Élections – Il y a des mots…

J’aime la langue française et ses multiples possibilités langagières. Elle est un outil révélateur de la culture, des valeurs et de l’histoire d’un peuple. Et en campagne électorale, l’usage qu’on en fait peut faire réfléchir à la nature d’un parti.

PLQ – Gérer en bon père de famille

C’est une expression que j’ai déjà utilisée, une accolade de mots tirée de l’usage populaire. Mais en entendant Philippe Couillard l’utiliser dans son discours de clôture lors du Débat des chefs à Radio-Canada, je me suis interrogée pour la première fois sur le sens de ces mots. J’ai ce défaut d’aimer mettre en doute les habitudes.

Qu’entend-on par « gérer en bon père de famille »? Tout de suite, il nous vient à l’esprit cette image du père responsable du budget de sa famille, autoritaire et sévère à l’occasion, mais qui assume la difficile tâche de la discipline pour le bienêtre de ses enfants, en apprentissage d’un monde qu’ils comprennent encore si peu.

En y pensant bien, en connaissez-vous de ce type de famille autour de vous? Des familles où le père est tout-puissant sur les finances et l’éducation de ses enfants? N’est-ce pas une responsabilité parentale, depuis les années 70? Je suis en pleine recherche et je rencontre au moins deux pères chaque semaine pour les interroger sur leur implication familiale… Si cette division était toujours vivante, je serais bien placée pour m’en rendre compte. J’ai beau cherché, même en pensant à mes propres parents (et donc en reculant 25 ans en arrière), je ne trouve pas l’exemple qui corresponde à cette image du père.

J’en conclus donc que Philippe Couillard faisait référence à la génération de mes grands-parents. Étant donné que cette image du père de famille tout-puissant semble fort heureusement dépassée, je suggère au Parti libéral d’adopter l’expression « gérer en bon parent » pour éviter de se faire reprocher de ne s’adresser qu’aux plus âgés.

Reste toutefois un petit problème : dans cette histoire de parent, l’enfant, c’est le citoyen, celui qui vote. Je n’aime pas me retrouver dans le rôle réducteur du petit qu’on a besoin d’éduquer, mais ça, c’est une autre histoire.

CAQ – Pour les contribuables

Ce sont des mots que l’on voit sur toutes les pancartes de la CAQ : ils sont là pour les contribuables, comme dans « Contribuables : on se donne Legault ». Selon le Larousse, un contribuable est une « personne assujettie au paiement de l’impôt ». Si je comprends bien, la CAQ est donc un parti qui exclut une large partie de l’électorat. En fait, ce parti ne s’intéresse pas à ceux qui ne paient pas d’impôt.

Ce que je regrette dans ce choix, c’est qu’on oppose ceux qui paient des impôts à ceux qui n’en paient pas. Les non-payeurs sont ceux qui reçoivent de l’argent de l’État, ce sont ceux qui en profitent. Et ils sont nombreux, on parle de deux Québécois sur cinq (40 %).

Qui sont-ils, ces non-contribuables votants?

– 67 % sont des travailleurs qui gagnent soit trop peu pour être imposés ou qui gagnent un bon salaire, mais savent tirer avantage des mesures légales d’allègement fiscal (REER et autres cadeaux).

– 33 % n’avaient pas d’emploi (c’est difficile de payer des impôts sur rien)

Dans tout cela, on parle des étudiants, des parents au foyer (majoritairement des mères), des gens sur l’assistance sociale, de ceux qui travaillent au salaire minimum, mais aussi des travailleurs plus aisés qui ont un bon comptable. Eh non, ce ne sont pas seulement des pauvres!

Eh bien, la CAQ n’en veut pas de ces gens-là. Le citoyen a disparu derrière le contribuable, seul apte à avoir une opinion sur l’avenir de sa société et de ses gouvernants.

Si je reproche au Parti libéral d’utiliser une expression nous faisant retourner à la génération de mes grands-parents, la CAQ évoque là une notion qui recule encore plus loin dans le temps : « Le vote, à défaut d’être considéré comme un droit universel, était perçu comme une fonction réservée aux hommes les plus fortunés, c’est-à-dire à ceux que la fortune dotait d’une véritable indépendance matérielle, d’un esprit conservateur par la propriété et de compétences par l’éducation. » Au Québec, c’est en 1948 qu’on a aboli les dernières restrictions sur le vote : les votants devaient auparavant avoir un revenu suffisant pour être propriétaires.

La CAQ en ne parlant qu’aux contribuables (60 % de la population) réfère donc à des gens qui ne sont pas aux études, ne restent pas à la maison pour s’occuper de leurs enfants, ne sont pas malades. Je doute toutefois qu’il voulait exclure de son public ceux qui évitent de payer des impôts par stratégies comptables…

Cette éviction de plusieurs catégories de citoyens adultes et aptes à penser m’inquiète, car elle me fait douter des intentions de ce parti s’il devait obtenir le pouvoir : ne gouvernerait-il que pour ceux qui les paient? Bon, vous me direz que ça ne changerait pas du fonctionnement habituel…

QS – Les Québécoises et Québécois

Je n’avais pas porté attention auparavant et j’ignore si Françoise David l’a fait systématiquement, mais lors du débat, elle nommait souvent le mot au féminin en plus de l’usage au masculin : « ceux et celles », « Québécoises et Québécois ». Habituellement, je trouve cela plus long et ça m’embête qu’on féminine tout. Mais lors du débat, je dois avouer que ça m’a fait bizarre d’être nommée, de ne pas disparaitre dans le masculin.

Le français, comme le japonais d’ailleurs, est une langue marquée par sa longue histoire sexiste. J’en avais déjà traité dans la chronique « Les secrets d’une langue », mais j’ai compris en entendant Françoise David que ce soin de dire le mot au féminin pouvait atteindre plus directement les femmes. Comme si elle me disait que j’existais pour elle, pour son parti. Pour un parti qui possède autant de candidates que de candidats, c’est cohérent!

Je n’ai rien à dire par rapport au discours du PQ. La campagne n’est pas finie, je resterai vigilante et qui sait, j’ajouterai peut-être une suite à cette chronique. Toutefois, ces trois réflexions sur le discours ont déjà pas mal de matériel à méditer!

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