Ce monde que nous voulions différent

J’ai plus de questions que de réponses. À ma naissance, marraine fée, ou peut-être sorcière, a dû tatouer « Pourquoi ? » au fond de mes rétines. Impossible de voir la vie sans interroger le sens de tout ce que je vois et ne vois pas. J’ai dévoré des milliers de livres, questionné jusqu’à l’exaspération ceux qui me précédaient, franchi bien des interdits pouvant entraver ma quête de savoir, bravé les censeurs d’une pensée libre. J’ai trouvé des réponses et chacune d’elle engendrait un nouveau « Pourquoi ? »

J’entends le bruit des bombes de nos guerres — elles sont nôtres par nos choix politiques — dont les enjeux ont moins à voir avec la liberté, la défense des droits de l’homme et la paix que l’occupation stratégique d’un territoire pour sa position, ses richesses ou ses alliances économiques. Sinon, pourquoi serions-nous si complaisants envers des États qui désavouent ouvertement les droits et la liberté de sa population ?

Nous affirmons haut et fort la reconnaissance d’une égalité des droits entre toutes les personnes et du même souffle nous permettons que soit enseigné le contraire. Pire, nous payons cet enseignement.

Nous prétendons nous être affranchis de l’ignorance, compréhensible jadis, inadmissible aujourd’hui, sans oser remettre en question notre tolérance envers les dérives des croyances subversives.

Pourquoi est-il plus facile de mobiliser un continent pour la défense des animaux que des humains ? L’Union européenne et la Russie interdisent le commerce des produits dérivés du phoque sous prétexte de cruauté. Pourquoi ne parvient-on pas à se mobiliser pour défendre l’exploitation des enfants ? Qui interdit les produits dérivés du cacao de Côte-d’Ivoire ou du Ghana exploitant 1,8 million d’esclaves de moins de 15 ans ? Qui interdit les produits de l’Inde, de la Chine et d’autres pays pour cruauté envers les esclaves ? Le 17 octobre 2013, plusieurs médias diffusaient les résultats d’une enquête menée par l’organisation Walk Free :

Après l’Inde, la Chine arrive au deuxième rang, avec 2,9 millions d’esclaves, suivie du Pakistan avec plus de 2 millions. Viennent ensuite le Nigeria, l’Éthiopie, la Russie, la Thaïlande, la République démocratique du Congo (RDC), la Birmanie et le Bangladesh. Ces dix pays comptent à eux seuls la majorité des quelque 30 millions d’esclaves dans le monde.

Rien de cruel dans ces industries du tapis, du jouet, du vêtement ?

Nous aspirons à un monde plus juste et nous déconsidérons ceux qui revendiquent le maintien des acquis de hautes luttes. La nouvelle norme dans le monde du travail consiste à privilégier le lockout en réponse aux dissensions, sans réelle volonté de négocier. Dans l’éloquente démonstration du déséquilibre entre les forces patronales et syndicales des lockouts successifs imposées aux journalistes de nos médias (Journal de Montréal, Journal de Québec, Le Réveil, etc.), il devenait impérieux de modifier le Code du travail afin de l’adapter aux réalités du présent. « Interdire le recours aux services et produits du travail provenant de l’extérieur d’un établissement qui est en grève ou en lockout », avait promis le Parti québécois en août 2012. En 2014, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, plus de 400 travailleurs, mécaniciens des garages de nos concessionnaires automobiles vivent leur 11e mois de lockout. Tout ce temps, aucune rencontre ni même volonté de négocier, malgré la demande du syndicat qui souhaitait un médiateur. Sachant que le médiateur est un spécialiste expérimenté en relation du travail, rompu aux techniques de négociation et de résolution de problèmes, pourquoi ce refus ?

Escamoter ses revenus à l’impôt en les plaçant dans des abris fiscaux suscite moins de mépris qu’un travailleur saisonnier osant réclamer l’assurance emploi qu’il a payée. En 2010, l’Institut international du développement durable de Winnipeg chiffrait à 2,8 milliards par année les subventions aux pétrolières, dont celles de l’Alberta (1,1 milliard), mais ce sont les plus démunis de notre société que certains animateurs traitent de BS sur le ton de l’insulte.

Qu’avons-nous fait de ce monde que nous voulions différent ? Que sont devenus les espoirs de nos 20 ans ? À quel marché de dupes avons-nous sacrifié ce « grand jardin qu’on appelait la Terre » ?

Aujourd’hui je me demande pourquoi je persiste à questionner, à vouloir comprendre, à trouver la réponse ultime. Tout ce que je sais, ou crois savoir, c’est que ma quête du Graal ne se terminera que lorsqu’une main rabattra mes paupières sur mon regard devenu fixe à jamais.

Et encore ! Je risque de miser sur la jeunesse.

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One thought on “Ce monde que nous voulions différent

  1. Un autre exemple de lucidité malheureusement ostracisé rapidement par tous ceux qui veulent votre bien et finirons par l’avoir ( Dans l’intimité je les appelle « les trous noirs » l’avidité jamais assouvie ).
    Je partage entièrement ce point de vue avec l’espoir qu’un jour l’Humanité sera enfin en symbiose avec son univers. Sachant en même temps,qu’à moins d’un événement déclencheur, il nous faudra encore quelque générations pour y parvenir.

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