Où es-tu?

Je m’appelle Lisa.

Un jour, ma soeur a disparu. Comme ça. Personne n’a jamais su ce qui lui était arrivé. Ça fait une dizaine d’années de ça.

C’était une journée normale. Il faisait beau. Une journée d’automne comme on les aime, avec la lumière qui pleut de l’or sur les choses, et les feuilles des trembles qui jouent de la castagnette. Je revenais de l’école, j’avais passé une belle après-midi, Charlie m’avait fait de l’oeil au retour du lunch et j’avais eu le coeur en fête ensuite, la tête légère et le rire facile. Encore, sur le chemin qui menait à la maison, par le petit raccourci, je trottinais presque. Et puis…

Et puis j’ai vu ma mère, qui m’attendait sur la galerie.

— As-tu vu ta soeur? elle a dit.

Ma soeur aurait dû arriver ce matin-là de la ville, où elle terminait son secondaire. Une occasion avec un voisin qui faisait le voyage de nuit. Mais le voisin était déjà rentré chez lui et n’avait pas vu ma soeur au point de rencontre qu’ils s’étaient fixé. Après avoir attendu un peu, il s’était dit qu’elle avait changé d’idée, ou autre chose, et il était parti.

À partir de ce moment ma mère a commencé à mourir. Un petit morceau à la fois. Ça fait dix ans qu’elle meurt, ma mère. Depuis quelque temps elle ne parle plus tellement. Elle reste les yeux dans le vague, assise près de la fenêtre. Elle attend encore. Elle attend quand même.

Au début la police a bien cherché. Il y a eu des avis de disparition. Tout ça. Mais… ma mère disait qu’ils ne la cherchaient pas vraiment. Sinon il y aurait eu des indices. Quelqu’un qui l’aurait aperçue, ce dernier soir. Qui lui aurait parlé. Offert du feu. N’importe quoi.

Mais rien. On est venu nous dire enfin qu’il n’y avait rien. Que c’était une fugue. Que la police ne pouvait pas poursuivre une enquête comme ça, sans motif valable, sans corps. Sans rien.

Depuis dix ans je n’ai plus de soeur, ou alors j’en ai une quelque part qui ne peut pas dire où elle est. Parce qu’elle aurait donné des nouvelles, ma soeur, si elle avait pu. On était une famille unie. Pas de chicane chez nous. On n’avait pas grand chose, mais on s’aimait fort. La maison était pleine de rires quand tout le monde était là.

Maintenant dans la maison il y a ma mère, perdue quelque part au fond d’elle-même. Mon père ne rentre presque plus. C’est trop dur d’ouvrir la porte et de trouver sa femme comme une statue de chagrin dans un foyer désâmé. Mon frère est là, pas là, ça ne fait aucune différence, il est toujours dans les vapes de toute façon.

Moi je ne sais pas. Je vais peut-être aller en ville moi aussi, étudier. Ou travailler. Je ne sais pas. En ville quand j’y vais tous les visages que je croise sont son visage à elle et me crient son absence.

Je ne saurai jamais où elle est. Si elle souffre. Si elle est encore quelque part. Si on l’a battue, violée, torturée. Si elle a crié, enfermée dans un coffre de voiture. Si elle gît dans la vase au fond d’une rivière, enveloppée dans un sac.

Je m’appelle Lisa ou Kathia ou Stéphanie ou Tracy ou Alice. Je ne saurai jamais ce qui est arrivé à ma soeur. Je ne saurai jamais non plus ce qui est arrivé aux quelque 1200 comme elle, disparues ou assassinées.

Mais ce qui est arrivé à leurs familles, ça, je le sais. Oh oui. Je le sais.

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