Vers une troisième guerre mondiale?

Depuis quelques temps, sur plusieurs tribunes, on évoque le spectre d’une troisième guerre mondiale. Avec la commémoration du centième anniversaire du début de la Première Guerre mondiale, les articles et reportages sur cette période deviennent pléthoriques, alimentant les discussions et offrant de multiples occasions d’établir certains parallèles entre la situation en vigueur à l’époque et le contexte actuel. Il faut dire qu’une série d’événements et de transformations plus ou moins rapides donnent à penser que la situation internationale devient de plus en plus incertaine et lourde de dangers. Il n’y a qu’à rappeler, notamment, le conflit actuel au sujet de l’Ukraine, faisant ressortir les contradictions entre grandes puissances.

La montée spectaculaire de la Chine depuis une trentaine d’années amène également l’ensemble de la communauté des spécialistes des relations internationales à débattre de l’éventualité de la remise en cause de l’hégémonie exercée depuis 1945 par les États-Unis. Les périodes de transition d’une hégémonie à l’autre ont toujours favorisé les guerres de grande ampleur, qu’on appelle «guerres hégémoniques». Ce fut le cas dans la période 1914 à 1945, où le système international est passé de l’hégémonie de la Grande-Bretagne à celle des États-Unis au prix de deux guerres mondiales. Un siècle plus tôt, la Révolution française de 1789 et les guerres napoléoniennes ont mis fin à l’hégémonie de la France au profit de la Grande-Bretagne.

Le déclin apparent des États-Unis laisse croire à certains qu’une transition hégémonique s’opère au profit de la Chine et que, pour cette raison, le risque de guerre devient plus élevé, une puissance comme la Russie pouvant en outre chercher à en profiter pour redéfinir sa place sur l’échiquier mondial. Les signes de ce déclin ne manquent pas. La part des États-Unis dans le PIB mondial ne cesse de diminuer depuis 1999, passant de plus de 32% à moins de 21,6% en 2012. À l’inverse, celle de la Chine et des autres pays émergents est en croissance. La part de la Chine a bondi de 4,1 à 10,5% au cours de la même période[1]. Une progression spectaculaire a aussi été enregistrée du côté du Brésil, de l’Inde, de la Turquie, etc. De son côté, l’Union européenne rassemble une population plus vaste que celle des États-Unis avec un marché équivalent. Les multinationales états-uniennes ne monopolisent plus le palmarès des 500 plus importantes comme c’était le cas auparavant. De 2001 à 2011, leur nombre est passé de 215 à 144.

Après la révolution cubaine, les États-Unis ont perdu la guerre du Vietnam et, plus tard, la révolution islamiste les a privés de l’Iran, leur principal gendarme au Moyen-Orient. La montée de l’islamisme s’ajoute à la multiplication des ennemis déclarés des États-uniens et de leurs valeurs. Les États-Unis n’arrivent d’ailleurs plus à contrôler la région du Moyen-Orient, la plus explosive de la planète. Certains gouvernements d’Amérique latine, dont le Venezuela, la Bolivie, l’Équateur et quelques autres ne sont plus aussi directement dominés qu’ils l’étaient jusque là. La perte d’un ennemi commun, le communisme, a rendu les alliés des États-Unis plus indépendants, comme l’a démontré le refus de l’Allemagne, de la France et du Canada de participer à la guerre contre l’Irak, en 2003. On peut encore ajouter la diffusion plus vaste du savoir, la prolifération des armes nucléaires, la contestation grandissante du leadership des États-Unis dans le monde alors qu’il fut une époque où on percevait leurs soldats comme des libérateurs, etc.

À long terme, le déclin des États-Unis est inévitable. Il en a toujours été ainsi dans l’histoire. Plus un empire s’étend, plus il doit consacrer des ressources importantes à sa défense. Pendant ce temps, les puissances secondaires se concentrent plus volontiers sur leur croissance économique. L’une d’elles finit par rattraper la puissance hégémonique. C’est alors que le risque de guerre devient élevé, surtout si la puissance montante est insatisfaite de la place qu’on lui laisse dans le système international.

Mais il n’en demeure pas moins qu’à l’heure actuelle, les facteurs aptes à décourager une entreprise guerrière d’ampleur mondiale outrepassent ceux qui la favorisent. En dépit d’un déclin économique relatif, les États-Unis restent encore, et de loin, la première puissance économique et militaire du monde. Le dollar trône toujours au sommet des monnaies de référence. Au chapitre des dépenses militaires, ce pays représente près de la moitié du budget mondial d’armements. Sur le plan qualitatif, c’est-à-dire technologique, la supériorité des États-Unis est encore plus considérable. Même si le PIB de la Chine devait rattraper celui des États-Unis[2], il faudrait encore beaucoup de temps pour que l’Empire du Milieu rejoigne la puissance hégémonique en matière de moyens de défense. Actuellement, les États-Unis demeurent le seul pays apte à intervenir n’importe où dans le monde.

Par ailleurs, les États-Unis peuvent à coup sûr compter sur l’ensemble des pays développés, qui profitent de l’ordre existant et de la protection de Washington : ceux de l’Union européenne, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. On pourrait encore ajouter la Turquie, le Brésil, le Mexique, la Pologne et bien d’autres. Aucune alliance adverse ne serait susceptible de rassembler autant de ressources.

Qui ferait la guerre aux États-Unis? La Chine? Son budget militaire ne représente qu’une fraction de celui des États-Unis, avec 10,8% des dépenses mondiales d’armements. La flotte chinoise se situe loin derrière, même si elle progresse quelque peu dans ce domaine. Plus faible que la Chine, la Russie, avec 5% des dépenses militaires effectuées dans le monde, n’atteint pas le huitième du budget annuel que les États-Unis consacrent à leur défense. Elle n’arrive pas à la cheville de ce qu’a été l’URSS, avec son territoire, sa flotte, ses alliés en Europe, en Asie et en Afrique. Elle peine à loger correctement ses soldats. Elle peut certes compter sur son arsenal pour se défendre avec succès, mais sûrement pas pour procéder à des conquêtes d’envergure. De toute évidence, le système international, à l’heure actuelle et pour encore quelques années, demeure unipolaire, c’est-à-dire dominé par un seul hégémon.

Il faut aussi se rappeler que la Guerre froide est demeurée froide précisément parce que l’arme nucléaire rendait la guerre trop dévastatrice pour les parties concernées. Pendant cette période, les crises ont été nombreuses et bien plus dangereuses que ce n’est le cas actuellement. On peut rappeler la guerre de Corée (1950-1953) et beaucoup d’autres conflits. L’invasion de la Hongrie en 1956, celle de la Tchécoslovaquie en 1968 ou de l’Afghanistan en 1979, n’ont suscité que des dénonciations formelles, ces trois pays étant considérés comme des alliés de l’URSS. C’est en octobre 1962 que le danger a atteint un sommet, alors que les Soviétiques installaient des missiles nucléaires à Cuba, à un jet de pierre de la Floride, pour contrer la supériorité écrasante des États-Unis. La rationalité a fini par l’emporter. Il reste que les raisons de se faire la guerre étaient autrement plus fortes au cours de ces décennies de confrontation que ce n’est le cas aujourd’hui. Le monde capitaliste a toujours refusé l’existence d’un bloc non capitaliste. Ce refus s’est manifesté dans les mois qui ont suivi la Révolution d’octobre 1917, avec l’intervention armée étrangère (1918-1921) pour renverser le régime bolchévique. Ce fut encore le cas avec l’Allemagne nazie dont l’obsession à se débarrasser du communisme outrepassait la recherche d’un «espace vital». Mais l’arrivée de l’arme nucléaire a profondément modifié les données. Pour reprendre la formule de Raymond Aron au sujet de la confrontation Est-Ouest à l’ère nucléaire : «paix impossible, guerre improbable». Qui, aujourd’hui, prendrait le risque d’attaquer une puissance nucléaire pour des raisons autres que défensives?

Mais il n’y a pas que les rapports de force qui rendent une guerre mondiale actuellement improbable. L’intégration économique et la volonté de maintenir la croissance pour des raisons de bénéfices et de paix sociale militent également en faveur de la diplomatie et d’autres moyens de pression non militaires. Nous ne sommes plus du tout dans un contexte où l’expansion économique dépendait du contrôle politique de vastes parties du monde, c’est-à-dire du colonialisme qui, effectivement, a généré des guerres. L’Allemagne, dont l’empire colonial faisait figure de parent pauvre par rapport à celui de la Grande-Bretagne et de la France, a cherché à rétablir l’équilibre au moyen de deux guerres mondiales. Depuis 1945, l’expansion s’effectue presque exclusivement par l’entremise des capitaux, qui prennent d’ailleurs de plus en plus une dimension transnationale. La conquête militaire n’apparaît plus nécessaire, même si la répression et d’autres méthodes peu avouables continuent parfois de s’avérer utiles (maintien de régimes dictatoriaux, coups d’État, corruption de dirigeants étrangers, chantage, etc.). La domination de la périphérie s’effectue désormais de manière indirecte. On laisse les dirigeants locaux assumer les coûts politiques de l’exploitation. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que les États-Unis se sont montrés favorables à la décolonisation : ils pouvaient ainsi remplacer les puissances européennes par leurs capitaux et ce, sans avoir à payer pour l’occupation militaire du territoire, devenue superflue.

La prospérité économique dépend en bonne partie du commerce avec le reste du monde. L’interdépendance des économies de la planète, caractérisée par une division internationale du travail extrêmement poussée, a atteint un tel niveau que la moindre crise dans un pays minimalement développé se fait sentir partout. Il n’y a qu’à évoquer les réticences actuelles à imposer des sanctions sévères à la Russie par crainte d’un effet boomerang dans l’Union européenne et, ultimement, dans d’autres pays. Si la Chine déclarait la guerre aux États-Unis, elle s’en prendrait au principal acheteur de ses marchandises. De leur côté, les États-Unis n’auraient aucun intérêt à bombarder un pays devenu la manufacture de la planète et dont ils sont en partie les propriétaires.

Les coûts de la guerre doivent également être évoqués. La guerre contre l’Irak, déclenchée en mars 2003, aurait coûté plus de 4000 milliards de dollars au gouvernement des États-Unis. Depuis 2001, en Afghanistan, le montant exigé par les opérations militaires a atteint les deux milliards de dollars par semaine. C’est en grande partie pour cette raison que les États-Unis ont décidé d’y retirer leurs troupes. Imaginons maintenant le seul coût économique, en laissant de côté l’aspect humain, d’une guerre contre des pays autrement plus puissants, comme la Russie et la Chine…

Depuis 1991, le nombre de guerres recensées a diminué de façon marquée[3]. Bien que le système international compte beaucoup plus d’États qu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les conflits, de moins en moins interétatiques, prennent plus souvent une forme intra-étatique (Congo, Somalie, Afghanistan, Syrie, Libye, Ukraine, Irak). Pour les deux dernières décennies, les guerres et conflits intra-étatiques représentent autour de 95% des cas, mais s’inscrivent néanmoins dans une courbe descendante, y compris en ce qui a trait au nombre de morts. En 2014, aucune guerre n’oppose deux pays indépendants, hormis le cas plus difficile à classer du conflit israélo-palestinien. On assiste toutefois à une augmentation du nombre de réfugiés.

Cela ne signifie aucunement que nous nous acheminions irréversiblement vers un monde caractérisé par la paix universelle, prophétisée par Kant. Le sentiment d’insécurité se situe d’ailleurs à un niveau plus élevé aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque de la guerre froide, alors que la menace militaire n’a jamais été aussi faible dans la plupart des pays du monde. Cette situation s’explique sans doute par les nouveaux dangers qui effraient les populations: terrorisme, épidémies, réchauffement climatique, menaces sur les écosystèmes, stagnation économique, etc. Par ailleurs, le conflit entre Israël et les Palestiniens demeure, les tensions entre le Pakistan et l’Inde ne sont pas disparues, la Corée du Nord continue de causer des soucis à ses voisins, l’Iran cherche à se doter de l’arme nucléaire, la course aux armements se poursuit sans relâche, etc.[4] Il reste que ces problèmes ne sauraient aboutir à une guerre généralisée entre les principales puissances du globe. Des conflits régionaux demeurent certes toujours possibles.

Mais une guerre mondiale m’apparaît comme l’hypothèse la plus improbable. Si j’écarte toute probabilité de guerre mondiale à court ou moyen terme, il ne faut toutefois pas en conclure pour autant que le monde demeurera stable et l’avenir radieux. L’économie mondiale, dans sa forme capitaliste, s’enfonce dans la crise. Cette crise n’est réellement perceptible que sur une longue période et n’exclut aucunement de courtes phases de croissance. Elle se traduit notamment par la perte de popularité de l’idéologie néolibérale, par une résistance de plus en plus forte face au marché libre, par un éclatement de l’électorat dans la plupart des pays développés et le développement de nouvelles formes de participation politique, par une montée du populisme de droite, en particulier en Europe et aux États-Unis, par l’érosion du vote de la gauche traditionnelle au profit d’une gauche anticapitaliste, par l’arrêt du processus d’intégration européenne, par l’absence de modèles alternatifs ralliant de vastes secteurs de la population, etc. Cette crise du capitalisme entraîne avec elle une croissance des inégalités sociales et une transformation des conditions de travail – précarité, horaires irréguliers, déqualification, surexploitation – affectant la santé physique et mentale de la population (épuisement professionnel, stress, anxiété); elle accentue également la crise des écosystèmes en priorisant la croissance de la production. Ce sont cette crise et ses effets qui domineront l’actualité dans les 15-20 prochaines années. Aussi, l’insécurité des États ne proviendra pas principalement des autres États : elle sera l’œuvre des citoyens et des citoyennes. C’est à cela qu’il faut se préparer. Les États, eux, s’y préparent, par une militarisation croissante de la police et le renouvellement des équipements destinés à la répression[5]. Si le militarisme réapparaissait néanmoins comme la principale menace, il faudrait réussir là où le mouvement ouvrier et socialiste a échoué en 1914 : décréter la grève générale et renverser tous les gouvernements belligérants prêts à sacrifier des vies humaines pour défendre les intérêts des possédants et des puissants de ce monde.

 

Notes

 

[1] Source : Banque mondiale.

[2] Dans les années 1980, on a cru que le Japon allait inévitablement rattraper les États-Unis. La réalité a opposé un démenti sévère à cette prédiction, après la décennie de stagnation qu’a connue ce pays. Il n’est pas exclu que la Chine subisse un sort semblable. Avec 20% de la population mondiale, la Chine ne compte que 7% des terres arables. L’agitation sociale n’épargne pas le pays et cela se traduit par des revendications de hausses salariales de plus en plus affirmées, ce qui risque de rendre la Chine moins intéressante pour l’accumulation du capital.

[3] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/893654-syrie-afghanistan-des-conflits-persistants-mais-un-nombre-de-guerres-en-baisse.html

[4] Personnellement, j’estime que le plus grave danger viendrait des États-Unis eux-mêmes, l’État le plus armé de la planète. Imaginons, un seul instant, une victoire électorale des adeptes du Tea Party…

[5] Même une ville de taille moyenne comme Saguenay n’y échappe pas : http://www.lapresse.ca/le-quotidien/actualites/201211/24/01-4597357-saguenay-aura-son-escouade-anti-emeute.php

 

 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

One thought on “Vers une troisième guerre mondiale?

  1. M. Roche

    Je suis d’accord avec l’ensemble de votre analyse et de vos conclusions.

    J’ai beaucoup de textes qui traitent du sujet.

    Merci d’être là.

    Jean-Pierre Plourde.

Pas de commentaires, merci.