Plus ça change pas, plus c’est pareil

Que faire ? Faire confiance aux évènements, ils ne manqueront pas de se produire.
Alexandre Vialatte, Antiquité du grand chosier, Julliard, 1984

C’est le fun des élections. On ne sait jamais où ça va nous mener. Surtout ici au Québec où l’on voudrait tellement que ce jeu électoral ne fasse jamais de vagues. Qu’il ne dérange pas les cartes déjà distribuées une fois pour toutes. Surtout pour tout ce beau monde déjà en place. Et pour la majorité silencieuse branchée au soluté des médias de masse, souvent à droite.
Ça ressemble beaucoup à la loterie ces élections-là. Élections commandées par un gouvernement qui désirait ardemment une majorité des voix pour avoir les coudées franches (« la liberté d’agir » dit le dictionnaire). Qu’est-ce qu’il voulait dire vraiment ce gouvernement péquiste en déclenchant subitement ses élections ? S’installer au pouvoir le plus longtemps possible. Le pouvoir grise. Fait du nouvel élu, du nouveau ministre, de la nouvelle première ministre un être à part. La politique métamorphose son monde. Arrivés au pouvoir, les candidats se prennent pour d’autres. Et ils finissent par se croire. Ils oublient surtout ce pour quoi on les avait élus.

Et pourtant ils ne disent jamais rien de trop compromettant en période électorale, s’entend. Et quand par hasard, un candidat plus connu que les autres – PKP par exemple – se met à dire des choses vraies, les vraies vraies affaires comme dirait le bon docteur Couillard, et bien le feu court. Le parti québécois a comme objectif premier de faire l’indépendance du Québec, mais il ne faut pas le dire trop fort en périodes électorales et je crois aussi qu’il ne veut pas la faire pour le vrai. Juste le promettre vaguement dans un futur rapproché après avoir consulté tout le monde et sa mère. Ça dure tout de même depuis un bon bout de temps ce jeu de cache-cache référendaire.

Les gens ont peur de tout perdre ce qu’ils ont presque tout acquis à crédit. Ils ont peur que les politiciens disent les vraies affaires. Pas les vraies affaires au bon docteur Couillard, non les vraies affaires politiques. Comme notre appartenance au Canada mon pays mes amours, notre dépendance au pétrole, notre dépendance à la société de consommation, notre dépendance à l’obsession sécuritaire et policière, notre dépendance aux médias de masse qui manipulent l’opinion publique, notre dépendance aux vendeurs d’illusions, notre fermeture au monde.

On est comme ça au Québec, on est perpétuellement hésitant. On ménage toujours la chèvre, le chou et le sirop d’érable avec son printemps. Si quelqu’un, même le patron capitaliste le plus compromis, nous propose de faire l’indépendance avec lui, on hésite un peu parce que tout de même c’est un homme puissant et il peut lui réussir où tous les autres ont échoué. On lui fait confiance un temps, pas trop tout de même. Et s’il contribuait à changer la face des choses ? Il y a tout de même des maudites limites. Que faire pour arrêter tout ce mouvement vers le grand soir ? « À soir on fait peur au monde… »
C’est le titre d’un film de Jean Dansereau (mort récemment dans le total oubli) réalisé en 1969 avec Charlebois et ses musiciens en tournée française sur l’acide.

J’imagine mal le bon docteur Couillard sur l’acide, mais c’est ça qu’il est en train de faire pour décourager les Québécois de voter pour l’indépendance et le PQ. Faire peur au monde. Pendant que Lego promet des baisses d’impôts et une charge anti syndicale. Pendant que la première ministre ne veut qu’un bon gouvernement à la tête du pays évidemment mené de mains de maître par elle-même.
Pendant que Québec Solitaire nous promet l’indépendance pour le vrai et la justice sociale.

Le seul parti s’occupant vraiment des vraies affaires dans le fond, soit les évasions fiscales, la corruption, la lutte à la pauvreté et aux inégalités sociales, la lutte aux changements climatiques, l’ouverture au monde est dans un bus nolisé pour la campagne occupé par une seule journaliste, celle du Devoir. Les autres journalistes se limitant à couvrir les trois autres gros chefs de partis aux moyens moins modestes.

La campagne est en train de prendre une drôle d’allure, deux jours avant le combat télévisé des chefs à la SRC. Dans un sondage CROP publié ce matin dans La Presse (fédéraliste, donc libérale), le parti libéral devancerait un petit peu le PQ dans les intentions de vote. PKP fait peur au monde avec son bras en l’air en forme de pays. La majorité silencieuse et les chroniqueurs du Journal de Montréal et de Québec (anti-péquistes malgré les aveux de PKP et plutôt caquistes dans le fond de leur âme) ont peur que le PQ au pouvoir en profite pour faire l’indépendance pendant que tout le monde regarde ailleurs. Le Canada anglais fulmine et menace de nous larguer. Et pourtant la première ministre n’en finit plus de répéter qu’elle veut juste un gouvernement majoritaire, juste ça.

Les gens sont méfiants. Les gens ont peur qu’il arrive quelque chose d’imprévu. Ils craignent l’avenir et tout ce qui vient avec. Et si les péquistes se mettaient à faire l’indépendance ? Et s’ils nous dirigeaient résolument vers un troisième référendum ? Vont-ils nous faire perdre notre passeport canadien, nos montagnes Rocheuses, nos pensions de vieillesse fédérales ?
Seul le capitaine Canada (l’expression est de la PM) Couillard peut nous sauver de ce malheur appréhendé. Curieux tout ça. On ne se souvient même plus de la raison d’être de la Commission Charbonneau, les magouilles du parti libéral surtout pour profiter des fonds publics et des contrats aux donateurs du parti. On ne souvient plus du passé un peu trouble du bon docteur Couillard récompensé par ses amis du secteur médical privé. On oublie tout.

Il ne faut pas déranger les cartes. On pardonne tout pour ne pas voir autre chose se produire.

Les gens ont peur d’avoir peur quand un événement inattendu se produit. Ils craignent la liberté d’un pays à bâtir. Ils ont peur de perdre leur beau Canada. À la limite, ils vont appeler Stephen Harper à leur secours. On est rendu loin dans la paranoïa nationaliste.

Plus ça change, plus c’est pareil. Ou plutôt, plus ça change pas, plus c’est pareil. Les gens ont peur de tout perdre ce qu’ils ont presque tout acquis à crédit. Ils ont peur que les politiciens disent les vraies affaires. Pas les vraies affaires au bon docteur Couillard, non les vraies affaires politiques. Comme notre appartenance au Canada mon pays mes amours, notre dépendance au pétrole, notre dépendance à la société de consommation, notre dépendance à l’obsession sécuritaire et policière, notre dépendance aux médias de masse qui manipulent l’opinion publique, notre dépendance aux vendeurs d’illusions, notre fermeture au monde.
Le maire de Montréal, le gros Coderre comme dirait Falardeau (qui doit lui aussi se virer dans sa tombe depuis le début de cette campagne électorale « référendaire ») disait à Québec hier dans une réunion de maires avertis (le nôtre, je crois, y brillait par son absence) qu’il fallait durant cette campagne parler des vraies affaires (municipales). Lui et ses confrères exigeaient du fric du gouvernement le plus rapidement possible pour régler leurs déficits actuariels et refusaient totalement de discuter de l’indépendance ou de la charte dans ces présentes élections. Pour le gros Coderre et son entourage, les vraies affaires encore une fois ce sont leurs promesses de mieux gérer les villes sans idéologie. Comme si on vivait tous dans une succursale bancaire. Leur modèle de politicien idéal c’est le comptable. Hors les colonnes de chiffres, point de salut. Et si en campagne électorale on ne parle pas des vraies affaires, on va en parler quand ?

Pourtant, il faudrait bien qu’un jour on se mette à penser à autre chose qu’aux baisses d’impôts et autres promesses caquistes du même genre. J’ignore comment ça va finir tout ça. Si les libéraux reviennent au pouvoir, moi j’ai pris ma décision. Aux prochaines élections provinciales, je me présente contre Marc Pettersen en promettant un pont couvert sur le Saguenay et un métro entre Chicoutimi et Roberval, lieu de résidence officiel du prochain premier ministre du pays appréhendé. Les prisonniers de la nouvelle prison pourront le prendre pour s’y rendre ou pour s’en évader. C’est selon.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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3 thoughts on “Plus ça change pas, plus c’est pareil

  1. Margot Savoie

    Merci pour ce texte je partage votre sentiment d’écoeurement, quand va-t-on sortir de cette mascarade ?

  2. Bravo ! Suite à ce texte et en tant que représentant du parti rhinocéros du Canada, je vous proclame désormais candidat de notre parti pour les prochaines élections fédérales de 2015 !

    1. Marielle Couture

      Pas trop vite, Berthiaume. J’ai bien l’intention de me présenter en 2015.

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