Les bouetteux de Saint-Jean Vianney – Le territoire du lièvre

La vie sociale consiste à détruire ce qui donne son arôme.

Claude Levy-Strauss, Tristes Tropiques

 

Quand il était adolescent, un de mes amis jonquiérois, Johnny Murdock, se rappelle qu’il tendait des collets à lièvres à cet endroit. Il a demeuré quelques années là, à Saint-Jean Vianney, sur la rive nord de la rivière Saguenay avant la fameuse catastrophe du 4 avril 1971.

Là, des maisons ont été emportées par une coulée de boue et d’argile. Depuis, le village restant a été déménagé avec les maisons encore debout sur un plateau près d’Arvida.

Les lièvres sont toujours nombreux sur le territoire du village emporté. La nature a repris tous ses droits. La végétation est luxuriante l’été.

Le dimanche, tôt au printemps et tard à l’automne, des amateurs de véhicules modifiés hors piste s’y retrouvent pour pratiquer un sport hors du commun,

La traversée des sentiers de boue et de glaise rendus endémiques sur tout cet espace laissé à l’abandon.

Il arrive même que, sans avertissement mais avec l’aide maintenant des réseaux sociaux, des milliers de spectateurs et de spectatrices assistent à l’évènement, le soleil aidant. C’est un rendez-vous très spécial qui dure depuis des années déjà. Beau temps, mauvais temps.

 

Chaque véhicule a son territoire précis.

 

Les motos se lamentent dans les dunes de sable tout près de l’ancien réservoir d’eau. Elles franchissent rarement la barrière imaginaire qui les sépare du terrain officiel de boue ou de bouette comme on dit là-bas, pour s’aventurer dans les sillons mouvants.

À travers les différents sentiers qu’on retrouve tout autour de ce vaste terrain de jeu pour adultes et adolescents, des voitures modifiées en amateurs, des pick-up retapés pour la cause font quelques prouesses pour ne pas s’enliser ou perdre un silencieux hésitant.

Quand on arrive sur le vrai terrain de boue proprement dit, on remarque les nombreuses voitures stationnées aile contre aile. Les conducteurs qui sont souvent accompagnés d’amis et des membres de leur famille s’installent sur les monticules qui servent en fait d’estrades naturelles. Certains ont emporté leur chaise pliante, des toiles pour se protéger de la pluie. D’autres préfèrent trôner dans la boîte de leur pick-up avec leur chien et les enfants nombreux et curieux.

Tout en bas, on distingue facilement les fameux couloirs de bouette que les «aventuriers» du jour vont devoir traverser en essayant de ne pas s’enliser.

Il y a trois moments-clé dans ce sport de bouetteux (Le nom qu’on donne aux participants et à ceux qui les regardent faire).

Les gens sur place applaudissent ou compatissent quand le véhicule engagé dans la boue réussit à faire le parcours sans s’enliser; ou quand il s’enlise résolument; ou encore, quand un camarade l’aide à s’en sortir.

Ce sont les gros véhicules hors piste qui s’aventurent le plus souvent, dimanche après dimanche, dans les couloirs de boue. Ce sont eux surtout que les spectateurs attendent, espèrent même, si l’entrée des lieux est gratuite et que l’évènement est totalement improvisé.

Les gros arrivent vers la fin de l’avant midi du dimanche la plupart du temps portés sur des roulottes. Ils ont des noms significatifs qui font sûrement sourire les lièvres cachés dans leur tanière à cause du bruit infernal des moteurs : Big Foot, La Bête, The Monster…

Ils attendent le public bien souvent avant de s’abandonner dans les lisières mouvantes. Au milieu de l’après-midi, d’autres véhicules vont eux aussi tenter leur chance et souvent malmener des camions, des jeeps et autres pick-ups rafistolés la semaine précédente. Les conducteurs dépensent des petites fortunes pour préparer leur véhicule à l’expérience ultime de la bouette.

 

Quand on se met à fréquenter assidûment ces dimanches de bouette à Saint-Jean Vianney, on découvre un petit monde en raccourci.

 

Les conducteurs se connaissent tous entre eux, s’entraident systématiquement. Ils se consultent très souvent pour vérifier qui sera présent des gros et des moins gros. Ceux-ci ce sont tous les autres qui ont des véhicules plus modestes, sans les pneus surdimensionnés, le moteur modifié pour mieux traverser les sillons de boue sans perdre le souffle. Tous ces gens-là finissent par s’entraider et fraterniser. Même les plus téméraires ont le droit à la solidarité des bouetteux.

Un photographe prend même les meilleurs moments de ces traverses de bouette, il porte son nom à l’endos de sa veste « le photographe de la place ». Il propose même les photos aux conducteurs sur place en les développant dans sa vanne parquée sur le site.

D’autres personnages apparaissent régulièrement sur le territoire du lièvre, comme le vendeur de frites de Saint-Ambroise qui installe là sa cantine mobile.

Et encore cette dame d’un certain âge qui ramasse avec son fils les bouteilles vides et autres cannettes abandonnées pendant la journée pour arrondir ses fins de mois de veuve.

Mais les personnages les plus attachants ce sont surtout ces chauffeurs de véhicules modifiés qui reviennent de dimanche en dimanche pour amuser la galerie tout en pratiquant un loisir difficile à définir si on ne l’a jamais expérimenté.

Souvent aussi les amis des conducteurs des véhicules qui se lancent dans les sillons de boue les filment avec leur cellulaire pour les revoir le soir même sur Youtube ou ailleurs. Comme pour confirmer qu’il y étaient bien présents.

La bouette à Saint-Jean Vianney au Saguenay c’est un loisir hors du commun. Pratiqué par des amateurs qui sont tolérés par la ville parce que le territoire appartient à la municipalité. À la fin du jour, des policiers font semblant de vérifier si les conducteurs ont « consommé »…

Des démarches sont plus ou moins en cours avec les clubs de véhicules hors piste de la région pour mieux aménager l’endroit et le rendre plus sécuritaire malgré le fait que les participants font leur possible pour encadrer l’évènement dominical.

Si vous passez par Saint-Jean Vianney sur semaine, les lièvres vous salueront sûrement. Mais le dimanche, ils désertent les lieux pour laisser toute la place aux bouetteux. Ils ont signé une entente avec eux qui dure depuis des décennies déjà.

 

Pierre Demers, cinéaste et poète bouetteux d’Arvida

 

 

 

 

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