La montée régionale de l’anti syndicalisme – Entrevue avec deux lockoutés

Pour rendre les gens libres, indépendants et conscients, il n’y a pas de solution autre que collective.
Michel Chartrand, octobre 1978

L’anti syndicalisme se porte de mieux en mieux dans la région. Il est même entretenu de l’intérieur des rangs syndicaux eux-mêmes. La semaine dernière, la vice-présidente du Conseil central régional de la CSN faisait son mea culpa en démissionnant de son poste après avoir franchi une ligne de piquetage d’un concessionnaire automobile « pour s’acheter une voiture ». Faut le faire. Comme si les concessionnaires en lock-out dans la région détenaient le monopole de la vente de chars. Il y en a sur tous les bancs de neige des chars à vendre.

Le 13 décembre 2013, les employés en majorité surnuméraires précaires de la radio de CKRS, sans doute étonnés de payer des cotisations syndicales, votaient majoritairement pour démanteler leur syndicat fondé il y a plus de 40 ans. Croyant sans doute que la négo individuelle avec le patron permettrait d’assurer la survie de leur station sur le déclin. Au plus fort la poche comme diraient les adeptes actuels de l’individualisme tous azimuts et l’animateur de fin de journée de CKRS radio qui crache littéralement sur les lockoutés depuis qu’il sévit sur ce poste. Éric Duhaime, Richard Martineau et Dominic Maurais ne sont pas les seuls à enregistrer quotidiennement les témoignages de la Commission Charbonneau pour enfoncer un peu plus le clou antisyndicaliste. Comme si tous les élus de tous les syndicats du Québec se faisaient payer des voyages dans le Sud par leurs amis entrepreneurs et empochaient des per diem de 500 $. Hors de l’image de la FTQ-construction, point de salut pour les syndicats d’ici désormais. Le dégoût fait place à l’indifférence totale devant les actions syndicales. C’est le cas dans la région avec ce lock-out des syndiqués des concessionnaires auto qui s’apprête à franchir le cap de la première année le 5 mars.

Il y a en d’autres qui traversent les lignes de piquetage et qui ne subissent pas les quolibets souvent mérités ici des animateurs radiophoniques anti syndicalistes et de la population encore pro syndicale.

Par exemple, j’ai appris en menant des entrevues avec quelques lockoutés des concessionnaires de Jonquière et de Chicoutimi, que le bon maire de Saguenay aurait franchi la ligne de piquetage d’un concessionnaire auto de Chicoutimi, Perron Automobile pour ne pas le nommer, à quelques reprises. Selon les lockoutés, il la traverse de bonne foi pour aller rencontrer un ami de longue date avec lequel il « milite » dans les Kiwanis. On ignore si le maire s’est procuré une voiture neuve pendant le lock-out actuel, pour lui-même ou un membre de sa famille. Il faudrait vérifier tout ça à la lumière des informations des lockoutés témoins qui n’ont plus le droit de prendre des photos des clients anti syndicalistes depuis la pluie d’injonctions versée sur leurs têtes. Qui oserait lui demander ?

Le maire ne serait pas seul à traverser allègrement les lignes de piquetage des lockoutés, si c’est le cas évidemment. Des retraités de l’Alcan font de même avec empressement sans trop s’en soucier. Ils ne se souviennent déjà plus des luttes syndicales qui ont été menées pour obtenir les pensions qu’ils ont.
Et il y a tous les autres qui entrent sans se gêner chez « leurs concessionnaires » parce que pour eux leur char c’est plus que la moitié de leur vie quand ce n’est pas leur raison d’être. Ce n’est pas pour rien que L’annuel de l’automobile est le livre le plus vendu au Québec tout de suite après le dernier livre de recettes de Ricardo.
Bref, j’ai interviewé deux lockoutés qui ont emprunté des prénoms pour leur permettre de continuer à piqueter sans se faire pointer du doigt.

Vous êtres combien de syndiqués en lock-out actuellement ?

Stephane : On était au début 450 employés répartis dans 26 garages. Au Lac et au Saguenay. Il y a en a certains qui sont partis à la retraite, d’autres qui sont allés travailler ailleurs, un est décédé en faisant du parachute. On peut dire qu’environ 400 familles sont concernées par ce conflit. On fait de 15 à 18 heures de piquetage par semaine. Ça dépend du nombre de syndiqués par garage. À cause des injonctions, on n’est pas plus que 5 sur la ligne. On n’a plus le droit de dépasser 60 décibels quand on est sur le bord du chemin. Nos boss nous espionnent constamment. On ne peut pas aller travailler ailleurs quand on a fini notre piquetage. On dirait qu’ils veulent nous affamer. La hiérarchie des concessionnaires n’a jamais été si présente.

Comment organisez-vous votre vie quotidienne ?

Xavier : À 40 ans, on n’est pas fait pour rester à la maison toute la journée. C’est un bon test pour les couples qui se tiennent. Ceux qui ne se parlent pas ont plus de difficultés à survivre. Si dans le couple, la femme ne travaille pas, c’est encore plus difficile. On reçoit environ la moitié de la paie qu’on avait quand on travaillait. Une partie de notre syndicat qu’on va devoir rembourser et une autre de la Centrale. Moi j’étais au haut de l’échelle salariale, je perds beaucoup plus d’argent que les jeunes qui commençaient. On court constamment après les spéciaux pour manger. À Noël, j’avais 20 $ par cadeau pour mes 5 enfants. Une chance que les grands-parents nous aident pour s’en sortir. Les sorties au restaurant et les vacances dans le Sud c’est pas mal fini pour nous autres. Heureusement, le lock-out nous a fait découvrir une autre chose : la solidarité entre nous. Stéphane par exemple, je ne le connaissais pas avant. Moi je travaille dans un garage à Chicoutimi, lui il est à Jonquière. Je viens piqueter ici à Jonquière parce que c’est plus près de chez nous, je ménage le gaz et puis je me fais des nouveaux chums.

Pourquoi ça ne se règle pas ce lock-out ?

Stéphane : Tout s’est complètement judiciarisé. Ce sont les avocats qui vont encore sortir gagnants de ce conflit. Les patrons ne veulent même pas qu’on ait recours à un médiateur. Depuis le début, ils veulent faire entrer la sous- traitance comme ça s’est passé à l’Alcan dans les usines d’Arvida il y a quelques années. Ils font un test avec nous autres et ensuite le modèle qu’ils veulent implanter sans véritable convention collective va s’étendre par tout le Québec. Ils ont mis en réserve pendant des mois 50 $ sur la vente de chaque char pour préparer ce lock-out.
Ils veulent charcuter notre convention collective, au chapitre des vacances, de l’horaire de travail, même de la formation qu’ils ne reconnaissent plus. Ils ont acheté des petits garages de réparation pour continuer de desservir leurs clients pendant le lock-out. Tout ça est documenté. On a des photos, des noms d’employés qui font notre job, etc.

Est-ce que les gens sont solidaires ?

Xavier : Il y en a un certain nombre. Potvin Bouchard nous donne des palettes de bois pour nous chauffer. D’autres klaxonnent, viennent nous voir. Les autres centrales syndicales nous ont appuyés. Mais en général, c’est parfois décourageant de voir des anciens syndiqués ne plus se souvenir de leur passé syndical. Comme ce retraité de l’Alcan qui nous répond qu’il doit changer sa voiture et que pour lui, le patron de la concession ne lui a rien fait. On est à l’ère de l’individualisme profond. Les médias continuent à diffuser de la, pub des concessionnaires, les centres d’achats leur louent des locaux pour qu’ils puissant vendre des chars avec des vendeurs sur place et Michel Barrette leur sert encore de porte-parole. La solidarité est assez loin à part quelques sorties tardives de l’Église catholique et de la Chambre de commerce. Les politiciens sont discrets. Le maire nous a permis de piqueter sur les terrains de la Ville parce qu’on n’est pas des chiens. C’est gentil…

Comment ça va finir tout ça ?

Stephane : Nous, on ne lâchera pas. Les patrons, qui sont souvent des parents proches, soit des oncles, des frères, des sœurs, des pères, commencent à être essoufflés. Certains prennent leur retraite. Il ne faut pas oublier que c’est aussi un conflit de générations ce lock-out. Beaucoup de vieux vendeurs se disputent la tarte avec les plus jeunes depuis des années. Les ventes de voitures ont sûrement diminué. Moi, je pense que le conflit va se régler, mais tellement mal, qu’on va tomber en grève quelque temps après. Ils veulent vraiment casser le syndicat. Faire entrer de force la sous-traitance. L’antisyndicalisme actuel ne nous aide pas, malheureusement.

Propos recueillis par Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

 

11 mois de solidarité

Photoreportage de Francis Therrien

Les employés de garage des concessionnaires du Saguenay–Lac-Saint-Jean demeurent solidaires après onze mois en lockout. Selon des employés rencontrés, il y a des moments où ils sont frustrés contre leur syndicat, mais ils disent qu’ils ne cèderont pas aux pressions de leur employeur qui les laissera dehors « jusqu’au printemps au moins », selon les garagistes.

Commentaires

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5 thoughts on “La montée régionale de l’anti syndicalisme – Entrevue avec deux lockoutés

  1. Michel Roche

    Très bon texte, Pierre.

  2. Alex

    C’est beaucoup plus l’attitude du CSD qui est déplorable dans ce conflit.

    1. alain

      salut le patron

  3. Régent De la Sablonnière

    Décevant de voir où en est rendu ma région natale, coté syndicalisation. Notre famille a vécu deux longues grève dans les années 70. Résultat? Notre père a pu travaillé et bénéficie toujours d’une retraite, 33 ans après son dernier quart de travaille. Deux grèves durant mon quart de siècle, dans le monde minier, sont venues me rappeler l’importance de la solidarité et de l’entraide, ensemble on peut tellement plus! La dernière grève, qui a duré neuf semaines, a été celle qui a ouvert le dialogue et de bonne relation de travail dans cette entreprise. La compagnie a changé le gérant, nous avions gagné le respect. J’ai commencé à m’impliquer, il y a tant à faire dans le monde syndical.
    Par deux fois , mon concessionnaire de la rue Racine m’a fait des offres alléchantes pour changer ma 2009. Ma réponse comme syndiqué a été toute simple, vous vous en doutez bien! Tant que ce lock out ne sera pas réglé, pas question que j’y remette les pieds. J’aurai toujours le choix de magasiner mes achats ailleurs, mais quels sont les choix de ces travailleurs et de leurs familles, si la population n’est pas derrière eux. Je salue votre courage et souhaite tout comme vous une conclusion rapide et heureuse à ce conflit.

  4. Danielle Gagnon

    Les gens pensent qu’une auto, ça tombe du ciel. L’automobile a besoin de l’homme autant que l’homme lui-même en a besoin. On veut couper des conditions qui sont tout a fait normal, et de plus en plus normales, considérant les nouvelles technologies qui se multiplient, et les formations qui ne sont pas au niveau.

    Population, tenez-vous !

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