Culture du viol, sport et médias : le cas Leclerc

Marie-Christine Lemieux-Couture

Sandrine Ricci et Marie-Christine Lemieux-Couture

Outre les normes de virilité et de masculinité agressives auxquelles sont soumis les athlètes, force est de constater que le milieu du sport et le traitement de la nouvelle sportive sont gangrenés par la culture du viol. Une culture où l’on déresponsabilise l’agresseur, questionne la crédibilité de la victime, blâme une féminité qui appellerait à l’agression, exige le silence autour de la violence sexuelle notamment pour ne pas gâcher la réputation de l’équipe ou la noblesse du sport. Tout se passe comme si la victime pénalisait l’ensemble des amateurs de sport et la brillante carrière sportive des athlètes en passant aux aveux. Le cas du viol collectif de Steubenville est emblématique en la matière. Plus récemment, une chronique sportive nous offrait une autre facette de cette tendance à banaliser la violence sexuelle contre les femmes.

Cet impérieux besoin de rectifier les faits

La veille du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, le chroniqueur sportif Martin Leclerc a décidé de donner sa version des faits concernant un « scandale » d’inconduite sexuelle impliquant six joueurs de l’équipe junior majeure de hockey de Gatineau, les Olympiques. Selon le principal intéressé, le blogue Sports de Martin Leclerc serait « le plus lu sur l’ensemble du site Internet de Radio-Canada, toutes sections confondues ». Il nous paraît d’autant plus justifié d’en questionner certaines lignes éditoriales, prenant pour acquis que cette tribune est à la fois un exemple d’expression de la pensée dans le domaine sportif québécois, une influence certaine dans ce milieu et l’une des plumes de la société publique Radio-Canada.

« Martin Leclerc a vu les images des caméras de surveillance de l’établissement et elles ne correspondent pas à ce que les médias véhiculent. » Paraît-il.

Ordoncques, le chroniqueur objecte contre la couverture médiatique d’une affaire de (présumée) grossière indécence la facilité avec laquelle l’édifice d’une réputation peut s’écrouler (de manière « épeurante », écrit-il, tout à son émotion), en l’occurrence la réputation des joueurs de Gatineau. Leclerc qualifie d’« amalgame » le fait que, dans un article sur ladite affaire, le Ottawa Citizen ait jugé pertinent de rappeler que deux joueurs d’une autre équipe de hockey, de l’Université d’Ottawa, avait fait face, quelques mois auparavant, à des accusations d’agressions sexuelles. « Amalgame », au sens de « alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires », comme le définit le dictionnaire ? Il n’y aurait aucun donc rapport entre ces deux « scandales sexuels » impliquant des hockeyeurs qui plus est, d’une même région ? 

« Hey gros, elle m’a sucé »

Dans les toilettes à l’étage, une femme aurait eu des relations sexuelles avec six membres des Olympiques, pendant que leur co-équipier faisait le guet devant une porte que des employés ont tenté en vain d’ouvrir, selon leurs dépositions à la police dont la bande audio et la transcription ont été publiées par Le Droit. «Hey gros, elle m’a sucé », se serait vanté l’un des joueurs, en remontant son pantalon.

Selon sa propre interprétation d’une vidéo de surveillance du Boston Pizza, le chroniqueur Leclerc insiste sur le « pas assuré », la « démarche solide » et dès lors la responsabilité de la femme impliquée dans cette sordide affaire, alors que plusieurs témoins sur place l’ont perçue « fortement intoxiquée et désorientée », tel que le relate Le Droit. Comme c’est la tradition, on insiste sur l’habillement de la cliente du Boston Pizza – « une jupe très courte et des talons hauts », et sur sa conduite appelant la promiscuité sexuelle (elle aurait même montré ses seins !).

À sept reprises, le blogueur Martin Leclerc souligne que la femme aguichante ne semble absolument pas saoule. Le plaideur radio-canadien fait aussi intervenir la louche présence d’un homme : – Un présumé complice ? Un proxénète ? – laissant sous-entendre, au mieux, un échange économico-sexuel, au pire, un coup monté contre les joueurs.

Du consentement

Après avoir copieusement décrit les agissements aussi dévergondés que délibérés de la cliente du bar lors de cette « dure soirée au Boston Pizza » (dure, aheum, pour les hockeyeurs et leur organisation, s’entend), Leclerc conclut avec autorité :

« Ce que le film de cette soirée révèle, c’est qu’un ou des jeunes hommes ont fini par céder aux avances d’une femme. On peut certainement remettre en question le lieu que les parties concernées ont choisi pour faire plus ample connaissance. Mais au bout du compte, il s’agit de jeunes hommes qui prenaient un repas au restaurant, et qui ont été sollicités avec persistance et qui ont fini par accepter les avances d’une femme. Point. »

Par contraste avec cette démonstration euphémistique et le renvoi de responsabilité qu’elle inspire, une employée du bar interrogée par la police fait la lecture suivante de la situation dont elle fut un témoin direct :

« Ouais, elle avait l’air plus d’avoir pris je sais pas, de l’esctasy ou quelque chose, parce qu’elle arrêtait pas de se toucher, pis elle avait l’air d’être – je m’excuse du terme, mais – en chaleur hier. (…) Pis elle était après tout le monde dans le bar, tous les gars qu’il y avait dans le bar, elle était après. Faque là, c’est ça. Moi, j’ai parlé au président [de l’équipe des Olympiques, NDLR], Faque là, il m’a dit: «Ben là, elle étais-tu consentante ou pas?» J’ai dit: «Regardez Monsieur, consentante ou pas, là, t’es une équipe de hockey qui est connue au Québec. Là, je veux dire, c’est à eux autres à dire non.»

Une (ré)action indécente

Pour l’instant, aucun média n’a traité cette histoire comme une agression sexuelle puisqu’elle a généré une enquête pour « action indécente ». Indécente de la part de qui ? La bande sonore des dépositions diffusées par Le Droit corrobore la version des faits contre laquelle s’insuge Martin Leclerc : femme fortement intoxiquée, relation sexuelle collective dans les toilettes d’un restaurant, porte bloquée, joueur faisant le guet pendant que ses co-équipiers font la queue…

Constatant l’empressement de Martin Leclerc à blanchir la réputation des sportifs, nous nous sommes demandées si ce chroniqueur avait écrit d’autres articles où serait mentionnées l’une des nombreuses affaires de viol avérées impliquant des athlètes (ou des entraineurs). En jetant un coup d’œil aux contributions du chroniqueur publiées au courant de l’année 2014, nous avons bien trouvé un autre texte au sujet de la violence envers les femmes, intitulé « Justice fantoche : McGill et la LNH livrent le même combat ». Là encore, le blogueur sportif est révolté par une réputation entachée, déplorant en l’occurence le traitement réservé à Luis-Andres Guimont-Mota, des Redmen de McGill. Martin Leclerc critique la décision de la direction qui avait retiré le joueur de son équipe pour finalement le réintégrer, après qu’il ait été acquitté des accusations de menaces et voie de fait sur sa conjointe. Le blogueur de Radio-Canada ne semble pourtant pas banaliser les actes de violence : dans un autre texte intitulé « La LNH trop tolérante avec ses délinquants ? », il se demande si les joueurs violents et récidivistes ne devraient pas être exclus de la ligue de hockey et faire face à une sorte de « peine capitale », pour reprendre ses termes. Alors, pourquoi en appeler d’une décision d’exclure un joueur le temps que la justice suive son cours ?

L’esprit d’équipe

Dans une autre chronique, Leclerc coiffe 2014 avec une rétrospective ayant pour titre « En 2014, le sport a suscité des débats de société ». Or, il s’avère que l’un des débats de société ayant largement défrayé la chronique en 2014, incluant le sport, concerne la violence envers les femmes, plus particulièrement la violence à caractère sexuel, brille par son absence. On peut regretter que le chroniqueur n’ait pas profité de son bilan de fin d’année pour revenir sur l’une ou l’autre des « affaires » qui ont marqué le milieu du sport ou mieux. Sans craindre les amalgame, il aurait ainsi pu en évoquer une série, pour en souligner les traits communs. Ce ne sont (malheureusement) pas les exemples qui manquent : le viol collectif perpétré par des joueurs des Gee Gees de l’université d’Ottawa, les accusations de viol contre le footballeur Josh McNary, contre Robinho de l’AC Milan, contre le joueur de basketball Chris Jones ou encore les discussions au sujet des rapports d’autorité et de pouvoir entraîneur-joueuse menant à des agressions sexuelles.

Le lectorat de Martin Leclerc aurait ainsi pu se scandaliser avec lui des vies endommagées par cet esprit de corps qui associe trop souvent les athlètes, universitaires ou professionnels, à la problématique des agressions sexuelles. Il aurait peut-être réfléchi à la facilité « épeurante » avec laquelle la vie d’une femme peut être détruite, rapidement, n’importe quand, à cause d’un agresseur, de même qu’aux conséquences de la culture du viol qui imprègne certes l’ensemble de la société, mais qui règne avec une persistance troublante dans le milieu du sport ? Au moment d’écrire ces mots, 11 jeunes femmes athlètes ont rompu le silence et dénoncé leur entraîneur de ski.

Pour en finir avec la culture du bâillon

La culture du viol cherche à maintenir un bâillon autour de la violence sexuelle, à détourner le lieu réel de la peur — celle dans laquelle vivent les survivantes — pour la loger du côté de l’agresseur à la réputation fragile. Nous pensons que les propos tenus par le blogueur Martin Leclerc contribuent à perpétuer cette culture du viol, cette culture du bâillon, et qu’ils n’ont pas leur place dans l’espace public, à plus forte raison sur le site web d’un média de service public.

Ce ne sont ni les victimes ni leurs dénonciations qui entachent le sport et les réputations des athlètes, mais les agresseurs eux-mêmes. Ce vice de raisonnement reflète une culture profondément machiste qui s’attache à défendre ses agresseurs plutôt qu’à remettre en question ses bases institutionnelles menant à une tolérance d’actes répréhensibles.

Le plaidoyer de Martin Leclerc est exemplaire parce qu’il illustre de façon éloquente la tendance à humilier une femme à cause de son comportement sexuel ou de son habillement sexy (slut-shaming) ainsi qu’à la rendre responsable de sa victimisation (victim-blaming). Elles ont pour résultats de contraindre les survivantes à la honte et à la culpabilisation, ce qui mène souvent à l’isolement et au silence. Il faut cesser de vouloir à tout prix protéger la carrière sportive de l’athlète accusé, de son équipe, de ses commanditaires ou du monde du sport in extenso : une réputation solide ne peut que reposer sur la transparence par rapport aux agressions à caractère sexuel, de manière à poser des actions concrètes pour l’éradiquer. En ce sens, un blogueur sportif peut contribuer à mettre fin à la violence sexuelle.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :