps de se faire à l’idée et nous aussi, car si l’opération était mineure, la convalescence l’était moins  : 6 semaines en chaise roulante, douleurs postopératoires, physiothérapie, orthèses… Le gros kit.

Un héros…

Nous étions donc là, dans notre petite chambre d’hôpital, la valise déposée au pied du lit, l’appareil photo prêt à croquer n’importe quel moment afin de le conserver, comme on garde une cicatrice.

Le Centre mère-enfant du CHUL  regorge d’infirmières dévouées, de préposés discrets et de docteurs mystérieux qui déambulent dans les couloirs avec un stéthoscope autour du cou, comme s’il s’agissait d’une médaille. Entre tout ce beau monde qui fourmille et qui s’agite, des enfants longent les murs en jaquette en traînant avec eux un toutou, une doudou ou un soluté. Suivent derrière eux des parents, souvent fatigués, mais qui font tout pour ne pas miner le moral de leur progéniture.

Pour certains, ce département représente une deuxième maison  : la routine est installée, tout le monde s’interpelle par son prénom ; on blague, on rit, on finit par faire avec. Cette perspective marque le regard des nouveaux arrivants que nous sommes. Autant cette proximité et cette résilience revêtent quelque chose de beau ; autant ça peut sembler triste.

Un héros…
Fiston était moins anxieux que nous. L’insouciance typique de l’enfant a ça de bon  : jeune, on n’anticipe pas ; on vit. Et là, fiston avait presque hâte d’être opéré, car il était à jeun depuis plus de 16 heures et avait hâte que ce soit fait afin de pouvoir manger un morceau.

C’est autour de midi qu’une civière est venue le cueillir afin de le faire rouler jusqu’au département stérilisé où il serait opéré par quelques fantômes bienveillants vêtus de soutanes blanches.

Ne restait maintenant plus qu’à dompter le temps avant que la brochette d’experts nous ramène notre fils.

Après avoir avalé rapidement notre lunch, nous avons déambulé dans les corridors, les mains derrière le dos, machinalement, à s’arrêter ici et là pour regarder les dessins accrochés aux murs, les affiches destinées aux enfants et les notices réservées aux parents.

Et pendant que fiston passait au bistouri, je ressentais cette espèce de stress difficile à décrire  : une angoisse qu’on sait probablement inutile, mais qui nous enlace tout de même le ventre. Si jamais…

Un héros, j’vous dis.
Même pas 6 ans…

Et c’est là que ça vous happe. Alors que vous êtes là, à faire les 100 pas, à ruminer, à anticiper ce que sera votre quotidien lorsque, dans 24 heures seulement, vous serez de retour à la maison avec un fils amoché et en chaise roulante, vous croisez le regard de cet enfant, tout près, dans une salle plus stérile que les autres, la tête rasée, le visage enflé par les traitements, couvert de fils qui lui passent par le nez et les poignets. Vous le regardez. Vos yeux croisent les siens. Vous lui offrez le plus franc des sourires, qu’il vous renvoie poliment, trop occupé qu’il est à finir son casse-tête, et vous réalisez toute la chance que vous avez, de savoir que vous, bientôt, vous allez sortir de cet hôpital avec un enfant qui ne lutte pas pour sa survie.

Puis au détour du corridor, vous croisez cette maman en sanglots, les traits tirés, qui s’écroule dans les bras de son mari. Ça fait maintenant un mois qu’elle accompagne son fils dans ses traitements contre la leucémie, souvent seule, perdue, stressée. Un mois à ne penser qu’à ça. Un mois à essayer d’avoir l’air fort. Un mois à écouter chaque mot prononcé par le médecin comme si la moindre parole émise pouvait faire basculer leur vie à jamais. Un mois à manger froid, à dormir croche, à s’oublier. C’est mince ce qui sépare cette famille de la nôtre et en même temps, c’est toute la différence du monde.

Lorsque, quelques minutes plus tard, nous voyons les portes battantes dévoiler le retour de notre fils, confus et endormi, la jambe gauche plâtrée jusqu’à l’aine, nous réalisons que le défi qui nous attend nous rendra juste plus résistants et nous l’accueillons avec toute la force qu’un parent qui se sent choyé, même à l’hôpital, peut ressentir.

Et quand, le lendemain, on nous permet de libérer la chambre et de rentrer à la maison et que fiston, qui s’habitue lentement à se propulser sur sa chaise roulante passe devant la salle stérile du jeune croisé la veille dans le département d’hématologie, nous réalisons que les vrais héros ne sont pas toujours où nous les imaginons  : ils sont souvent assis quelque part dans un recoin d’hôpital à faire des casse-tête alors que, tout près, d’autres se promènent avec des médailles au cou.

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