Les dinosaures

Rwanda, 20 ans après.

Je ne vais pas raconter comme j’ai pleuré d’impuissance devant ma télé. Je ne vais pas rappeler comment les manigances des colonisateurs avaient fini par faire de deux peuples imbriqués l’un dans l’autre des ennemis mortels en quelques générations. Je ne rappellerai pas comment l’incurie de l’ONU a laissé le champ libre aux bourreaux. On sait tout ça, ou si on ne sait pas, on n’a qu’à taper un mot dans Google: génocide.

Je vais plutôt vous parler d’une rencontre qui, sans cette horreur, ne se serait jamais produite.  D’un beau et gentil jeune homme dont le visage ouvert et le sourire si franc viennent encore, régulièrement, visiter mon esprit et réchauffer mon coeur. Il s’appelle Gonzague.

Gonzague a abouti au Québec, chez un de ses oncles (ou une de ses tantes, je ne sais plus), en 1995, à 14 ans, après avoir perdu toute sa famille aux mains des hommes à la machette. Il s’est retrouvé chez moi, le temps d’une fin de semaine, six ans plus tard: nous avions offert d’héberger un tambourineur durant le festival Tam-Tam Macadam, à Alma, et on nous a confié Gonzague. Nous nous sommes tout de suite aimés, toute la gang: mon ex et moi, notre fils qui avait 5 ans à ce moment-là, et ce beau grand jeune homme de vingt ans, gentil, poli, rieur et qui aimait par-dessus tout parler, échanger, partager. Il montrait une curiosité superbement teintée de patience envers toutes les histoires que fiston pouvait lui raconter — et je vous jure que cet enfant avait la langue la mieux pendue de l’univers. Durant cette longue fin de semaine où la musique du sud a follement exalté le ciel du nord, il a préféré passer ses soirs à la maison avec nous, plutôt que d’aller, jusqu’aux petites heures, jammer et faire la fête avec les autres. On a jasé. Beaucoup. De toutes sortes d’affaires. Fiston lui a présenté tous ses dinosaures, un à un, lui expliquant patiemment les noms, qui mangeait quoi (ou qui), où ils vivaient. Une belle rencontre. Une vraie. Vous savez, de celles, trop rares, qui vous changent un petit peu pour toujours.

Et puis le dernier soir, à table et à brûle-pourpoint, notre invité nous a lancé: « Alors vous y croyez, vous, aux dinosaures? »

Croyant d’abord à une blague, nous avons cependant vite compris qu’il posait une question sérieuse. Après avoir acquiescé — oui, nous « croyions » aux dinosaures—, nous nous sommes informés: « Pourquoi tu demandes ça? » C’est ainsi qu’il nous a raconté que, la première fois qu’il avait entendu parler de ces animaux, c’était en 1996, en allant voir au cinéma Jurassic Park avec des amis, et qu’il avait été brusquement plongé dans un abîme de doutes lorsque, en sortant de la salle, il s’était rendu compte que les gens parlaient de ces bêtes comme si elles avaient réellement existé. Il a questionné ses amis: tous étaient d’accord que les dinosaures, c’était vrai, qu’ils avaient disparu, et puis l’évolution, et patati, et patata. Et d’un seul coup, pour Gonzague, tout ce qu’il avait toujours « su » concernant la création du monde s’effondrait. À quinze ans, il ne savait plus. Sa compréhension de l’univers était comme un verre de lait dans lequel on vient de jeter une cuillèrée de vinaigre. Alors depuis, vous comprenez, il s’interrogeait. Il posait des questions. Il écoutait toutes les réponses, essayant de s’en tricoter une à lui, à partir de celles qu’on lui fournissait.

Je ne sais pas s’il a trouvé la réponse qui lui convient. S’il s’est reconstruit un monde. Je le lui souhaite. Je pense à lui souvent. J’imagine qu’il est toujours aussi beau et gentil, et qu’il appelle encore « maman », comme c’est de mise dans plusieurs cultures d’Afrique, la femme plus mûre qui pose devant lui un plat sur la table. Chaque fois que je pense au Rwanda, c’est toujours Gonzague, qui, au final, vient me rappeler son beau sourire, ses longues mains fines, sa peau lisse et sombre, ses yeux ouverts sur l’univers.

Et savez-vous quoi? Jamais, pas une fois, ni au cours des trois jours durant lesquels Gonzague a été parmi nous, ni après, pas une fois, dis-je, notre petit garçon de 5 ans n’a demandé pourquoi son nouvel ami n’était pas de la même couleur que lui. En fait, je crois qu’il ne s’en est même pas aperçu.

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3 thoughts on “Les dinosaures

  1. Marie Christine Bernard

    Merci.

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