Naître ou ne pas naître : quand les gars se font tasser

Chronique 1 de 2 sur la maternité

 

Aaah les gars. Si vous saviez.

Vous pouvez même pas imaginer. Nos rêves de petites filles tricotés à même une blondasse aux seins plantureux usinée en série chez Mattel. Son mâle au sourire plastique qui la sortait de sa maison tout confort pour se pavaner au resto le samedi soir, la couvrant de fleurs et de bijoux de pacotille. « Je t’emmènerais en voyage / Voir les plus beaux pays du monde / Te ferais l’amour sur la plage / En savourant chaque seconde », chantait Diane Tell. On y croyait tellement.

Ado, on se rejouait le même scénario tous les soirs dans notre tête. Juste avant que le sommeil nous projette lui aussi une panoplie de songes kitsch sur fond d’écran rose fuchsia. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Toutes nos attentes envers la vie reposant sur cette douce utopie.

Comme nous étions candides.

Au fil des années, nos rêves se sont matérialisés. Enfilade d’essais/erreurs. L’amour en montagnes russes. Le cœur qui cogne trop fort. La sueur des premiers émois. Les étoiles de manga dans nos yeux en pâmoison. Les perles de larmes et de sang dans les draps. Les désillusions, les trahisons, l’ennui. Les braises qui s’éteignent doucement et virent au gris.

Plus tard, nous avons laissé tomber nos fantasmes de petites filles romancées et sommes devenues des femmes pragmatiques et libres. Libres d’être, de choisir.

Obtenir les mêmes choses que les gars.

Et enfanter toute seule.

 

***

 

C’est l’histoire d’Isabelle*, 39 ans. Elle me parle de sa dernière rupture. Ses propos ne sont pas amers, mais plutôt empreints d’une fatale lucidité. De nouveau célibataire à l’aube de la quarantaine, elle réalise qu’elle n’a plus beaucoup de temps devant elle pour devenir maman. Mais elle a un plan de rechange.

Il y a aussi Karine*, 32 ans, mère d’un enfant IAD1. Elle en est à sa deuxième insémination afin d’offrir à sa fille un petit frère ou une petite sœur. Ayant vécu beaucoup trop de relations cahoteuses, cette belle brune déterminée s’était fixé un but : être déjà maman à 30 ans. Avec ou sans homme dans le collimateur.

Pour Isabelle, l’insémination artificielle est une affaire de temps et de circonstances; pour Karine, c’est un choix fait en toute conscience. Si le cas de Karine vous semble particulièrement weird, sachez qu’elle est loin d’être la seule : c’est dans l’air du temps, comme ils disent.

D’ailleurs, au moment où j’en discute avec elles, je lis Les tranchées de Fanny Britt, un recueil de fragments magnifique où de jeunes femmes se questionnent entre autres sur la maternité, celle vécue au sein du couple standard ou celle que l’on décide d’expérimenter… en solo.

Isabelle et Karine n’ont pas cessé de croire à l’amour, ni à la vie de couple. Mais elles veulent des enfants. C’est fondamental pour elles et ça fait partie d’une importante quête de sens. Et comme bien des femmes engluées dans cette ère de surconsommation relationnelle, elles en ont assez d’attendre « le bon ». Maintenant que la procréation médicalement assistée est offerte gratuitement, elles ont les moyens d’y arriver autrement. Elles appartiennent à une nouvelle génération de familles; elles sont monoparentales par choix.

Ça y est. En 2014, on en est là. On peut désormais se permettre de se passer des hommes sur tous les fronts. Comment vous sentez-vous, les gars? Avez-vous l’impression de vous faire chosifier? À quoi servez-vous maintenant, si vos performances au lit ne sont plus indispensables pour créer la vie?

Juste pour vous rassurer, et vous démontrer que les femmes qui veulent enfanter seules ont tout de même « besoin » de vous, je vais citer un extrait des Tranchées : « Mon envie d’avoir un enfant ne me fait pas chercher un homme à tout prix pour combler cette envie-là, puisque je sais que je peux en avoir un toute seule. Je cherche un homme pour être en amour. Point. »

Isabelle et Karine sont du même avis. Elles sont persuadées qu’en étant comblées par la marmaille, elles auront moins d’attentes et d’exigences envers un éventuel partenaire. Finie, la pression. Les gars sont un « bonus », un « petit plus ».

Des Ken de chair et d’os qui, elle l’espèrent, déposeront à nouveau des étoiles de manga dans leurs yeux.

 

À lire le mois prochain : Femmes en marge, ou quand féminité ne rime pas nécessairement avec maternité

 

1 insémination artificielle avec sperme de donneur

*prénoms fictifs

Commentaires

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4 thoughts on “Naître ou ne pas naître : quand les gars se font tasser

  1. Luc Lévesque

    Jacques Attali, dans « une brève histoire du futur » prédit qu’en 2030, nous serons tous des individus seuls, sans attache et sans pays, puisque le marché aura définitivement déconstruit la majorité des États. Les mœurs sexuelles auront beaucoup évolués et seront beaucoup plus variés et acceptés. Les enfants seront la plus part du temps avec leurs grands parents, ou pris en charge par la société, si elle existe encore, ou par les compagnies. Il n’y aura plus de couple, plus de famille et la majorité des gens seront névrosés. Il n’y aura plus de filet social, seulement des assurances pour ceux qui pourront s’en payer.

    Depuis les années 70, l’individualisme prend de plus en plus de place et à en croire Attali, il n’a pas fini de faire son œuvre. Mais pourtant, je continu à croire aux vertus du couple, à la richesse de la contrainte de l’autre et de l’autre sexe. Il y a là une expérience humaine que je crois sans égal. Je suis le père de trois enfants dont deux abordent la vie adulte. J’ai souvent essayé d’imaginer ce que serait leur vie si je n’avait pas été présent. Mais en toute humilité, je dois admettre que ma présence auprès de ces enfants fut et est encore fondamentale.

    Aussi, je crois qu’un père est utile dès la jeune enfance. Ce n’est que sur le long terme que le parent pourra insuffler son essence à l’enfant.

    Avoir deux parents contribue à avoir deux visions du monde. En géométrie, on part du point à la ligne. L’enfant, en se ramenant à lui, en construisant son être, en arrive à construire un autre point. Cela donne la perspective. À partir de ses trois points, l’enfant peut s’élever spirituellement.

    LL

    1. Kathy

      C’est bon, quand l’entente y est.
      J’enlève rien à la vie de couple, c’est génial, mais j’ai aussi élevé un enfant seule (et c’est un grand mot car y’a des gens autour quand même) Et c’était loin d’être une mauvaise expérience. Ma fille à eu des modèles masculins à long terme et très présent soit un oncle et des amis.

      Cette article fait réfléchir mais bien sur, il faut souligner que faut quand même des hommes pour remplir ces banques d’indépendances 🙂

  2. Benoit

    Çomment on se sent en tant qu’homme?

    Ce n’est rien de moins que la libération de l’homme. Vous vous retrouvez avec le fardeau social et économique de la procréation, et nous…the sky is the limit!

  3. Marie

    Bonsoir!

    Sujet passionnant qui m’interpelle personnellement et qui me donne envie de « lâcher » une tranche de vie pour exprimer mon point sur le sujet :

    J’ai été mariée pendant 10 ans à un homme fantastique qui ne voulait pas d’enfants et me suis un jour penchée sérieusement sur cette question comme femme, sur mes propres envies et désirs. Hé oui, j’ai réalisé que je préfère pour ma part vieillir (j’aime mieux «évoluer») avec des enfants qu’avec un homme. Certes la vie de famille j’en rêve, mais faire d’un rêve un dogme c’est se fermer à bien des choses…

    Oui enfanter est un choix de vie comme beaucoup d’autres. Il faut bousculer les normes et conventions trop lourdes qui nous empêchent de mener une vie un tant soit peu différente où l’on pourrait être un tant soit peu plus libre dans sa p’tite tête et heureusEs dans nos choix ; )

    Merci pour ta réflexion ; )

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