Le droit à l’éducation pour tous?

Le droit à l’éducation pour tous?

À monsieur Martin Coiteux, Président du Conseil du Trésor

Le 10 décembre, c’était la journée mondiale des droits de l’homme. L’un des droits fondamentaux reconnus par tous les pays qui adhèrent à la déclaration de l’ONU est le droit à l’éducation. Ce jour-là, la courageuse jeune Malala recevait le prix Nobel de la Paix parce qu’elle défend, envers et contre tout, le droit à l’éducation pour tous.

Chez nous, la question ne se pose pas, n’est-ce pas? Tout le monde a droit à l’éducation. Tout le monde est même OBLIGÉ d’aller à l’école jusqu’à 16 ans. Tout le monde a également accès à un palier d’enseignement supérieur à peu près gratuit: le cégep. Tout le monde. La preuve: chez nous, plus de 26 % des gens détiennent un diplôme universitaire, baccalauréat ou plus. C’est beau. Tout le monde a la chance de réaliser ses rêves.

Ah oui?

Je vais pourtant vous dire que non. Pas tout le monde. Chez les citoyens issus des Premières Nations, le taux d’obtention de diplômes universitaires tombe à environ 9 %. Pourquoi?

Dans plusieurs communautés autochtones isolées, à cause des nombreux visages de la misère qu’on y rencontre, l’éducation est déficiente: manque de professeurs qualifiés, écoles mal équipées ou trop éloignées, enfants ne disposant pas du matériel adéquat ou ne mangeant pas à leur faim, langue d’enseignement (français) différente de la langue maternelle, et je passe sur les problèmes liés à la violence ou aux toxicomanies, et aux grossesses hâtives. Je connais des profs qui travaillent dans des réserves, des profs autochtones et allochtones. Ils travaillent fort. Font de leur mieux. Mais manquent cruellement d’outils et de support.

Si bien que lorsque des jeunes parviennent à terminer leur secondaire et à s’inscrire dans un cégep, ils arrivent avec de multiples handicaps. D’abord, en moyenne, ils accusent un retard académique d’environ trois ans par rapport à l’ensemble des élèves. Ensuite, ils ont souvent des enfants (ce n’est pas un handicap en soi, mais ça complique la logistique). Ils sont plus âgés que les autres en général. Le français est pour eux une langue étrangère, et certains concepts très simples pour les occidentaux que nous sommes leur paraissent complètement abscons, sans compter les référents culturels absents (chaperon rouge et méchant loup? connais pas!): suivre le simple discours quotidien des profs est très difficile pour nombre d’entre eux, sans compter les lectures, rédactions et autres examens qui nécessitent que l’on comprenne bien les questions qui y sont posées ainsi que les concepts auxquels elles font référence. Et puis, on est loin de chez soi. Le tissu social est brisé. On s’ennuie des siens, on a du mal à s’adapter au rythme et au fonctionnement de la vie « en ville ». Tout est compliqué: formulaires, rendez-vous, logement, garderie, amenez-en des complications. Et il y a le racisme. Ils se font refuser des logements, des places en garderie, des emplois. Ils se font harceler ou insulter dans les lieux publics. Leurs enfants se font intimider à l’école. Il faut être fait fort pour être Autochtone et poursuivre des études. Et il faut du support.

Aussi dans plusieurs cégeps, il existe des structures qui fournissent du soutien académique et social à ces élèves, comme c’est le cas aussi pour les élèves allophones en général. Dans le cas qui nous concerne, une ou plusieurs personnes ressources, selon le budget alloué, donnent du français d’appoint, parfois de l’anglais, aident aux lectures et aux devoirs, lisent avec eux leurs questions d’examen. On les accompagne aussi dans toutes sortes de démarches de la vie. On va parfois chercher la petite à la garderie ou conduire une maman à l’urgence avec son bébé malade. On fait le pont avec les ressources psycho-sociales au besoin. On devient, en quelque sorte, la famille empruntée qui permet de continuer malgré toutes les embûches. Qui permet de réussir. D’obtenir un diplôme et d’avoir une meilleure vie. Ces mesures sont essentielles pour une population qui détient trois fois moins de diplômes d’études supérieures que l’ensemble des citoyens du Québec.

Et puis, chez les Autochtones, lorsque quelqu’un obtient un diplôme d’études supérieures, c’est toute la communauté qui l’obtient. C’est toute la communauté qui s’enrichit. Nelson Mandela disait: « L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde ». Il avait raison. Tranquillement, mais sûrement, la situation des familles autochtones s’améliore, parce que de plus en plus des leurs s’instruisent. Ils apportent avec leurs diplômes des outils pour défendre leurs droits, pour faire des choix collectifs plus éclairés, pour se gouverner eux-mêmes avec plus de diligence et d’efficacité, pour mieux gérer leurs ressources. Pour sortir de la dépendance à l’État. Chaque fois qu’un diplôme entre dans une communauté, il contribue à éteindre le grand incendie de misère qui brûle depuis trop longtemps dans ces vies.

Au collège où j’enseigne, il existe une de ces structures dont je parlais plus haut. Elle est en place depuis 1997. Et elle donne des résultats. Nos élèves réussissent. Ils obtiennent leur diplôme, vont à l’université, se tricotent des vies de citoyens libres. Et ils nous disent, régulièrement, que sans nos mesures d’aide, ils n’y seraient pas arrivés. Nous sommes d’accord avec eux.

Pour fonctionner, nous disposons d’un budget qui permet, entre autres, de libérer d’une partie de sa tâche une enseignante pour qu’elle puisse offrir le soutien académique et social. C’est peu. On manque souvent de temps, et parfois d’énergie. Mais les efforts fournis valent la peine. Le budget provient en majeure partie d’une subvention du ministère de l’Éducation que nous demandons chaque année depuis 1997 et qui nous est octroyée sans problème puisque les résultats sont très éloquents. Il s’agit d’un montant d’environ 30 000 dollars. Des pinottes pour l’État. Toute la vie pour nous.

Mais cette année, notre subvention est bloquée. On nous l’a octroyée, mais les sous sont retenus par le Conseil du Trésor. À nos questions, on répond un peu légèrement que c’est la faute au « changement de gouvernement ».Comme si celui-là n’avait pas changé plusieurs fois en plus de quinze ans. Nous sommes sans ressources et sans véritables réponses depuis le mois d’août. Si nous n’avons pas cet argent, nous ne pourrons pas fonctionner bien longtemps. Les cégeps doivent faire face à des coupures monumentales. Le nôtre pourra difficilement supporter la structure d’aide sans soutien financier, comme ce sera le cas, probablement, pour plusieurs collèges. Ça nous écoeure.

Ça nous écoeure parce que nous savons tout le mal que le manque d’instruction et la pauvreté (qui sont corollaires) font à ces communautés. Nous savons aussi aussi que le manque d’instruction et la pauvreté font des femmes et des filles autochtones des personnes vulnérables, plus susceptibles que les autres de se trouver dans des situations où leur intégrité morale et physique pourrait être en danger. Nous savons que le travail que nous faisons au quotidien auprès de ces élèves change quelque chose dans la vie de toute leur communauté, et donc aussi dans celle de leurs soeurs, de leurs mères, de leurs filles. À l’heure où notre gouvernement vient d’annoncer une prochaine commission d’enquête sur la violence faite aux femmes qui se penchera aussi sur le cas particulier des femmes autochtones, à l’heure où l’on remet le prix Nobel de la paix à des gens qui défendent le droit à l’éducation, il serait temps que notre gouvernement fasse preuve de simple bon sens et remplisse ses obligations d’assurer à chacun des citoyens de ce territoire l’accès à l’éducation auquel tous ont droit.

Monsieur le Président du conseil du Trésor, en retenant nos subventions,  en empêchant nos services d’apporter à nos élèves des Premières Nations tout le soutien nécessaire à la réussite de leurs études, vous vous faites complice de l’odieuse politique ethnocidaire qui prévaut en ce pays depuis 1876, année de l’adoption de la Loi sur les Indiens. Les empêcher d’étudier, c’est les empêcher d’aider leurs communautés à se développer. C’est contribuer à les maintenir dans l’état de dépendance à l’État où les place le manque de moyens. C’est aussi, monsieur Coiteux, laisser les femmes et les filles de ces communautés risquer de venir grossir le nombre des quelque 1200 femmes autochtones disparues depuis 1980, puisqu’elles demeureront vulnérables et pauvres, faute d’éducation.

Maintenant que vous voilà informé, monsieur le Président du Conseil du Trésor, de la réelle pertinence de cette subvention, nous osons espérer que vous libérerez enfin les sommes dont nous avons besoin pour poursuivre notre travail.

Marie-Claude Labarre, conseillère en orientation

Marie Christine Bernard, enseignante

pour le Centre autochtone du Collège d’Alma

Commentaires

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3 thoughts on “Le droit à l’éducation pour tous?

  1. Jeanne Jutras

    Comme vous avez raison!En tant que professeure au secondaire à la retraite, j’ai enseigné déjà, à Amos, à quelques autochtones de la réserve de Picogan. Ces jeunes ont vraiment besoin d’aide. Je vous appuie donc à 100%

    1. Marie Christine Bernard

      Merci!

  2. normand guerin

    c’est merveilleux cette lettre merci pour les enfants

Pas de commentaires, merci.