Crime sans châtiment

Des collègues, des proches apprennent ce matin ce qui sommeillait chez celles qu’ils côtoient tous les jours.

On serait tentés de dire que ça sort de nulle part. Ces dizaines, ces centaines de témoignages sur Twitter, rassemblés sous la bannière #AgressionNonDenoncee ou encore sous son pendant anglophone. Une sorte de cri de ralliement, juste assez en tout cas pour que plusieurs femmes exposent en quelques mots une forme d’agression sexuelle dont elles ont été victimes. Beaucoup d’entre elles le verbalisent pour une première fois, à la fois seules et devant le monde entier.

La marche des événements a pourtant mis la table pour ce déferlement. En effet l’expression est dans l’air depuis un moment : culture du viol. Émergente dans un mélange poisseux de lettres de Gab Roy, de la misogynie brutale d’un animateur vedette de la CBC, de disparitions en masses de femmes qui n’ont pas la peau blanche. En fait, ce triste historique pourrait remonter jusqu’à la nuit des temps. Le monde tourne autour de son origine.

Culture du viol, un terme que bien des doux peuvent percevoir comme une injuste accusation. Le viol, cette arme ultime de la guerre totale, cette expression la plus répugnante du pouvoir d’un être sur un autre, le viol serait une culture?

Or ce matin les histoires déferlent par dizaines sur les réseaux sociaux. Avec les années, elles s’étaient révélées autour de nous. Une femme âgée qui n’avait pas encore parlé de ce que son frère lui a fait il y a si longtemps. Une cinéaste qui fait voir son documentaire-exorcisme. Un ami qui se débat avec une sexualité détraquée et vous révèle son démon. Parce qu’il y a aussi, il ne faudrait pas l’oublier, bien des hommes parmi les victimes.

Pour toutes les agressions, on le sait, bien d’autres sont tues. On se prend de vertige et de nausées en pensant au nombre d’hommes qu’il faut pour faire toute cette sale besogne. Puis à tous ceux encore qui ne feront jamais de mal à une femme, mais dont l’imaginaire est parfois peuplé de fables d’une domination plus ou moins vague et assumée. Il y a ces faiseurs d’images qui ne sont même pas conscients de mépriser la femme. Il y a aussi ces petits viols anonymes et immatériels qui se commettent autour de photos volées, qui voyagent si rapidement dans les fibres optiques. Viols avec ou sans visages.

Cette gigantesque addition concerne assez d’hommes pour que tous se sentent concernés, profondément, par ce fait intemporel. Inutile aux innocents de se sentir coupables de gestes commis par de médiocres semblables. Mais impossible de s’en laver les mains. Cette culture est composée d’une myriade d’habitudes, d’attitudes, instinctives ou apprises, conscientes ou non, qui teintent les rapports au quotidien, jusque dans leurs moindres détails.

Il faut dire, oui, certainement, et être prêts à entendre. Mais il faudra aussi, ensemble, tenter de comprendre comment le désir en vient parfois à se traduire en violence, comment l’avidité qui domine l’homme le mène si aisément à nier l’autre. Comment, en fait, canaliser les pires pulsions des bêtes évoluées que nous sommes. Un défi qui traverse toutes les civilisations, et dont les femmes continuent d’êtres les victimes les plus exposées. Comme si c’était l’ordre des choses.

Et elles continuent à aimer et à donner, là où tant d’autres ne songent qu’à prendre.

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4 thoughts on “Crime sans châtiment

  1.  »il faudra aussi, ensemble, tenter de comprendre comment le désir en vient parfois à se traduire en violence, comment l’avidité qui domine l’homme le mène si aisément à nier l’autre. » C’est si peu du désir (sexuel) exacerbé, si peu. C’est tellement plus une question de pouvoir. Le problème est là. Le besoin de montrer qui mène.

  2. Victor

    Il n’y a pas un agresseur différent pour chaque agression. Le nombre de récidives est très élevé dans ce domaine. La digue du silence qui semble en train de sauter va délier les langues, changer la culture et peut-être avoir un effet à la baisse formidable sur le nombre d’abus sexuels et de récidive.

    Mais ça veut dire aussi que la plupart des hommes ne sont pas des agresseurs, il n’y as pas d’homme générique «dont l’avidité l’amène à nier l’autre». Tous les hommes n’ont pas à faire d’introspection sur leur agissements et leur fantasmes.

    Il n’y a pas de «bête sauvage» en chacun de nous, toujours prête à exploser ou à faire surface. Ça fait partie des pulsions «apprises» qui se déclarent selon l’environnement, la culture.

    Notre rôle d’homme n’est donc pas du tout de se sentir tous coupables parmi les coupables et tous salauds parmi les salaud, mais d’utiliser notre influence chez les autres hommes et les garçons, en tant que pairs, pour déjouer et repousser cette culture du viol partout où elle se trouve. Ça ne veut pas dire prendre son épée pour combattre un dragon. Mais juste, a chaque mini-occasion quotidienne, dire des «c’est nul», «c’est pas intéressant», «ce n’est vraiment pas excitant»,
    «c’est donc ben chien», «désolé, mais j’aime vraiment pas comment tu l’as traité; ne mets plus un pied chez nous s.t.p.», ou des «est-ce que ça va dans la tente? […] Euh…c’est pas juste à toi que je parle. Est-ce que ça va??».

    C’est par des petits gestes quotidiens qu’on permets les choses ou qu’on les évite. Le jugement par les pairs est aussi un levier éducatif et culturel extrêmement puissant, lorsque répété et constant.

    Voilà selon moi le rôle des bons gars: ne pas rester muets, s’exprimer plus et mieux pour déteindre autour d’eux et jusque dans l’environnement culturel et sexuel des québécois, particulièrement autour d’une bière entre gars, et/ou lorsqu’il y a des plus jeunes garçons autour, l’oreille toute tendue, et non pas mettre des chapeaux qui ne leur appartiennent pas.

  3. ligne d’écoute et de référence sans frais accessible 24 heures par jour,
    7 jours par semaine, partout au Québec. 1 888 933-9007

    Liste des ressources d’aide : http://rqcalacs.qc.ca/

    Regroupement québécois des CALACS (Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel)

  4. Annie

    Merci pour ces mots, Ils sont importants! Je me dis qu’un jour d’autres regarderont notre époque et ses faiblesses comme nous regardons celles du moyen-age. Travaillons collectivement à cultiver le respect et éteindre la souffrance et les grands secrets qui détruisent.

Pas de commentaires, merci.