En attendant le printemps… des mineurs à ciel ouvert

En attendant le printemps… des mineurs à ciel ouvert

Aux Vues animées, Côté – Cour le 30 avril à 20 heures

Critique et entrevue

 

Nous gèlerons sur place comme pères et mères/nous craquerons de froid de folie/nous ne partirons pas

Jacques Brault

 

Ce poème de Jacques Brault, on le retrouve en exergue au début du documentaire de Marie-Geneviève Chabot, En attendant le printemps. Il résume assez bien à sa manière le ton et le sujet de ce film personnel bien ancré dans le territoire nordique. Rien à voir donc avec le printemps érable, et pourtant. Surtout bien planté dans la vie de quelques personnages de Chapais, pas trop loin d’ici. Ce film vient de remporter le Jutra du meilleur documentaire de l’année. Il le mérite bien par ses qualités cinématographiques et sa vision du monde.

Il y est question d’hiver évidemment, de mineurs en lock out et de résistance aux coups durs de l’existence ouvrière et  privée.

 

C’est surtout un film zen à sa manière, qui prend le temps de montrer et de dire les choses de la vie dans un coin perdu de notre pays que l’on n’arrive pas à déterrer de ses arpents de neige et de ses noirceurs historiques. Un film qui nous réconcilie avec notre espace après le bad trip des récentes élections provinciales.

 

En attendant le printemps a été produit par une compagnie, InformAction, dont les cinéastes collaborateurs tournent surtout à l’étranger, souvent en Afrique, en Amérique latine, dans le Tiers Monde. Ce film a été réalisé dans le même esprit, comme si le Québec périphérique ou nordique appartenait à des horizons lointains, méconnus de la plupart. On peut le percevoir de cette manière, je crois.

 

Ce qui frappe d’abord dans ce film minimaliste, ce sont les longs et lancinants plans éloignés des paysages refroidis. Tout ce passe surtout autour et sur un lac que les personnages du film habitent et fréquentent l’hiver. Le lac Cavan où les brochets ne se font pas prier pour mordre aux hameçons des rares abonnés. Sur ce lac, une seule cabane à pêche monte la garde. Ça repose des centaines de cabanes sur la Baie qui se bousculent comme des pick-ups sur un parking, des sardines dans leur boîte.

 

Il y a la forêt autour, les épinettes qui poussent en droite ligne vers le ciel. La neige abondante qui tombe tout le temps ou presque et qui recouvre tout si on ne s’en occupe pas. Et le silence de «ces espaces infinis» à peine interrompu par les jappements de chiens fidèles, le roucoulement des ski-doos ancestraux ou les pas de raquettes sur la neige.

Il ne se passe vraiment pas grand-chose dans ce film,  mais tout y est. Tout y est si l’on veut saisir les raisons qui ont poussé les trois principaux personnages du film, trois mineurs en deuil de leur mine fermée en 1991, à demeurer sur place au lieu de s’exiler comme les autres.

 

Le film s’approprie doucement la géographie des lieux comme le font les films de Perrault (L’Isle-aux-Coudres, le fleuve, l’Abitibi et le Nord), Lamothe (Le Nord-Est des Indiens), Giguère (Le Nord de Louis-Edmond Hamelin entre autres) et tant d’autres qui ont fait l’inventaire visuel du paysage québécois. C’est sa plus grande qualité, s’approprier le territoire. Mais en outre, ce film nous propose aussi des portraits attachants de mineurs résistants au froid et à leur passé souvent torturé. Des mineurs bien dans leur peau à ciel ouvert.

 

Le premier, Berny, un mineur qui ne peut oublier le lexique anglais de sa mine, ses amis et ses deux filles disparues de sa vie. Pour s’en sortir il déplace des grosses roches (Comme un Sisyphe…), gosse du bois pour en faire des sculptures et peaufine son chalet sur le bord du lac. On apprend au cours de ses réponses à la caméra qu’il était un ami de Florent Cantin, celui du Nouvel An de 1980 que tout le monde à Chapais veut oublier. Il revisite la tragédie à sa manière et s’en va déterrer ses amis décédés au cimetière. Sans doute l’une des séquences les plus réussies du film où les souvenirs personnels se confondent avec l’histoire de ce village hanté par cet incendie. Il y a aussi son coffre de photos de famille dans sa chambre qu’il finit par ouvrir pour mieux avouer son passé. Là encore la réalisatrice filme par petites touches les secrets de ce personnage «au cœur de pierre» qui n’a pas pleuré pendant vingt ans pour réprimer sa rage.

 

Les autres personnages, Pico, Jean-Yves et sa blonde Flo se confient moins que Berny, mais sont aussi attachants quand la réalisatrice finit par obtenir certaines confidences sur leur passé. Pico qui se met à parler des conditions de travail insupportables dans les mines du Honduras où il a été consultant. Il rejoint là les propos entendus dans Richesses des autres (1973) de Maurice Bulbulian filmé aussi à Chapais et au Chili avec Allende et René Lévesque.

 

Le film avance lentement dans la vie antérieure de ces mineurs qui ont rompu avec une vie prospère quand ils gagnaient de la grosse argent». Maintenant ils survivent avec leur débrouillardise et leur désir de profiter du territoire qu’ils habitent. Ils profitent d’une liberté qu’ils découvrent à chaque jour. Ils semblent en paix avec eux-mêmes et en accord avec leur environnement qu’ils maîtrisent.

 

Avant tout, En attendant le printemps reste un film zen, presque contemplatif. Il le doit aux images de la directrice photo Karine van Ameringen qui s’est sans doute geler les doigts plus souvent qu’à son tour pour capter ses plans longs, souvent à perte de vue comme celui du chien hésitant sur le lac devant son maître tel un point noir sur une feuille blanche. C’est un poème en hommage à l’hiver nordique ce film-là et aux  personnages qu’il révèlent. Il rejoint admirablement bien le texte de Jacques Brault en exergue.

 

 

 

Entrevue avec la réalisatrice Marie-Geneviève Chabot

 

Comment as-tu trouvé tes trois personnages principaux ?

 

M.G.Chabot : Ce sont mes voisins ! J’habite moi-même la région depuis quatre ans. J’ai d’abord connu Berny et Pico, qui m’ont tout de suite apparus comme des personnages, sans que j’aie encore une idée de film. Celle-ci s’est précisée quand j’ai vu la petite cabane à pêche sur le lace gelé, pendant mon premier hiver dans le Nord. Je trouvais que c’était un décor très inspirant. Comme Berny a été emballé par la perspective de participer à un tournage, il m’a présenté à d’autyres voisins qui seraient potentiellement intéressés. C’est comme ça que j’ai rencontré Jean-Yves. Je cherchais un personnage qui représentait l’homme et son garage, un trippeux de ski-doo, pour rendre compte d’une dimension bien présente dans le Nord.

 

Tourner un film exclusivement en hiver exige quoi de l’équipe de tournage ?

 

M.G.Chabot : Ça nous a demandé de repousser nos limites autant physiques, techniques que morales. Chaque plan tourné est un défi à tous ces niveaux. Se déplacer en raquettes ou en ski-doo en tirant notre équipement dans un traîneau, manipuler la caméra et le mixeur avec des mitaines, rester de longues heures au grand froid pour capter les images de tempête, ce sont des difficultés supplémentaires qui s’ajoutent à celles déjà présentes quand on est en tournage. Parfois, c’était la caméra qui ne répondait plus, parfois c’était nos doigts. Nous avons fait une série de tournages d’essai avant pour tester notre équipement, autant le matériel technique que nos vêtements. On a dû faire plusieurs ajustements en cours de route !

 

Ton film est-il un film régionaliste et militant ?

 

M.G.Chabot : Non, au contraire. Je l’ai fait sans porter de jugement sur la réalité que vivent les personnages. Je ne voulais à priori rien dénoncer. Je voyais ça davantage comme un portrait intime et humain, une chronique ethnographique et en même temps un hommage au Québec dans son ensemble. Un hommage à un peuple qui résiste et s’accroche à un territoire qui le met à l’épreuve. Pour moi il y a beaucoup de notre identité culturelle collective dans ce film-là. L’hiver entre autres, est probablement ce qui nous rassemble le plus. C’est ce qui fait que des gens d’aussi loin que Natashquan ont pu se reconnaître à travers les personnages.

 

Critique et propos recueillis par courriel par Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

 

n.b. musical…

Samedi soir au Côté-Cour encore, Canailles inaugurait sa tournée estivale avec son nouvel album, Ronds-Points. Une salle dansante pleine pour les accueillir et les recueillir avec toujours leur Bluegrass tendance Punk. Les vieilles tounes se mêlaient aux neuves (Poisson d’avril, Titanic, Cœur de Gawa, Breakers, Fromage, Berceuse pour les plantes, Les grand élans, Mon chien est mort, Awaye Hawaii, Marathon, Texas et Ronds-Points). Des textes encore plus au ras du sous-sol mal chauffé, une énergie à revendre et ces lamentations sur fond de voix rauques à déchirer les draps et autres drapeaux. On va passer l’été à leur rond-point. Des Canailles d’ici qui nous réconcilient eux aussi avec notre territoire qu’ils occupent à leur manière, leur musique dans les voiles.

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