Allen Côté : Romancier

La littérature fleurit dans la région, promenez-vous et vous croiserez des auteurs, ne serait-ce que sur Racine où passent chaque jour les gens de La Peuplade. La littérature fleurit et on en parle. Je veux parler d’Allen Coté. Romancier saguenéen, dont il me semble qu’on ne parle pas assez. Allen, vous l’avez sûrement vu à la Tour ou au Cambio ou au Café Croissant. Vous l’avez peut-être vu dans un film d’Alexandre Ruffin. Ou faisant le tour du Lac, l’été, sur son vélo. Peut-être avez-vous envoyé dans les années 1990 une nouvelle à la revue Stop. La revue concurrente à l’époque de XYZ. Allen en fut l’un des directeurs, pendant plusieurs années. Vous l’avez peut-être vu. Vous l’avez peut-être lu… J’aimerais parler de ces deux romans.

La Ruelle au fond du cœur[1] est le premier roman d’Allen Coté. Il est maintenant épuisé. Il se trouve que j’ai acheté par hasard, aux Bouquinistes, le dernier exemplaire en vente sur Terre. Vous  trouverez le roman dans les bibliothèques de la région. La Ruelle au fond du cœur est le premier roman d’Allen et pour moi le meilleur. Le plus doux, le plus brute. Peut-être parce qu’il s’inspire de faits autobiographiques, ou plutôt d’un ressenti : vous n’y trouverez pas un récit de la vie du jeune Allen, mais bien une transposition littéraire dont l’anecdote appartient au domaine du fantasme et de la fiction. La Ruelle au fond du cœur conte l’histoire du jeune Israël Laurent, de père inconnu, de mère « dangereusement belle » : Léanne. Au-dessus d’un Saguenay de fiction planent les nuages de l’Alcan ; un moton serre la gorge du jeune homme. « Je m’emmerde et refoule cette chose qui me serre la poitrine ».

Le roman est à la première personne, au présent, selon un récit simultané qu’on hésite à attribuer à un monologue intérieur ou au surgissement de souvenir. Le récit est construit en chapitres courts ; eux-même bâtis sur des paragraphes serrés, ils relatent des moments de vie, ne cherchant ni l’intensité, ni la conclusion, ni la démonstration. Les choses arrivent, et simplement les événements s’enchaînent ; et ce moton au fond du cœur. La narration à la première personne fait de cet univers l’extension, la projection de l’intériorité d’Israël qui reste peu bavard sur ses sentiments : « ça m’en fait d’la peine » se contente-t-il de dire, régulièrement. La douleur reste le plus souvent sourde, comme une difficulté à laquelle on s’est habitué. Israël passe au travers. Il expérimente pot, pilules, buvard, aucune révélation, sinon que le poids qu’il porte lui est un peu plus révélé : journée lente et comprimée à écouler l’angoisse. Le livre s’articule en deux parties selon une progression vers la délinquance. Le vol, le trafic, la prostitution, le foyer fermé pour jeunes délinquants. Israël se fait tatouer : « Un cheval ailé qui lance des flammes. Plus j’y pense et plus je trouve que ça me ressemble ». Plus tard, il associe le tatouage à « une période de grande noirceur ». Israël a une manie : « Chaque fois que je m’étends quelque part, je me brasse la tête. Comme pour dire non. Je réinvente le monde. Ça peut durer des heures ».

campus

Au-dessus d’un Saguenay de fiction planent les nuages de l’Alcan ; un moton serre la gorge du jeune homme. « Je m’emmerde et refoule cette chose qui me serre la poitrine ».

Dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, le très jeune Perceval quittant la demeure maternelle pour devenir un homme, aperçoit dans un dernier regard en arrière sa mère défaillir. Le monde dans lequel s’élance Perceval est un monde condamné sur lequel pèse une malédiction. La cour du roi Arthur se délite, une prophétie de mort pèse sur les chevaliers. Perceval apprend que sa mère est morte de chagrin, et que de cet abandon résulte la douleur qui étreint le monde. Pourquoi cette digression arthurienne ? Il me semble que monde d’Israël Laurent est un autre monde maudit. J’aurais envie de dire que l’origine en est également le rapport à la mère. Une inquiétude profonde habite le jeune homme sans père (le père de Perceval est mort) qui arrive à l’âge de quitter sa mère. L’inquiétude habite le jeune homme, et le jeune homme habite un monde inquiet, qui est la projection de son âme. Son sentiment devient l’essence des choses selon le scénario d’une malédiction. Les similarités entre Perceval et Israël Laurent s’arrêtent ici : Israël ne quitte pas sa mère pour devenir chevalier. Doucement, seulement, il doit devenir un homme.

Léanne est la mère d’Israël. Alors que commence le roman elle se fait bronzer et les hommes la regardent. Israël, frustré, jette des petits cailloux sur la route, « refoulant quelque chose qui me serre la poitrine ». Léanne lui demande d’appliquer de la crème sur son dos : « Ce que je fais non sans être agacé par la chair que je masse ». Ambiguïté entre le rôle de l’homme et celui du fils, jalousie, sexualité de la mère, sexualité du fils, mal-être diffus : il me semble que les premières pages du roman en établissent la problématique principale. « Beurk ! J’ai mes mains toutes gluantes ». La première scène suggère un fantasme incestueux. Comment être un homme sans homme à la maison ? « Chaque fois que je veux l’aider, elle se moque de moi ». Israël est appelé à jouer un rôle qu’il ne peut remplir, qu’il ne doit pas remplir, qu’il n’a pas le choix de remplir. Comme peut-il en être autrement alors que la place du père reste désespérément vide ? « Les hommes, elle n’en a vraiment rien à secouer, la Léanne […] En tout cas, s’il lui arrive d’avoir des relations sexuelles, elle s’organise pour que je n’en sache rien. Ah ! Les conneries de la vie ». Et pourquoi Léanne n’a-t-elle pas d’homme ? « Elle s’en vante souvent de m’en avoir préservé ». Préserver le fils de ce dont il a besoin. Préserver le fils. Réserver le fils. Léanne fut amoureuse, une fois, de Noîrot, « En fait, il ne voulait rien savoir d’un môme dans ses pattes. Léanne m’a envoyé chez Blanche [la grand-mère] ». Il faut moins voir ici une anecdote amoureuse qu’un effet de texte. Il est impossible pour Léanne de cohabiter avec son fils et un homme : son fils occupe symboliquement la place de l’homme.

Je ne poursuis pas plus loin cette psychanalyse. L’intérêt du roman d’Allen ne réside pas dans ce rapport à la mère somme toute très banal, mais dans le traitement qu’il en fait. La mise en place d’un monde sans éclat particulier, mais sans terne ostentatoire, qu’habite une douleur sans forme et qui donne la mesure d’un être. Un monde un peu absurde, sans véritable transcendance, sans absolu. Il est significatif que le seul point de repère que trouve Israël soit la lecture de L’Étranger : « Je suis retourné à ma chambrette pour chercher le livre de L’Étranger. Je me suis installé dans un coin de la salle de jeu et je l’ai relu pour la troisième fois. Je l’ai terminé juste avant de venir me coucher. Cette fois, je n’ai pas eu de serrement dans la poitrine ». Il y a d’ailleurs quelque chose de similaire à la parole de Meursault dans le style d’Israël. Geneviève Pettersen a travaillé le style saguenéen pour conter une jeunesse saguenéenne. Allen a choisi un style neutre, très retenu. Je lui ai demandé un jour pourquoi il n’écrivait pas dans la langue qu’il a entendue et parlée plus jeune, « retourner là-dedans ! Je ne pourrais pas ! », sa réponse était quelque chose de cette teneur. Il y a quelque chose de délicat, de touchant, de bienveillant dans l’utilisation mesurée de cette langue québécoise, comme le refuge d’une grande douceur, comme l’expression d’une gentillesse noble.

Il y aurait encore beaucoup à dire de La Ruelle au fond du cœur, mais je veux parler du second roman d’Allen, La Société du campus[2], paru chez VLB éditeur en 2008. Celui-là est encore sur le marché (Les bouquinistes). La Société du campus suit le parcours de quatre jeunes gens, le temps d’une année scolaire, dans le milieu étudiant d’une ville de fiction. Myriam l’étudiante, Joanna, étudiante et escort girl, Émile, nouvel étudiant, demi-frère de Myriam, Yanic, sans statut véritable, en transit après une rupture. Pas d’histoire d’amour entre ceux-ci, l’intérêt est ailleurs. Pas d’événements extraordinaires, seulement la vie.

Du point de vue narratif, ce second roman diffère du premier en ce qu’il adopte à tour de rôle les différents points de vue de ces quatre personnages. On pense à un monologue intérieur, pourtant les personnages prennent en charge un rôle d’informateur qui serait l’apanage d’un narrateur extérieur au personnage. Les roman d’Allen évoluent entre cette intimité de la pensée naissante et cette maîtrise narrative du récit. Allen semble rechercher un équilibre, une mesure idéale entre le cœur et le récit. C’est particulièrement sensible dans La Société du campus, un personnage comme Myriam peut très bien perdre le contrôle de ses pensées : « Le sang pisse de ta carotide. C’est ça, pisse ton sang, Émile Latour, enfant de nanane. Ton sang corrompu, ton sang de taré, ton sang… » pour un peu plus loin faire le point, posément, à un interlocutaire imaginaire (le lecteur en l’occurence) sur sa relation avec Joanna : « Ni elle ni moi n’avons d’autres véritables amis. J’entends une relation simple et franche […] Quand je ne suis vraiment pas aimable, elle cherche quand même à me réconforter. Elle ferait n’importe quoi pour me rendre heureuse ».

La Ruelle au fond du cœur raconte l’individualisation problématique d’un adolescent, La Société du campus, est le récit optimiste de la construction d’une communauté. D’une société. « La société du campus » est le nom du café autour duquel finiront par se rencontrer et s’épanouir les efforts des personnages pour donner une stabilité à leurs trajectoires. « La société du campus » est un café en construction, une société à venir, une petite utopie. Le lien humain est interrogé à plusieurs échelles dans le roman, lien sexuel entre Joanna et ses clients, Joanna et son amoureux ; lien familial, entre Myriam et sa mère qui l’a abandonnée, Myriam et Émile qui doivent reformer une famille à la mort de leur mère de leur mère commune ; lien familial encore avec Vincent, le colocataire d’origine africaine de Yanic et Émile, qui veut faire venir sa sœur au Canada ; lien d’amitié entre Joanna et Myriam, deux filles très différentes ; lien cosmique entre l’homme et le cosmos dont Myriam pense faire le sujet de son mémoire. Le sens de l’absurde point encore, mais il émerveille plutôt que d’inquiéter : « La vie est un miracle de tous les instants , Jo ! Nous ne sommes pas plus ici plus qu’ailleurs, ni ailleurs plus qu’ici. […] Regarde-moi ce ciel, Jo ! Il a l’air fixe comme ça, mais toute la matière dont il est composé est en mouvement ». Il y a bien la violence, Yannic est tabassé, des supporters de hockey se battent, un jeune homme se fait tué par un bus, mais elle ne domine pas la vie qui s’organise. La Société du campus est un roman du bienfait social. « Je suis bien comme je suis, et mon appartenance à moi, c’est ce campus, cette ville et rien d’autre » affirme Joanna.

Je voudrais terminer sur une image commune aux deux romans : la mort lente d’une mère. Dans La Ruelle au fond du cœur, Blanche, la mère de Léanne, la véritable figure maternelle et apaisante du roman, est atteinte d’une maladie au ventre, un cancer certainement, incurable. Dans La Société du Campus, la mère de Myriam (qui a déjà perdue sa mère adoptive) et d’Émile meurt également d’une maladie de l’estomac, encore une fois, vraisemblablement un cancer. Dans les deux romans, on retrouve, à peu de chose près la même phrase : « Le médecin qui a ouvert Blanche l’a refermée aussitôt » (Ruelle) « On l’a ouverte et refermée aussitôt » (Société). Comme un livre que l’on refuse de lire, comme quelque chose que l’on refuse de voir. La maladie au ventre, un pourrissement de l’intérieur, comme quelque chose d’enfoui et de corrompu (something is rotten is the state of Denmark). Le ventre de la femme c’est aussi le lieu de la création, qui pourrit après avoir donné vie… Je ne veux pas analyser plus avant cette image et lui laisse sa puissance. Je sens seulement qu’elle pèse sur l’univers romanesque d’Allen, qui peut-être se courbe vers cette matrice putrescente et adorée.

Vous pouvez rejoindre Allen Côté à cette adresse : [email protected] .

 

Extraits : Il y a cette chose qui me serre la poitrine. Ça me donne envie de crier. Demain, je commence mon secondaire II à la polyvalente. Enfin, la polyvalente. Pourtant, on dirait que c’est du pareil au même.

 

C’est du pareil au même, et plus ça va, plus je me renâcle. Je me suis disputé avec Léanne parce que je veux qu’elle me laisse acheter mes vêtements moi-même. Elle a finalement donné son accord et m’a refilé cent dollars. En revanche, elle m’a acheté un réveille-matin presque aussi gros que le cadran de l’hôtel de ville. Une façon de me dire que j’ai intérêt à prendre le chemin de l’école tous les matins.

 

Léanne trime dur tout l’été. Elle a eu sa part d’ennuis en voulant remettre de l’ordre au Tintamarre ; Ce foutu bar a crée une distance entre elle et moi. Par moment, son absence de la maison crée un grand vide. C’est comme s je n’avais plus rien ni personne à blâmer pour le mécontentement que j’entretiens envers le monde. J’ai peut-être tort de voir les choses de cette façon. J’ai peut-être raison.

 

Je me ronge les ongles jusqu’au sang. Je suis désenchanté devant le fait que le monde est monde pour le rester. Faut que je fasse de l’air.

La Ruelle au fond du cœur, p.89.

 

je coupe à travers le stationnement et franchis les portes de la passerelle qui jouxte les deux premiers pavillons. La tranquillité du Village vert contraste avec les bruits discordants de la ville. Je reconnais quelques résidents qui lisent ou se prélassent sur des bancs. Je me trouve dans un coin en retrait près d’une cascatelle. Je m’étends sur le dos et reste attentive au clapotis. Un emusique qui fait penser à des borborygmes provenant du ventre de la terre. Les bourgeons des lilas ont éclaté. Je ferme les yeux et savoure chaque instant comme s’il s’agissait d’une éternité.

La Société du campus, p.101.



[1]   Allen Coté, La Ruelle au fond du cœur, Les Intouchables, 1997.

[2]   Allen Côté, La Société du Campus, VLB éditeur, 2008.

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One thought on “Allen Côté : Romancier

  1. Dufresne Gilberte

    Vous m’avez donné envie de le lire. Comme je connais Allen je pourrai en jaser avec lui. Gilberte Dufresne

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