Québecor et l’information spectacle, au service de la désinformation

« L’essentiel [dans notre société du spectacle], c’est que l’information soit organisée selon les mêmes procédés de suspense et d’émotion croissants qui prévalent au théâtre »

Patrick Lamarque dans Les désordres du sens

 

Avec sa quête de plus de « j’aime », de partages et de clics sur Facebook, Le Journal de Montréal (JdeM) fait toujours plus dans la sensation. C’est ce qui rapporte en revenus publicitaires sur Internet et, quoiqu’on en dise, les médias de Québecor ne sont ni à gauche, ni à droite, ils sont à l’argent.

Cette semaine la cible des organes de QMI pour rapporter encore plus au conglomérat médiatique : les « radicaux gauchistes intimidateurs saccageurs » de l’UQAM. J’exagère à peine.

Au TVA 22h du 24 février, c’est Sophie Durocher dans un entretien avec Sophie Thibault qui a montré jusqu’où elle était capable de se rendre en terme de mauvaise foi alors que dans le JdeM c’est Anne Caroline Desplanques qui publiait « Intimidation, harcèlement et saccage à l’UQAM », ce qu’on pourrait appeler ni plus ni moins un torchon.

L’élément déclencheur de cette épopée médiatique qui surfe sur la même vague depuis quelques jours est une lettre signée par quelques professeurs et un vice-doyen de la Faculté de science politique et droit de l’UQAM qui tiennent à s’ingérer dans la démocratie étudiante pour des raisons douteuses. Vingt-et-un de mes collègues y ont déjà répondu intelligemment.

Anne Caroline Desplanques, elle, a fait preuve d’un peu moins de retenue. Dans son texte qui porte notamment sur l’assemblée générale de grève de l’Association facultaire étudiante de science politique et de droit de l’UQAM (AFESPED), sa mauvaise foi – ou son ignorance, je ne sais trop – commence dès son choix de photo qui fait suite au titre à sensation.

Elle tente d’illustrer le présumé vandalisme avec un mur peint par des étudiants. Le problème, c’est que les étudiants ont désormais le droit de peindre sur ce mur après des pressions faites sur l’administration par des associations étudiantes. Ce militantisme tant dénoncé par des professeurs de la Faculté de science politique et droit dans leur lettre sert visiblement.

Si Mme Desplanques respectait le code de déontologie de sa profession, elle n’aurait pas utilisé cette image : « Photos, graphiques, sons et images diffusés ou publiés doivent représenter le plus fidèlement possible la réalité », selon la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Selon ce même code, « les journalistes doivent situer dans leur contexte les faits et opinions dont ils font état de manière à ce qu’ils soient compréhensibles, sans en exagérer ou en diminuer la portée. » Ce n’est pas ce qu’a fait en ne citant que quelques mots de certaines personnes intervenant pendant l’assemblée générale de l’AFESPED.

Elle ajoute que « Le Journal a été témoin de l’intimidation contre les opposants à la grève », sans expliquer en quoi consistait cettedite intimidation. Pourtant, selon le code de déontologie de la FPJQ, « les journalistes doivent départager soigneusement ce qui relève de leur opinion personnelle, de l’analyse et de l’information factuelle afin de ne pas engendrer de confusion dans le public. »

Étant présent à cette assemblée générale, je comprends bien pourquoi Anne Caroline Desplanques n’est pas allée plus loin dans ses allégations d’intimidation : il n’y en a pas eu. Pour une journaliste en quête de spectacle et de conflits c’est décevant, mais l’assemblée générale qui a duré 6h s’est passée dans le calme et dans le respect du début à la fin.

C’est d’ailleurs la seule information que je donnerai sur l’assemblée parce que les membres présents, autant pour que contre la grève, ont voté avec une majorité écrasante en faveur d’un huis clos médiatique. On comprend aujourd’hui pourquoi les membres avaient raison d’en vouloir un. Ce huis clos n’a évidemment pas été respecté par la journaliste à l’éthique douteuse.

À plusieurs reprises des membres ont demandé aux médias potentiellement présents de s’expliquer pour justifier leur présence ou de quitter la salle, mais elle ne l’a jamais fait. Elle se justifie probablement par « le journalisme d’enquête », mais ce dernier ne doit s’exercer, selon la FPJQ, que s’il y a des « actions socialement répréhensibles », si « l’information ne peut vraisemblablement pas être obtenue ou vérifiée par d’autres moyens » ou si « les gains pour le public dépassent les inconvénients ». Dans ces cas, « le public sera informé du recours à [l’anonymat] ».

Vraisemblablement, rien ne la justifie cette fois-ci, elle aurait pu avoir toutes les informations nécessaires à la fin de l’assemblée en questionnant des participants. D’ailleurs, Mme Desplanques ne mentionne nulle part qu’elle a défié un huis clos médiatique. Défierait-elle le huis clos du Conseil des ministres de la même façon? J’en doute. J’imagine que c’est parce qu’eux donnent toujours toute l’information que les médias demandent.

L’énumération des pratiques douteuses de la journaliste, qui a déjà été blâmée par le Conseil de presse du Québec pour inexactitudes, pourrait continuer, mais avec ces quelques éléments il est plutôt évident que le seul but derrière les produits médiatiques de QMI sur l’UQAM cette semaine est de semer l’émoi et de susciter des réactions, probablement pour des raisons de profits.

Il ne faut toutefois pas blâmer seulement les journalistes et les commentateurs pour ce type de contenu médiatique. C’est tout le système qui met de la pression sur ses acteurs qui fait qu’on a droit à ce genre de texte dans le JdeM par exemple. Les journalistes de certains médias ne sont donc parfois que des instruments de ce système, à leur détriment bien évidemment.

Ce système médiatique, puisqu’il est en transformation, cherche à générer toujours plus de revenus, ce système a peur des idées moins dominantes parce qu’elles le mettent en péril, ce système se fait d’abord à l’avantage des propriétaires médiatiques plutôt qu’à l’avantage du public et de son intérêt. La seule défense qu’il reste aux citoyens, c’est leur esprit critique.

Ce n’est pas parce que le journal le dit que c’est complètement vrai. Cette fois-ci, j’en ai eu la preuve de l’intérieur.

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Extrait du passage de Sophie Durocher au TVA 22h le 24 février :


© Sarah Lajeunesse

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