Le regard des autres

J’avais les 20 ans glorieux d’une jeunesse au corps souple, mince et débordant d’énergie. Un galbe de jambes, flatteusement accentué par des talons hauts, qui attirait des regards appréciateurs… et, le soir, le bonheur de dénuder des pieds douloureux. Divin plaisir que ne connaissent pas les hommes aux chaussures confortables.

Les joues naturellement rosées, les lèvres pourpres, de grands yeux aux reflets dorés où se sont noyés bien des regards d’hommes, je n’ai pas vu l’utilité de recourir au maquillage. Épaules droites, ventre rentré, j’ai tout de même payé mon tribu de taille bien cintrée, de jupes droites bridant mes élans, de vêtements soulignant les courbes privilégiant le joli au confort. J’aimais le reflet miroir flatteur du regard des autres.

Puis, avec le temps et l’implacable réalité de l’âge frôlant l’automne, est venu cet heureux moment de la vie où j’ai choisi ce délicieux plaisir du confort. Léguant à ces jeunes beautés de 20 et 30 ans, contre lesquelles il m’est évidemment impossible de rivaliser dans le regard des autres, le fardeau de l’inconfort, je découvre combien sont insidieux les commentaires critiques.

À la recherche de sandales j’écume toutes les étagères pour dames. Sandales avec talon, sandales avec semelles rigides, sandales étroites aux lanières blessant le pied. Je lorgne du côté des hommes. Sandales aux semelles épaisses et souples. J’y trouve mon bonheur. Soucieuse de bien me servir la vendeuse précise que je suis dans le département des hommes. Mais là est la sandale la plus confortable que je puisse trouver. Son regard me confirme que ma détermination à chausser cette semelle délicieusement flottante me condamne à l’opprobre. Depuis, chaque jour de cet été, je me félicite de me sentir si bien.

Finalement, les autres ne passent pas tellement de temps à regarder mes pieds. Et il n’y a rien qu’un sourire ne puisse compenser. Car finalement, je crois que c’est cela que les gens regardent le plus facilement.

Forte de mes certitudes, voilà que survient un autre dilemme.

Conséquence inévitable d’une guerre menée (avec succès je l’espère) contre un cancer, je suis contrainte de porter un manchon destiné à contrer un envahissant lymphœdème. Comme je n’y attache plus tellement d’importance, j’en viens à oublier cet inélégant vêtement de compression et constate que, la plupart du temps, les autres n’en prennent pas conscience non plus. Rien de tel qu’un sourire pour distraire le regard des autres.

Sans doute l’ambiance d’un voyage sur la carte du tendre, me voilà à oublier d’endosser ce fameux manchon qui habille mon bras gauche depuis février 2013. Ces mêmes yeux qui ne voyaient pas le bras habillé, voient soudain la blancheur d’une peau privée de soleil. Le contraste est frappant. On me conseille d’utiliser une crème colorante pour camoufler la différence. Pourquoi? Ma question surgit en réaction sans arrière-pensée. Et aussitôt je corrige : pour qui?

Il n’y avait aucune malice dans le conseil donné. Une simple suggestion pour harmoniser la couleur de mes bras. Pas plus de malice dans ma réaction, jusqu’à ce que je constate à mon tour la différence de ton de mes bras. Un contraste frappant. J’ai été remettre mon manchon. J’ai alors pris conscience de l’importance accordée, à tort, au regard de l’autre. Le pour qui? était la bonne question.

Le sujet semble léger. Il ne l’est pas. Cette frivolité sur l’apparence est une fenêtre ouverte sur des questions beaucoup plus importantes aboutissant à la même conclusion. En toute chose, dans mes choix, ce qui m’importe est de savoir pour qui?

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