Temps mort

Satellite

Un banc de parc parmi tant d’autres.
Pourtant il est unique pendant un instant.
Une femme vient de s’asseoir doucement.
Elle est bien habillée, a le regard confiant.

Je la vois pour la première fois, pourtant je suis ici souvent. J’aime ce parc. J’aime ce banc où à chaque jour, je viens m’y asseoir un moment. J’aime le vieil arbre qui domine la clairière, les fleurs, l’odeur qu’elles dégagent. J’aime la vue imprenable qu’on a sur les montagnes. J’aime fabuler qu’un jour je m’assoirai sur ses cheveux blancs et que je m’amuserai à chercher mon parc. J’aime la tranquillité habituelle des lieux, loin du monde urbain. Le matin, le lever du soleil y est magnifique, surtout grâce à la montagne.

Cette fille me captive.

Au premier regard je la vois forte, une femme de tête, avec de grandes ambitions. Elle est patronne ou dirige une boîte, c’est sûr. C’est une leader, pas ce genre de patronne autoritaire qui se venge sur ses employés pour combler le fait que leur vie de sexuelle soit merdique, voir déprimante, ou qui te fait sentir mal d’avoir été mis sur cette terre avec pénis entre les deux jambes. Non, c’est quelqu’un bien, elle est brillante.

Mais pourquoi est-elle ici en ce mardi matin?

Elle est jolie.

J’imagine que c’est le genre de femme qui te déstabilise. Qui ne se laisse pas impressionner par quelques phrases clichés et par un bon parfum, non. Elle aime se faire désirer. Et il se trouve que je me surprends à la désirer. Ce fantasme de l’inconnu, de nouveauté… Toutes sortes de scénarios défilent dans ma tête, ce que je peux être pervers parfois. La porno a tué mon imagination.

Cette fille qui a troublé mon moment de paix, qui a fait fuir les quelques oiseaux qui me tenaient compagnie en venant s’asseoir sur ce banc, bien qu’elle me plaise, elle me fait peur. Il y a quelque chose que je ne décèle pas chez elle. Une sorte d’aura, ou un nuage noir qui plane au-dessus d’elle. Je la regarde et elle m’ignore, son regard me fuit, comme si elle savait que je la trouvais belle. Ou peut-être qu’à force de la regarder, je l’avais intimidée, ou effrayée. Tant de questions se bousculent dans ma tête.

Soudain elle se met à pleurer, ses mains tremblent, elle fond en larme. Son maquillage qu’elle avait sans doute appliqué avec soin et minutie ce matin se met à couler.

J’avais tort sur toute la ligne.

Tous les scénarios dans ma tête s’effacent, j’ai un peu honte. Elle a besoin d’aide, et moi je m’imagine en train de la prendre par derrière sur ce banc de parc.

J’hésite à vouloir comprendre.

À comprendre pourquoi elle est ici, pourquoi elle pleure, à comprendre qui elle est.
La vérité est souvent fade et décevante, quand on espère un roman chevaleresque un peu à l’eau de rose.

Je ne veux pas me lever pour aller la consoler, ma tête refuse tout mouvement. Mon cœur me supplie d’au moins lui sourire en signe de compassion. Rien à faire, je ne sais quoi faire. Peut-être pleure-t-elle pour une connerie, et moi j’aurais l’air encore plus con en voulant savoir. Mais si elle a besoins d’aide pour vrai, je passe pour qui à rester sur mon cul à sourire comme une annonce de dentifrice?

Pourquoi a-t-elle choisi mon parc?

 

 

Oublions le parc, oubliez moi, oubliez toutes vos théories, oubliez vos fantasmes.

Elle s’appelle Rachel.

Rachel travaille en face du parc. Un appel durant une journée qui a pourtant commencée comme toutes les autres. Cet appel, c’était un temps de trop, une fausse note, un tour d’horloge à l’envers. Elle a figé, elle n’était plus de ce monde, elle était ailleurs. Plus aucun contact avec la réalité. Les mots résonnent dans sa tête, elle n’est plus consciente de rien. Son cœur bat si fort, qu’elle a la certitude que sa cage thoracique va céder sous la force les contractions. Elle crie si fort de l’intérieur, que les murs ont mal aux oreilles.

Elle est brisée.

Elle se lève, complètement déboussolée, et laisse son bourreau pendre au bout de la ligne.

C’est tout nouveau pour elle ce qui se passe. Jamais elle n’a vécu quoi que ce soit de semblable, et elle déteste ça. Rachel est seule et désemparée. Le seul refuge qu’elle trouve, c’est le parc, en face de son bureau. Elle a trouvé ce banc un peu par hasard. Malgré la tristesse qui l’habite et qui la hante, elle a trouvé la vue magnifique. Elle a aimé le vieil arbre, la vue imprenable sur les montagnes au loin, le fait qu’on ne voit pas la ville. Elle a même imaginé comment le lever du soleil devait être magnifique à travers les montagnes.

Elle a remarqué cet homme assis non loin, elle le reconnait. De sa fenêtre, elle le voit tous les jours à la même heure, au même endroit. Elle a toujours été intriguée par l’histoire de cet inconnu.

Elle n’y pense plus. Le poids de la douleur remonte. Elle craque. Assise toute seule sur un banc de parc un mardi matin à pleurer comme une madeleine, elle se trouve un peu idiote. Mais elle ne peut rien faire d’autre que pleurer. Tout ce qui a pu la faire chier durant les dernières années, tous ces petits détails qui semblaient sur le coup anodins, toutes ces peines d’amour, tous ces échecs professionnels, toutes ces fins de mois à bouffer de la merde, tous ces rêves brisés ou mis en quarantaine, toute cette merde refait surface, en même temps, comme un geyser. Elle n’a jamais fumé, mais maintenant elle est certaine que c’est le meilleur moment pour commencer.

Ce coup de téléphone, le message qui passe en boucle dans sa tête dans un écho épouvantablement fort, cette goutte qui a fait déborder le vase… Elle devra changer de sonnerie.

Jusqu’à aujourd’hui, elle avait réussi à surmonter, à ravaler ces petits travers que la vie lui jetait comme un caillou dans son soulier, et jamais elle n’a plié. Elle emmagasinait tout, tâchait de tout ranger dans une petite boîte qu’elle tentait d’ensevelir le plus loin possible. Et ce matin, ce simple coup de téléphone a démoli le barrage qu’elle avait érigé comme s’il avait été fait avec de petites allumettes.

Étrangement elle a honte, honte de fléchir ainsi, honte d’avoir peur, honte de pleurer, honte d’être faible. Elle ne peut pas être faible, elle n’a pas le droit.

L’homme assis de l’autre côté, il doit bien se marrer. Elle se ridiculise en public, comme si elle avait besoin de ça en plus.

Elle aurait préféré être seule. Elle sait pertinemment qu’elle devra en parler à quelqu’un. Elle a trop de trucs qui lui pèsent sur le cœur. Pas au point d’en finir avec la vie, mais assez pour réaliser qu’elle doit régler quelques comptes avec elle-même. Elle a envie de parler, mais pas tout de suite. Et sûrement pas à un inconnu dans un parc un mardi matin. La poussière doit retomber, ensuite elle prendra le temps et les moyens qu’il faut pour passer un bon coup de balai.

Ce moment de réflexion lui fait réaliser qu’elle ne pleure plus, que le gros est sorti. Elle respire mieux. Elle se dit qu’elle doit avoir une belle tronche de championne avec ces larmes, ce mascara qui coule et le nez tout rouge.

Elle réajuste ses habits, replace un peu ses cheveux, et se dit qu’elle prendra congé pour l’après-midi. Elle appellera sa meilleure amie, se fera livrer un bon repas, sûrement par le resto chinois du coin et demain, elle commencera le ménage de son for intérieur.

Au moment de partir, un dernier regard vers cet inconnu qui fut malgré lui spectateur de sa déchéance. Elle décèle ce qu’elle croit être un sourire, ce qui la réconforte un peu. Bien qu’elle aurait souhaité être seule, ce petit rayon de bonheur lancé par un inconnu lui fait du bien. Elle quitte le parc, non pas avec l’état d’esprit habituel qui nous habite quand nous quittons un parc après avoir pris le temps d’admirer la vue et prendre une bonne bouffée d’air, mais plutôt avec une promesse qu’elle s’est faite de remettre de l’ordre dans sa tête et son cœur.

Je ne saurai donc jamais pourquoi elle était venue ce matin au parc. Je lui ai souri maladroitement, elle l’a remarqué je crois. C’est tout ce que j’ai pu faire.

Elle est partie. Les oiseaux eux sont revenus.

L’église sonne les 12 coups de midi, les oiseaux ont faim, moi aussi.

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