Ce qui se tait dans l’ellipse

Marie-Christine Lemieux-Couture

La rhétorique est amorale comme le serait un couteau. Exactement comme un couteau. Un outil n’est ni bien ni mal, il relève de qui l’emploie. On peut utiliser un couteau pour manger comme on peut l’utiliser pour poignarder. On peut user de la rhétorique pour manipuler, persuader, taire notre adversaire; on peut en user pour séduire, plaire, rendre notre discours intelligible à l’autre devant nous. Elle peut aller de pair avec un pouvoir-dire, pouvoir soumettre l’autre à ses idées, autant qu’elle peut déployer un terrain de jeu où les idées se côtoient et se déploient. La rhétorique ne s’occupe pas de ce qui est dit, mais du comment c’est dit. Elle ne s’oppose pas à la logique, elle lui est indifférente.

En fait, la rhétorique inspire la suspicion, celle de cacher un mécanisme de répression. Or, elle dépend grandement de la subjectivité dans laquelle elle s’inscrit. Le langage en lui-même n’est jamais neutre. Les féministes le savent et c’est pourquoi elles travaillent à déconstruire les rapports de force qu’il dissimule.

En marge du discours

L’ellipse est une figure de style, c’est l’omission de certains éléments d’un discours, sans nuire à sa compréhension, de manière à accélérer son dénouement. Si vous avez déjà écouté les histoires débordantes de détails d’un enfant, vous savez à quel point l’ellipse est nécessaire à l’intelligibilité d’un récit. L’ellipse est utile, mais elle peut également jouer un rôle de marginalisation. Dans le discours politique, social et médiatique, l’ellipse peut mettre en jeu de nombreux lieux communs où se rejouent une multitude de valeurs normatives et conservatrices afin de maintenir une aliénation qui profite aux classes dominantes.

Par exemple, si on parle de « société démocratique », on sous-entend une société où tout le monde a la même égalité des chances, où chacun exerce équitablement le même pouvoir. Or, ce que propage silencieusement le fait de qualifier une société profondément marquée par les inégalités de « société démocratique », c’est que (par exemples) les élus sont légitimés d’intenter toutes actions qui vont à l’encontre du bien commun parce qu’ils ont obtenu l’aval d’une majorité populaire en faisant sortir le génie de l’urne; que si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils ne travaillent pas suffisamment pour être riches ou qu’ils n’en ont pas l’étoffe puisqu’ils pourraient l’être; que si les femmes sont exclues d’un débat public, c’est parce qu’elles n’ont pas les compétences, ne sont pas rationnelles, refusent le micro tendu du patriarcat bienveillant; que si les minorités culturelles ne s’intègrent pas, ce n’est pas parce qu’un mur de préjugés se referme devant elles, mais parce qu’elles ne font pas les efforts nécessaires; etc.

Il arrive que l’ellipse ait l’efficacité d’un mensonge par omission, qu’elle soit le véhicule des tabous, qu’elle participe à la promotion de préjugés.

Ne pas dire, les femmes

Pour répondre à des discours qui reposent sur de telles ellipses, il faut faire tabula rasa et reprendre du début. Chaque fois. Démonter les lacunes du discours, les présupposés sur lesquels reposent des arguments fallacieux, définir les limites d’inclusion et d’exclusion soutenues par la représentation des idées, rendre visible ce que les images marginalisent, etc. Et il faut le faire avec éloquence, avec style et charisme, avec une dose d’humour aussi, pour éviter l’invisibilisation du spectacle, pour produire une perspective susceptible d’être partagée par une majorité. Entrer dans le dialogue avec ce que tait une ellipse exige de trouver une façon de se raccommoder avec les imperfections du langage pour exprimer des idées et des perspectives laissées sans mot, faute d’incarner une norme. Un tel exercice est, disons-le, exaspérant parfois. 

Vingt-cinq ans après la tuerie de la Polytechnique, il existe encore des gens pour affirmer qu’on ne saura jamais exactement pourquoi c’est arrivé*. Qu’on prétende que la violence du massacre ne visait personne en particulier ou relevait de la maladie mentale participe d’un même mécanisme répressif : utiliser l’ellipse pour nier la nature profondément antiféministe du geste, accuser les féministes de récupération politique du drame, exclure les discours antiféministes de la folie meurtrière du tueur et couvrir un controversé projet de loi facilitant l’accès aux armes à feu. De tels propos résistent aux faits, 14 femmes tuées, 11 blessées; 2 hommes blessés, certes, or, ils n’étaient pas la cible. La cible est inscrite dans la lettre de suicide du tueur** : les féministes, des femmes qui ont usurpé ses privilèges d’homme. Ce n’est pas l’acte isolé d’un fou, c’est le passage à l’acte d’un homme dévoré par la haine, celle des féministes. Une haine qui, cette année seulement, a inspiré le tueur de la Isla Vista et s’est inscrite dans les menaces visant à taire Anita Sarkeesian, critique féministe de jeux vidéos. Une haine, donc, qui a un potentiel de reconduite. Mais une haine qui se situe d’abord, moins spectaculairement, dans le quotidien, dans le privé, dans la culture. Une haine dont les blessures se sont bégayé une structure narrative entre les hashtags des réseaux sociaux, secouant la doxa sur son passage.

Le dire ne répond à aucun agenda politique caché. Le dire repose sur des faits, s’enracine dans la mémoire des événements, participe à la réflexion, à la nécessité criante de prévenir la violence faite aux femmes. Le 6 décembre 1989, 14 femmes ont été tuées par balle, des milliers d’autres ont intériorisé le massacre : c’est toute une génération de femmes qui a en elle porté l’horreur, dans le silence des ellipses et le sentiment de trahison. Taire la portée politique du geste, c’est faire violence à notre mémoire collective. Le taire vise à banaliser la haine contre les femmes sur laquelle se fondent le sexisme, le masculinisme, la misogynie, l’antiféminisme. Le taire, c’est laisser faire, laisser ramper la haine et son potentiel destructeur.

Se taire, se conformer au moule des privilégiés pour éviter la dissonance de nos différences et de notre diversité, c’est ne pas dire que nous n’usurpons la place de personne. La place que nous prenons, c’est la nôtre, et on peut bien la prendre en étant celles que nous sommes, sans les chaînes d’une norme qui nous nie.


* Ex. Le ministre de la Justice, Peter Mackay, a affirmé il y a quelques jours que : « nous pourrions ne jamais comprendre ce qui s’est passé, pourquoi cela s’est passé, pourquoi ces femmes ont été ciblées dans cet horrible acte de violence  ».

** Ne pas nommer le tueur. Ne pas lui accorder la gloire de passer à l’histoire par le spectacle de l’horreur. C’est mon ellipse.

Commentaires

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One thought on “Ce qui se tait dans l’ellipse

  1. Bonjour MCLC,

    Votre propre rhétorique est la plupart du temps fort séductrice: normal, vous écrivez si bien. Rares sont les plumes au Québec qui marient aussi bien beauté et argumentaire solide. Non pas que je sois toujours en accord avec vous, loin de là, mais des textes si touchants et vrais comme celui-ci me rappelle pourquoi j’adore vous lire.

    – Un lecteur qui vous suit depuis votre texte portant sur Gilbert Lavoie, du blogue de « Terreur!Terreur! »

Pas de commentaires, merci.