Grossière indécence ou évasion fécale?

Il est de bon ton de parler de liberté d’expression ces jours-ci. Les paroles et les mots dérangent souvent plus que les actions, semble-t-il. Parlez-en à Christian Bégin qui a soulevé les passions lors d’un discours dans lequel il décriait les mesures d’austérité imposées par le PLQ tout en suggérant à ses défenseurs de « manger de la marde ». Les mots choisis ont volé la vedette aux idées. On a alors accusé le comédien d’avoir tenu des propos irrespectueux, voire indécents et grossiers. Mais qu’est-ce que l’indécence? Qu’est-ce que la grossièreté?

Est-ce de voir un comédien se crucifier lui-même sur la place publique en utilisant un langage ordurier pour exprimer son mépris ou est-ce plutôt qu’on accepte que des dizaines de milliards de dollars prennent chaque année le chemin des paradis fiscaux dans le silence le plus absolu? Entre les deux, qu’est-ce qui est le plus grossier? Ne devrait-on pas déchirer nos chemises et ruer dans les brancards lorsqu’on apprend que près de 200 milliards de dollars manquent à l’appel? Que l’argent qui manque cruellement à l’État dort paisiblement dans des paradis fiscaux en Suisse, en Barbade ou ailleurs dans le monde? On parle de milliards de dollars, là; pas du budget alloué aux Petits débrouillards! Mais ce n’est pas ce qu’on entend. Ce qu’on entend, c’est que Bégin a dépassé les bornes. On peut cacher notre fortune à l’étranger, mais on ne peut pas dire « mangez de la marde » à des gens. C’est la nouvelle norme au Québec : être crosseur, mais poli.

Le sens du mot « priver »

Le PLQ fait de l’équilibre budgétaire sa quête absolue, son cheval de bataille. Sa solution: l’austérité. Le Québec trône maintenant dans le peloton de tête des nations qui imposent les plus grands efforts économiques à sa population. Le mot « priver » prend tout son sens sous l’ère libérale : on prive l’État de revenus qui devraient normalement circuler en son sein en fermant les yeux face aux évasions fiscales, on demande à la population de se priver et on ouvre la porte à l’entreprise privée en démembrant bon nombre d’organismes et de structures publiques. Décidément, le mot « priver » vole la vedette! Quelles conséquences auront toutes ces coupures sur la province à court et à moyen terme? Le peuple profitera-t-il tôt ou tard de cette tentative de redressement des finances publiques? Si oui, dans quelle mesure ? Le PLQ veut-il retrouver l’équilibre budgétaire pour le bien commun ou pour le bien de l’entreprise privée? J’ignore par quel moyen l’idée voulant que le Québec doive à tout prix couper dans ses dépenses a pu réussir à se frayer un chemin aussi puissant dans l’esprit du Québécois moyen, mais il appert pourtant que plusieurs concitoyens sont maintenant prêts à défendre bec et ongles les mesures d’austérité sous prétexte qu’il s’agit là de LA réponse nécessaire, adéquate et logique à nos déboires économiques. Il semble donc que pour plusieurs, la pilule de l’austérité est déjà avalée.

Avant de demander encore une fois à la classe moyenne de mettre la main dans ses poches, ne devrait-on pas plutôt faire front commun et exiger que les dizaines de milliards, voire centaines, reviennent chez nous et repassent par les coffres de l’État? Faites vos devoirs et rapatriez toutes ces sommes et nous évaluerons par la suite s’il y a encore urgence de couper et de sabrer dans les fonds publics. Présentement, des riches Québécois et Canadiens possèdent des comptes bancaires secrets dans des paradis fiscaux bien connus et amputent par le fait même des fonds importants qui pourraient à eux seuls régler bien des problèmes auxquels la population doit faire face. Alain Deneault, chargé de cours au Département de Sociologie de l’Université du Québec à Montréal, disait justement ceci à Marie-France Bazzo dernièrement en parlant des évasions fiscales: «…un vaste système d’escroqueries qui consiste à permettre, de la part des gouvernements, aux plus puissants de détourner leurs obligations fiscales dans la société…»

Des chiffres qui devraient nous révolter

De ce qu’on connaît, c’est environ 170 milliards de dollars qui sont actuellement cachés dans des abris fiscaux, dont 60 milliards à la Barbade.

Et pendant que ces sommes exorbitantes dorment bien au chaud à l’étranger, on nous répète sans gêne qu’on vit au-dessus de nos moyens, qu’il est impératif de dégraisser l’État, qu’on doit collectivement faire des efforts, que les temps sont durs, etc. Sur le plancher des vaches, c’est l’éducation et la santé qui écopent; les banques et autres entreprises privées ne semblent pas visées par de telles mesures. « Le problème aujourd’hui, ajoutait Monsieur Deneault, ce n’est pas un problème de dépenses, c’est un problème de revenus. » Les entreprises ne contribuent qu’à une hauteur de 10% à l’assiette fiscale, nous apprenait le professeur d’économie, et on prévoit que leur participation n’ira pas en augmentant. Dans un tel contexte, doit-on continuer à couper un peu partout ou doit-on plutôt essayer de se battre afin de remettre la main sur tous ces milliards qui migrent chaque année vers l’étranger? Ironiquement, on demande aux prestataires d’aide sociale de ne pas trop voyager à l’extérieur du pays, mais l’argent ne semble pas connaître de frontières ni de scrupules lorsque vient le temps de faire fructifier ses économies à l’étranger. Rappelons-nous que Couillard a des fonds de placés à l’Ile Jersey et que Québecor possède des filiales au Panama, au Delaware, en Barbade, etc. Cela explique peut-être d’ailleurs pourquoi nos politiciens sont si peu bavards lorsque vient le temps de commenter le sujet ou de promettre des actions claires en vue de contrer ce fléau. Dire qu’après ça, on accuse Bégin d’être grossier… De la marde, on en mange déjà à l’année, vous pourriez maintenant faire votre juste part, non?

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