Laver ses péchés de féministe frustrée dans un bain de larmes d’hommes cis

Marie-Christine Lemieux-Couture

L’homme cis blanc hétérosexuel s’autoproclamant proféministe est un spécimen plein de surprises. Souvent plus plates les unes que les autres.

Le 31 mars dernier se tenait une manifestation de soir féministe portant sur des enjeux spécifiquement féminins. Thèmes abordés : le projet de loi 20 avec ses restrictions dans l’accessibilité à l’IVG et à la santé reproductive, les mesures d’austérité qui touchent plus durement les femmes, la violence à caractère misogyne dont les militantes paient les frais dans tout espace public (tangible ou virtuel) et l’omniprésence de la culture du viol (à l’intérieur comme à l’extérieur des mouvements militants).

Au moment d’organiser l’événement, nous avons brièvement discuté des concepts de mixité et de non-mixité pour conclure à l’unanimité que ce serait un événement mixte. Au risque d’étonner ceux et celles qui m’accusent d’être une fémi-nazie mal baisée qui prend son bain dans une mare de larmes d’hommes cis blancs hétérosexuels et qui castre régulièrement du mâle alpha à mains nues, je considère que les hommes ont un rôle au sein du mouvement féministe et j’apprécie leur appui. Mais certainement pas celui de certains hommes avant, pendant et après la manifestation ainsi que sur les réseaux sociaux.

Retour sur les arguments antiféministes qui sévissent depuis…

« Heille la féministe enragée, j’suis ton allié, t’as tu compris ? »

Les paciflics ont la fâcheuse manie de s’inviter de tous les événements militants. Ils savent toujours mieux que tout le monde, à leur (indésirable) avis seulement, comment éviter la brutalité policière. Ils s’imposent en exigeant une collaboration sans conteste avec les policiers, critiquent la diversité des tactiques, prodiguent à tour de bras leur morale à deux cennes partout où ils le peuvent. Cette fermeture à l’autre se traduit par une violence symbolique qui stratifie la lutte dans un ordre moral ne défiant aucun cadre. Elle revêt un deuxième axe d’oppression symbolique lorsqu’il s’agit d’hommes cis blancs hétérosexuels qui décident d’envahir la discussion autour d’un événement féministe en expliquant aux femmes comment elles devraient lutter : « remettez donc votre itinéraire », « collaborez, les forces de l’ordre vont vous aider », « n’apportez surtout pas de cintre, ce serait considéré comme une arme », name it. Sous le couvert de l’inquiétude se cachent paternalisme et infantilisation.

Ce n’est pas de leur ressort de nous dire comment nous organiser comme si nous étions incapables de penser nos luttes par nous-mêmes. Si nous ne désirons pas collaborer avec les forces de l’ordre, c’est que nous croyons que la rue nous appartient, que manifester, exprimer son opinion politique ou s’exprimer tout court sont des libertés inaliénables — autant que l’accessibilité à l’IVG — et nous ne désirons pas qu’un quelconque encadrement législatif puisse les contraindre. Il serait contradictoire d’agir autrement.

Ce n’est pas proféministe de prendre la parole à notre place ou de vouloir régir nos luttes, c’est un comportement moralisateur et autoritaire qui mène tout droit au sexisme. En d’autres termes, je dirais : The road to sexism hell is paved with good intentions.

« J’ai honte d’être féministe, exclure les hommes c’est pas rassembleur »

Pendant la manifestation, il a fallu demander à de nombreuses reprises aux alliés de pacotille de reculer de quelques lignes, pour laisser les femmes à l’avant-plan. Il faut comprendre qu’une manifestation n’est pas une parade dans laquelle un proféministe peut aller se quêter des biscuits pour avoir fait sa bonne action du mois et faire le beau pour épater la galerie. Nous n’avons pas à valoriser qui que ce soit pour nous avoir donné son approbation de privilégié à une lutte de laquelle il ne subit aucune oppression.

Une manifestation, c’est l’occupation de l’espace par nos corps pour exprimer des idées politiques, c’est la libération de nos voix, c’est la perturbation de l’ordre incarnée par le combat. Ce combat, c’est d’abord le nôtre. Donc, l’appui proféministe certainement, mais ce sont les féministes seules qui ouvrent leur chemin. En s’imposant aux premières lignes, l’homme cis blanc hétérosexuel maintient le mur du patriarcat devant nous, il nous efface, il reproduit les mécanismes oppressifs là où on revendique leur abolition.

Nos vrais alliés ont reculé avec le sourire ce soir-là, se disant que c’était même un peu ridicule qu’on ait eu à le demander. Ils ont marché avec nous en se laissant guider. Le reste des pseudo-alliés nous a épuisé. Nous avons dû lutter à même nos rangs pour pouvoir occuper celui qui nous revient. Ça s’est ensuite transposé sur les réseaux sociaux, où certains nous ont accusées de sexisme inversé, de discrimination, d’opprimer ces pauvres hommes qui n’ont pas pu bénéficier du spolight qu’on leur assure depuis la naissance.

Il est difficile de voir les lueurs rassembleuses du proféminisme à travers une telle charge antiféministe.

« En tu cas, moué, j’viendrai pu dans vos manifestations »

Nous ne demandions pas grand-chose, juste de comprendre que nous sommes légitimes d’occuper les devants d’une manifestation féministe. Quel est le problème là-dedans ?

Le problème, c’est qu’il y a des hommes cis blancs hétérosexuels qui se disent proféministes tout en backlashant les féministes au lieu de s’en prendre aux mécanismes d’oppression qu’ils portent en eux, aux comportements inappropriés qu’ils ont acquis à grands coups de socialisation stéréotypée, aux privilèges de leur genre.

Être allié implique de savoir que tu ne comprendras jamais totalement l’oppression vécue par l’autre. Ça implique aussi de ne pas se pointer sur la page Facebook d’un événement féministe pour mansplainer à n’en plus finir sur ce que devrait être le féminisme, ça implique un processus de « disempowerment », c’est-à-dire de se défaire de son propre pouvoir pour que celle qui est opprimée dans la société en général puisse avoir l’espace nécessaire pour s’exprimer. Être proféministe, ça ne se clame pas : ça se montre en agissant comme tel.

La menace est tout simplement ridicule quand on sait qu’il y a des présences dont nous nous ferons une joie de nous passer.

« On devrait remplacer féminisme par humanisme »

Y a de la camelote d’alliés qui nous voudrait bien égales, pareilles, conformes. Ils nous voudraient créées à l’image de l’homme, sans faille, sans rien qui dépasse les limites d’un concept d’êtreté défini par des hommes, et au passage, ils voudraient un féminisme qui leur convient et aucun autre. Ce que nous voulons, ce n’est pas simplement être l’égale de, c’est s’autodéterminer. Nous voulons pouvoir affirmer notre différence sans que cela soit perçu comme une faiblesse ; nous voulons être ce que nous sommes, en marge quand nous le voulons bien, sans être jugées sur la base de notre sexe par une morale de gland.

Non, les féminismes ne se réduisent pas à l’humanisme. (Je peux comprendre l’erreur, je l’ai déjà fait.) Mais dans sa portée universelle, ce que l’humanisme tait, c’est la spécificité de l’oppression vécue par les femmes. Réduire toutes les oppressions à l’égalitarisme ou à l’humanisme, c’est nier la diversité de celles-ci et des paroles de la résistance. C’est cacher derrière le baromètre de l’Homme avec un grand H l’ensemble des théories, littératures, pensées, philosophies qui sont nées de nos différences. C’est récupérer au profit d’une seule entité notre multitude. C’est reproduire les schèmes du totalitarisme à même nos luttes en les repliant sur une seule.

« C’est pas simple de vous appuyer, fuck it bande de connes hystériques »

À la suite de la manifestation féministe du 31 mars, une manifestation féministe non-mixte a été planifiée pour le 7 avril, soulevant avec elle un tsunami de larmes d’hommes cis blancs hétérosexuels et de jugements à l’emporte-pièce dont sont tirés plusieurs des sous-titres entre guillemets ici présents.

Pourquoi créer une manifestation féministe non-mixte ou un contingent de personnes racisées par exemple ? Paradoxalement (pourrait-on me dire), pour favoriser la diversité, pour rendre visibles celles qui le sont moins.

Les femmes vivent l’oppression partout tout le temps. Il est tout à fait justifié qu’en réponse à une oppression à même leurs luttes, elles répliquent par un événement visant l’empowerment. Créer des espaces libres des mécanismes d’oppression dont nous sommes l’objet permet aux femmes de libérer leur voix et d’investir les lieux de contestation. Aussi, plusieurs d’entre nous ont vécu des agressions ou des relations abusives avec des militants, il peut leur être angoissant de participer aux manifestations. En créant des manifestations non-mixtes, nous nous dotons de « safe spaces » et, au final, celles-ci permettent plus d’inclusion au sein de la lutte globale en y ajoutant des paroles qui, autrement, ne se feraient pas entendre.

Qu’un appel à un contingent de personnes racisées (lancé par des personnes racisées) puisse faire sourciller a de quoi exaspérer le mouvement féministe. Peut-on être sensible aux oppressions vécues par d’autres, tenir compte de la multitude des axes oppressifs et vouloir être à l’écoute des besoins de nos camarades, offrir des lieux d’expressivité libres et combattre l’homogénéité d’un concept blanc et hétéronormatif de la femme en rendant visible notre diversité sans se faire accuser à mots couverts d’être racistes ?

Que certains wannabe alliés cherchent à dicter nos luttes, comme s’il n’y avait aucune réflexion derrière nos manières de faire, est pour le moins évocateur d’un sexisme rampant à même la gauche. Chercher à forcer leur présence dans les événements féministes en invoquant un sexisme inversé trahit une mécompréhension des raisons qui nous amènent à créer des événements non-mixtes, mais aussi un mécanisme inquiétant de légitimation du consentement forcé par la menace d’une occupation non-désirée d’un espace se voulant exclusivement féminin.

Culture du viol quand tu nous tient, hein, guys… 

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