Vivre À Bout Portant- Entrevue avec Vicky Côté

poster
Crédit photo : Boran Richard

Remise en contexte : Il y a deux ans, j’écrivais ce texte-entrevue autour du travail théâtral de la baieriveraine Vicky Côté et de sa compagnie, le Théâtre à Bout Portant. Ce texte a été publié quelques jours avant la présentation de Strict Minimum. Deux ans ont passé depuis… Et la pièce Strict Minimum a énormément voyagé ! Jeudi le 13 novembre 2014, Vicky Côté représentera ce petit chef d’oeuvre à la Salle Murdock du Centre des arts et de la culture, à Chicoutimi. 20h00. Récemment, je lui ai demandé de me parler de la route que Strict Minimum a emprunté depuis deux ans…

Vicky Côté : « Faire du théâtre aux quatre vents, entre deux chants amérindiens sous la pleine lune de Mashteuiatsh jusqu’à la foule chinoise trop nombreuse, de la chaleur suffocante du sud de la France jusqu’à la maison d’un particulier avec vue sur le fjord, du salon de chambre d’hôtel chic jusqu’au bruit assourdissant d’une pluie torrentielle sur le toit de tôle d’un garage colombien transformé en salle de théâtre. Jouer pour des adolescents en réinsertion jusqu’aux diffuseurs peu démonstratifs, pour des asiatiques indisciplinés ou des latinos avides de théâtre en passant par Monsieur et Madame tout-le-monde, devant trois personnes ou devant cinq cent… C’est la tournée, dans toute la splendeur de l’inattendue. »

strict_minimum

Texte original et intégral : C’est une comète verbomotrice. Une passionnée. Elle a fondé le Théâtre à Bout Portant en 2008 et la compagnie présente cette année une cinquième production. Après Les Immondes (2008), Rage (2009), Le Déclin des soleils de glace (2010), La Fuite des choses (2011) – en coproduction avec le Théâtre CRI, c’est la pièce Strict Minimum (ce qu’il faut pour), qu’elle rejoue du 14 au  24 novembre 2012 à Chicoutimi. Entrevue avec Vicky Côté.

AM– Tu viens d’avaler 3000 kilomètres d’asphalte?

VC– Oui. D’abord Montréal puis l’Abitibi. Pour Montréal, une représentation un peu informelle de Strict Minimum dont l’objection était de joindre l’utile à l’agréable. J’ai travaillé avec Mélanie Charest qui habite là. On a travaillé la mise en scène ensemble et on s’est fait une petite séance de répétition, de retours, suite aux premières représentations de Strict Minimum au festival ManiganSes, en septembre. On en a profité pour présenter à quelques personnes, un petit public restreint, des diffuseurs, des amis… En Abitibi, c’était avec le Théâtre Les Amis de Chiffons.

AM – Vous avez revu des trucs pour Strict Minimum ?

 VC – Ben… On sort tout le temps, et aussi plus grand, des commentaires, des observations des gens. Ce qui est quelque chose de bien par rapport au théâtre, et c’est aussi un peu l’avantage de son inconvénient… Le théâtre est un art qui est extrêmement éphémère, qui est dans l’instant même, dans le ici-maintenant mais qui permet, lorsqu’on le représente, le retravaille, d’y jeter un autre regard qui est aussi actualisé. Sans cesse. C’est quelque chose qui est rendu possible du fait que je ne suis pas qu’interprète mais partie prenante du spectacle en tant que metteur en scène et idéatrice, ce qui favorise des retours, une mise à jour constante des pièces dans le but de les améliorer, dans le but d’atteindre une finesse autant pour le niveau de compréhension des spectateurs, que pour la poésie suggérée… Ouais… Des niveaux de lectures, de pouvoir peaufiner mais sans non plus changer drastiquement. Je pense que parfois ce sont les petits détails qui améliorent de beaucoup certains points mais sans changer bout en bout la création.

 AM – Le théâtre, le travail du détail, constant…

Strict Minimum
Crédit photo:Patrick Simard

 VC – J’ai rapaillé. Des petites coupures, du détail qui évite la redondance, pour alléger et parfois changer l’ordre des choses, des moments plus propices à d’autres moments ou qui vont finalement avoir plus d’impact dans une certaine suite, s’engrangeant plus aisément.

 AM – Tu travailles sûrement avec une caméra comme témoin et tu dois beaucoup archiver ?

 VC – Je fonctionne beaucoup avec la vidéo et puis ça fait toujours du bien de pouvoir prendre un recul sur une pièce de théâtre, pour Strict Minimum, c’est une chose extrêmement rare de pouvoir jouer une première fois et d’avoir un recul d’un mois avant de pouvoir y revenir. Ce qui nous permet un peu d’avoir cet œil nouveau. On le voit souvent en vidéo, en montage vidéo, où on fait un premier montage, on le laisse reposer, on le regarde pas pendant une certaine période X et puis on y revient plus tard. On voit alors plus flagramment qu’est-ce qui peut être amélioré. Ce qui est plus rare en théâtre étant donné que l’on vit, à la fin du processus, un «rush» de création intense, une période où les semaines précédents la première sont extrêmement cruciales. Après ManiganSes, j’ai pu laisser reposer le spectacle, le refaire, le refilmer, le revisionner afin de le revoir.

AM – Une «première» expérience que tu qualifies de « grandissante».

VC – Oui, c’était aussi présenté comme une première, une première qui est toujours fébrile, qui est toujours à fleur de peau parce qu’on est intensément dans la création. Présenter une première fois avant de représenter, et bien ça permet d’avoir des commentaires des gens, des commentaires qui sont aussi à chauds, sans recul, autant pour eux que pour ceux qui les reçoivent, et de faire bon ben y’en a à prendre, y’en a aussi à laisser, comme dans toute chose.

AM – Oui, on laisse reposer… On laisse les couches de sédiments reposées et après un certain temps on voit «ce qui remonte» et ce qui «reste». Les évidences. Des évidences que l’on a souvent pointées en cours de travail, on s’en doutait, on les nommées, c’est sensitif, hein, on s’en doute, on essaie, on s’dit que ce moment-là hummm… ouais… Mais on fonce, et on se redit qu’on reverra, qu’après coup, qu’après la rencontre avec le public, la confrontation aux spectateurs, on va revoir… C’est de l’écriture. De l’écriture scénique. Ça permet des allers-retours et du remodelage.

VC – Et de retrancher aussi certaines choses qui demandent un certain sacrifice… Y’a des moments, des passages, des scènes que l’on peut aimer beaucoup, s’y attacher beaucoup mais que finalement, après la décantation, même si on se rend compte que cette scène-là ou que cette partie-là est extrêmement belle ou touchante ou poétique ou quoique ce soit, mais peut-être qu’elle n’est pas nécessaire au récit. Pis dire ok j’en fais mon deuil parce que c’est extraordinaire comme petit moment mais qu’est-ce que ça apporte… Pis s’dire finalement ok  bon ben je le ramasserai dans quelque chose d’autres ou j’en ferai un p’tit numéro de deux-trois minutes dans un autre contexte.

RAGE
Crédits photos:François-Mathieu Hotte, Jean-François Caron

AM – T’as toujours été une trégliste assidue aux soirées 3REG ?

VC – Oui, mais j’pense que j’ai déserté un peu les rangs au cours de la dernière année et demie… Deux ans… Mais pas par mauvaise foi ou par désintérêt mais plus du fait que la tournée… Ben la tournée…

AM – Exige… ?

VC – Oui, exige. Quand tu n’es pas présent, à un moment donné… Pis 3REG, l’essence même c’est de partager les œuvres, d’en discuter, qu’il y ait une vie autour de ces essais. Finalement, le théâtre a pris plus de place dans ma vie et m’a amené ailleurs. Ailleurs sur le territoire.

AM – L’ailleurs… T’as commencé à faire du théâtre quand ? Quel âge ? Où ? Quel contexte ?

VC – Où ? Quel contexte ? Toujours. J’ai fais ma première pièce de théâtre en 4ième année, je jouais le rôle du bonhomme sept heures… (On rit.) Non, c’est pas vr… Ben ça dépend, professionnellement ou la piqûre, c’est deux choses…

AM – La piqûre ?

VC – La piqûre, au secondaire. Du parascolaire en théâtre, des ateliers et puis d’en décider, ok oui, je ferai du théâtre, partir de là. Et professionnellement, durant mon bac j’ai commencé à faire des projets parallèles qui n’étaient pas en lien avec les études. En 2004, avec le projet Dix vies sur tapis rouge qui est devenu Quinze vies sur tapis rouge. Une coproduction de Fanny Gagnon et de moi-même. Du sous-titre L’homme absurde regarde l’absurdité de l’homme, autour des non sens du comportements que l’on peut avoir, en tant qu’individu, en tant que société. Quinze courtes scénettes entrecoupées d’un personnage que l’on suivait dans les entre- scènes.

AM – Déjà à ce moment, tu t’intéresses aux comportements humains. C’est une ligne continue, une constance dans ton travail cette recherche de la finesse du comportement, de la gestuelle, et dans Rage, et dans Le Déclin des soleils de glace, et dans Strict Minimum, où tu portes un regard assez lucide sur nos rapports à la société, à l’individu, et où tu dépeins, aussi, de grandes solitudes. Le corps, le geste, la reconnaissance, occupent une place importante dans ton travail… Tu nous présentes des reflets, formellement souvent absurdes – oui, mais véridiques et troublants, près de  la quotidienneté. On se reconnaît dans le langage des corps mis en scène, dans nos comportements en société et dans notre propre relation à l’intime. L’observation fait partie de ta démarche artistique ?

VC – L’humain est un terrain de jeu sans fin. Comme le théâtre c’est des êtres humains qui sont sur scène, et ça se trouve que c’est le matériau, le vecteur, le plus approprié pour parler de l’être humain. Même dans le cas d’une scénographie qui ne colle pas sur le réel et qui ouvre sur un autre niveau, le geste, lui, restera toujours humain. Le geste, et ce qui nous pousse à agir, resteront toujours fondamentalement humain.

Stict Minimum
Crédit photo:Patrick Simard

 

La discussion dérive autour de l’œuvre ouverte et de l’œuvre fermée. Je lui mentionne que j’apprécie beaucoup son travail pour l’ouverture qu’elle propose. On peut se glisse à travers des trames possibles, et les couches de sens multiples permettent une zone de grande liberté d’interprétation pour le spectateur, quand le geste prend le relais de la parole, le langage devient à la fois universel et ouvert… On parle de degré de perception et de perception multiple.

VC – C’est ce que je trouve aussi intéressant après la présentation d’une pièce, c’est d’en discuter avec le public et de connaître ce qu’il en a perçu.  Strict Minimum est une pièce plus narrative, je ne veux pas comparer avec les autres, mais oui plus narrative en soi, et qui donne une bonne ligne directive. Dans Strict Minimum, on se retrouve avec une double histoire, l’histoire du manipulé et l’histoire du manipulant. L’histoire du manipulé est claire et se lit de façon simple et touchante : c’est un parcours d’une existence. L’histoire du manipulateur est plutôt évoquée. À certains moments, il y a des chassés-croisés, des situations qui sont similaires ou qui ont été vécus par les deux ou qui sont en réactions l’une par rapport à l’autre… Une porte ouverte sur la vie de celui qui génère le spectacle, finalement…

Strict Minimum
Crédit photo:Patrick Simard

La discussion s’anime maintenant autour des différentes visions d’une même pièce, souvent partagées par des spectateurs à l’imaginaire aiguisé. Autant d’histoires possibles que de spectateurs présents…

– Souvent on peut voir ce que l’on a envie de voir…

– Ce que l’on a besoin de voir…

Je lui parle du prix international LOJIQ qu’elle a gagné avec Le Déclin des soleils de glace lors de la Bourse RIDEAU 2012. La formation de son choix dans le pays de son choix. Rien de moins.

AM – As-tu décidé où tu partais ?

VC – Je pars à Londres en janvier pour faire des formations durant le London International Mime Festival. Un très gros festival de théâtre gestuel. Je vais rencontrer des gens, suivre des formations et voir des spectacles. Du théâtre physique. Il va y avoir des spectacles qui vont amalgamer autant du théâtre que de la marionnette, du cirque, de la danse. Je pars trois semaines.

Elle me décrit le festival, les formations. Elle sait bien viser. Ça fait rêver.

AM – Parle-moi de spectacles marquants que tu as vu. De spectacles  où tu t’es dis, c’est vers ça que moi je veux me diriger, c’est ça qui m’allume comme théâtre….

VC – Plusieurs spectacles peuvent être marquants, je crois, dans une vie. Que j’ai vu… Des spectacles marquants… Un des premier, ça été Lifting du Théâtre CRI. J’étais au cégep pis ça, ça m’a fait ok, ça peut être ça du théâtre. Ensuite, Gaff Aff de Zimmermann & de Perrot, un spectacle de Pina Bausch qui m’a jeté par terre…

– Où ?

– À Paris.

– Quand ?

– En 2006. Gaff Aff en 2007. Incendie de Wajdi Mouawad, pour toute la dramaturgie, la construction dramatique, aussi.

AM – Tu es à la fois idéatrice, créatrice, comédienne, auteure et metteure en scène, mais aussi directrice artistique et administrative du Théâtre à Bout Portant. Comment on en arrive à bien gérer création et administration ?

VC – C’est quelque chose… Mais quand on a des idées, souvent c’est en faisant des projets… Moi j’ai deux moyens d’avoir des idées… Quand je suis en train de faire un projet, j’ai des idées pour d’autres projets et quand je vais voir des projets. C’est le fait d’être en contact avec de la création, avec de la passion, avec un engagement certain qui parfois te fait partir ailleurs et souvent tu vas écouter et tu vas partir – ailleurs, et c’est dans cet ailleurs dans des idées qui se génèrent, par ce que tu vois, mais qui n’a, finalement, rien à voir, avec ce que tu vois… Mais qui sont porteurs d’idées, de brides de départ.

AM – Alors que tu représentes Strict Minimum ces jours-ci à Chicoutimi, tu travailles sur quoi en ce moment ? Qu’est-ce que tu nous prépares ?

Elle hésite. C’est drôle… Quand je réécoute l’enregistrement, je me rends compte qu’elle étire vraiment ses phrases, les syllabes, la lettre. Elle se demande par où commencer ou encore, si elle m’en parle…?

VC – En fait le prochain projet…C’est…En fait le prochain projet va être l’objet de ma résidence en Colombie… C’est une bourse du CALQ.

AM – Tu pars quand ?

VC – À l’automne 2013. Pendant que je mangeais de l’asphalte, à faire des milliers de kilomètres en tournée, là où finalement t’as l’temps de mijoter plein d’idées… Là je me suis retrouvée avec une super de bonne idée formelle, à me à dire, wow oui, il faut que je fasse ça… Pour moi le fond et la forme sont tous les deux très importants. Autant le propos que le contexte dans lequel ça prend forme. Et il faut que ça soit plastiquement intéressant et évocateur. Des décors porteurs de sens. Des décors – une scénographie ! qui va au-delà du décor. Plus de simples décors. Une scénographie qui apporte au spectacle des éléments, des éléments narratifs, déclencheurs ou perturbateurs. Des éléments qui ne sont pas que plaqués, mais qui participent à l’évolution de la pièce. Le poids de la scénographie, du décor…

AM – L’histoire de l’accessoire…

VC – Avec Strict Minimum, c’était d’aller à l’essentiel. Qu’est-ce que peut être ma scénographie quand  je la ramène à l’essentiel ? C’est le corps humain. Dans une pièce de théâtre si on essaie de réduire le plus possible, qu’est-ce que ça prend ? Ça prend une personne, un peu d’éclairage et puis de l’imagination. Avec ça on arrive à faire embarquer les gens, ceux qui vont se prêter au jeu. Tout se peut avec quasiment rien, suffit d’un peu d’imagination.

AM – La question rêvée… Qu’est-ce que tu aimerais que l’on te pose comme question ?

Elle hésite vraiment.

– La génèse. Sur la… Ouais.

– Le processus créateur ?

– Ouais la genèse de qu’est-ce qui te pousse à parler d’un tel sujet. Tsé, on parle souvent de la création en soi mais ça part souvent de choses très profondes.

–  Ça part de soi aussi…

–  Ouais, de vécus ou d’observations qui sont très marquants parce que sinon on ferait pas d’art, on ferait pas de pièces de théâtre, on ferait pas de films, si on était pas fondamentalement touché par quelque chose de plus grand que soi. Qui prend d’assaut tous les sens.

Le Déclin des soleils de glace
Crédit photo: Patrick Simard

J’arrête l’enregistrement.  Je crois que j’ai assez de «stock». J’en ai même beaucoup, beaucoup trop…  À l’écoute de l’entrevue, je fais quelques coupes. Des mises de côté. On aura bien le temps et d’autres occasions pour reparler de la Colombie. Car pour l’instant, il faut s’en tenir au Strict Minimum.

Vicky Côté : « Depuis deux ans, Strict Minimum a mené son petit bonhomme de chemin sur les routes, a touché à trois continents, a été présenté dans des lieux parfaits tout comme dans des endroits extrêmement incongrus. Mais surtout, Strict Minimum a fait rêver, rire et pleurer toute sorte de gens. Sans même prononcer un seul mot. Et ça, c’est le plus beau. Et c’est pas fini. »

NOUVELLE ET UNIQUE REPRÉSENTATION

À CHICOUTIMI  LE 13 NOVEMBRE 2014

Événement Facebook :

Strict Minimum – Événement Facebook du 13 novembre 2014

La pièce a été présenté la première fois du 14 au 24 novembre 2012- 20h00

À la salle Murdock du Centre des Arts et de la Culture de Chicoutimi.

Les représentations ont lieu du mercredi au samedi.

Pour réservation : 418-290-0207

www.theatreaboutportant.com

Création / manipulation: Vicky Côté

Mise en scène: Vicky Côté & Mélanie Charest

 Conseillère aux mouvements: Valérie Villeneuve

 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :