La seule chose

Je suis tombée amoureuse au premier regard. Et l’automne dernier ç’a fait 22 ans qu’on est ensemble. Une histoire d’amour typique, avec ses chantages et ses petites trahisons, avec ses grands élans et ses réconciliations. Et malgré tout, envers et contre tout, la confiance mutuelle inébranlable, la complicité, les moments de folie. Quelques purs instants de grâce.

La première rencontre, je m’en souviens très clairement, c’était un lundi matin. Je l’avais appelée de tous mes vœux pendant si longtemps, cette rencontre, forçant l’alignement des étoiles, établissant mon parcours de vie pour aboutir là, en ce lundi matin de 1992.  Je m’étais changée mille fois, avais attaché, détaché, rattaché mes cheveux. Maquillée, démaquillée, remaquillée.

Et puis voilà. J’étais debout dans cette pièce, prête à tout, un livre à la main. Mon offrande. C’était L’Enchanteur, de René Barjavel. Le premier d’une très longue série. Et devant moi, ceux pour qui c’était également le premier rendez-vous. Trente-quatre jeunes gens de 17, 18 ans, pour qui c’était le premier cours de leur première session au cégep. Nous nous sommes regardés, j’ai hasardé un timide : « Bonjour tout le monde, je m’appelle Marie Christine. » Et avant même qu’ils m’eussent répondu, c’était ça. L’amour. Total.

Ça fait plus de vingt ans que ça dure, je vous l’ai déjà dit. Oh, ils m’en ont fait voir. C’est vrai. Il y a eu, dans le lot, un certain nombre de vrais malcommodes que je ne souhaiterais même pas à Philippe Couillard dans son cabinet. Il y a eu des menteurs, des plagiaires, des paresseux, des baveux, des gelés comme des binnes, des petites chipies, des je-sais-tout, des pas pantoute à leur place au cégep, des stallés là depuis un boutte. Des mal embouchés, des obstineux, des retardataires chroniques, des adolescents encore en crise. Des têtes dures, des péteux de broue, des grandes gueules. Des bouchés, des têteux, des pleurnichardes, des lunatiques et — plus récemment — des texteux.

Moi aussi je leur en ai fait voir. Des vertes et des pas mûres. Je me souviens d’avoir mis toute une classe dehors, outrée qu’aucun d’entre eux n’ait terminé le livre au programme à la date prévue. D’avoir fait mettre debout une trentaine d’élèves trop apathiques à mon goût et de leur avoir fait entonner le Minuit, Chrétiens à tue-tête, en plein mois d’avril. D’avoir, avec la gang du cours de Création littéraire, emballé le cégep, littéralement, dans un interminable cadavre exquis. D’avoir emmené un groupe participer au marathon d’écriture et de m’être trompée de jour. D’avoir donné des cours dehors. D’avoir dû faire une ou deux interventions musclées pour faire rassoir des p’tits coqs belliqueux. D’avoir mis zéro à trois filles qui s’étaient donné — quand même — la peine d’apprendre par cœur un modèle de dissertation… rédigé par moi-même l’année précédente. D’être, de nombreuses fois, restée tard dans mon bureau avec quelqu’un qui avait besoin de mon oreille et de ma boîte de kleenex. D’être montée debout sur mon pupitre pour avoir l’attention. D’avoir chanté La MarseillaiseMonsieur le Président et  Le Pornographe du phonographe. D’avoir fait la lecture, à haute voix, de L’Île au trésor ou d’un autre roman, à raison de 20 minutes par cours, chaque session depuis vingt-deux ans. D’avoir éclaté en sanglots en annonçant que je devais partir en congé de maladie. Et ceatera. Une vie, quoi. Une vie, dans laquelle on voit de tout, comme je le disais.

Mais savez-vous ce que je n’ai jamais vu, dans aucune de mes classes ? Jamais, jamais, en vingt-deux ans de fréquentation ? Je n’ai jamais vu d’imbécile. Jamais. Toutes ces années, je n’ai fréquenté que du monde intelligent. Des jeunes adultes parfois ignorants, bien sûr. Ignorants de la littérature, de l’histoire de l’art, du cinéma d’auteur, de la politique et de la philosophie,  de toutes ces choses qu’il est normal d’ignorer, en fait, quand on a 17 ans et qu’on ne vient pas d’une famille d’intellectuels ou d’artistes. Ignorants, mais pas sans culture. Une culture, ils en ont une, qui en vaut bien une autre. À leur contact, j’ai appris énormément de choses. Sur toutes sortes de sujets. Il suffit de se montrer un peu curieux d’eux pour qu’ils vous dévoilent ce qui les passionne et s’empressent de vous en enseigner les rudiments. Et curieux à part ça. Bien sûr, la grammaire, la logique argumentaire et tout ça, ça les barbe comme ce n’est pas permis. Mais la littérature ? Ils adorent la littérature, pour peu qu’on leur parle de littérature pour de vrai. Et, la littérature ouvrant des fenêtres sur tout, j’ai pu voir des esprits s’allumer, des visages s’animer, des conversations s’enflammer sur toutes sortes de sujets, de l’Islam du moyen-âge à la poésie japonaise, en passant par les droits humains et — oui — la folie amoureuse de Phèdre. Et ils apprennent avec joie, à condition qu’on lui laisse un peu de place, justement, à la joie. Et c’est une joie de leur enseigner, une grande joie. Au fond, c’est un acte d’amour.

Dès que je pourrai (oh pas avant plusieurs années, c’est vrai), je prendrai ma retraite de l’enseignement, histoire de me consacrer un peu plus concrètement à la littérature, la mienne, celle que je fabrique. Ils vont me manquer, les beaux visages ouverts de ces étudiants que j’aime en bloc, tous, qui qu’ils soient, et que je défendrai bec et ongles, toute ma vie. Et surtout quand ils se tiendront debout, comme je les ai toujours encouragés à le faire, pour défendre les causes qu’ils jugent justes, quelles que soient ces causes. Je ne sais pas comment je me passerai d’eux, une fois retraitée. Je ne sais pas comment je ferai, sans eux, pour rester debout. Pour continuer de travailler à devenir meilleure. Parce que, s’il y a une chose qu’ils m’ont apprise entre toutes, et qu’ils m’apprennent encore, par les défis qu’ils me donnent, par les questions qu’ils posent, par leurs contestations, par leur ouverture parfois maladroite, c’est à devenir un meilleur être humain.

Merci, les cocos. Je vous aimerai toujours. Et c’est pour vous, chaque matin, que je me lève pour me rendre dans ce collège où je vous retrouve. À vous que je suis loyale. Toujours, sans faillir. Parce que vous êtes la raison de ma présence dans ces murs, et parce que je vous dois, à vous, la seule chose au monde que je puisse donner sans compter: moi-même.

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