Jamais je ne t’oublierai

Jamais je ne t’oublierai

Alma, 29 avril 2015

Mon beau Québec,

Il y a longtemps que je t’aime.

Pourtant ç’avait mal commencé, notre histoire. À ma naissance tu as voulu m’enlever à ma mère parce qu’elle avait fait l’erreur de n’être pas mariée avec mon père. Heureusement des gens ont empêché que cela se fasse… des Ursulines, membres dissidentes des services sociaux, se sont faites complices du directeur de l’école où ma mère était bibliothécaire, et j’ai pu demeurer avec elle et mon père. C’était en 1966, en région éloignée, et tu étais en train de changer. Des voix s’élevaient, parfois hurlantes, souvent tranquilles, pour te convaincre de t’ouvrir, de te reconnaître, de t’allumer aux phares de l’éducation, de la culture et du reste du monde. Je suis née avec toi, en quelque sorte, avec toi, tel que je t’ai aimé.

C’est en 1970 que j’ai ressenti les premiers battements de coeur, cette chamade amoureuse qu’on ne reconnaît pas encore mais qui vous affole alors que vous voyez le bien-aimé aller trop loin. J’avais quatre ans, et j’avais allumé la télé en me levant, m’apprêtant comme d’habitude à contempler la neige avant l’arrivée des « comiques ». Mais il n’y avait pas de neige. Il y avait un monsieur très sérieux qui tenait des feuilles et qui disait des choses très graves. Je suis allée réveiller mes parents. Je revois ma mère debout dans le salon, les mains dans le visage, en larmes, répétant: « Qu’est-ce qu’ils ont fait? » Pierre Laporte avait été trouvé mort dans le coffre d’une Chevrolet Impala.

Et puis après on t’a fait taire, Québec. On a mis ta voix en prison. On a laissé entrer dans ta maison des hommes en treillis qui ont fouillé partout, vidé les tiroirs, ri de tes lettres d’amour et fait peur aux enfants. On t’a fait des menaces et on a voulu te condamner au silence. Mais c’était l’Autre qui te faisait ça. C’était l’autre. Et ça n’a pas marché. Ta voix n’en a résonné que plus fort. L’Autre n’avait pas réussi à te museler.

Mon amour pour toi s’est affirmé en 1976, j’avais dix ans et déjà un coeur d’amoureuse. La télé me montrait des spectacles enivrants, j’entendais des chansons qui me gonflaient l’âme, je me savais enfin Québec moi aussi, Québec mort ou vivant. J’ai vu encore une fois ma mère pleurer devant la télé, cette fois où un monsieur aux yeux clairs, des larmes dans la voix, parlait de sa fierté d’être nous. C’est à cet instant-là, Québec, que je t’ai vraiment pris dans mes bras pour la première fois.

Il y a longtemps que je t’aime.

Pourtant tu m’as déçue souvent. Je n’énumérerai pas toutes les occasions. Je pourrais te ressasser les référendums et certaines élections. Ça c’étaient des vraies déceptions. Mais la plus amère est celle que tu m’as causée quand j’ai découvert la vérité sur ta relation avec les Autochtones. C’était en 1990 et, si je n’avais alors que 24 ans, je n’ai pas été dupe cependant du mensonge que constituait l’image largement diffusée des gens de Kanesatake. Ils refusaient qu’un golf profitant à d’autres s’agrandisse aux dépens d’un cimetière leur appartenant. Tu trouverais ça normal qu’on joue au golf sur les restes des tiens, Québec? Personne ne trouve ça normal. Personne n’en aurait même le début de l’idée. Et pourtant ce cimetière Mohawk, toi tu semblais considérer qu’il comptait pour rien, qu’on pouvait faire ce qu’on voulait dessus. L’injustice m’a sauté au coeur. Je n’ai de cesse, depuis, de la combattre, par tous les moyens.

J’ai eu de la peine aussi, souvent. Quand je t’ai vu intolérant, raciste, homophobe ou misogyne. Quand je t’ai entendu banaliser le viol, confondre la culture et les signes religieux, refuser de connaître l’autre, mépriser celui ou celle qui marche sur un chemin que tu fréquentes moins. La haine, lorsqu’elle vient de qui l’on aime, et même si elle n’est pas dirigée contre soi, ça fait de la peine. On sait combien elle est destructrice. Ça oui, mon Québec, la haine, ta haine, elle m’a fait de la peine.

Mais ça ne m’a pas empêchée de t’aimer. Je t’aime d’un amour démesuré comme ton territoire, un amour d’épinettes, de torrents, de grandes marées, de moins quarante et d’étés torrides. Je t’aime d’un amour absolu, un amour de chansons, de poèmes, de romans, de théâtre, de peinture, de cinéma. Je t’aime d’un amour sans frontières, un amour tissé de français, d’innu, d’atikamekw, d’algonquin, de mi’kmac, de malécite, de cri, d’inuktitut, d’abénaki, de wendat, de mohawk et de naskapi, et aussi d’anglais, de portugais, d’italien, de grec et d’arabe.

Il y a longtemps que je t’aime.

Québec, j’ai 49 ans. Ça fait une vingtaine d’années que, mon amour pour toi, je le mets en pratique au quotidien. À travers les quelque 4000 jours que j’ai passé jusqu’ici à enseigner aux cégepiens, j’ai utilisé toutes les ressources mises à ma disposition pour transmettre tes valeurs d’ouverture, d’écoute, de culture, de respect et de liberté de pensée. La littérature est un véhicule formidable pour ça. Et puis je travaille aussi, par un concours de circonstances extraordinaire, à faire des ponts avec les cultures autochtones, en accompagnant des élèves des Premières Nations et en enseignant leurs cultures aux étudiants d’Arts et Lettres. Des conférenciers et des artistes sont régulièrement invités dans mon collège pour parler de qui ils sont. Nous sortons aussi, à l’occasion, pour aller à la rencontre de l’autre.

Nous tous, Québec, nous qui enseignons, nous autres que tu as formés à brasser les cages, à stimuler le sens critique, à aiguiser les curiosités, nous sommes mus au quotidien, malgré les fatigues et les doutes, par notre amour pour toi et par notre foi en ces valeurs-là.

Ô mon Québec, comme je t’aime. Comme je t’aime, et j’ai la gorge serrée en te disant cela. J’ai la gorge serrée parce que j’ai peur. Il y a longtemps que je t’aime, Québec, mais là tu me fais peur.

Québec, tu deviens avare et soupçonneux. Tu deviens égoïste et réactionnaire. Ton intolérance s’affiche de plus en plus souvent, tu exposes sans vergogne un mépris de plus en plus évident de la connaissance et de la culture. Tu fais l’apologie de l’ignorance et le procès de l’intelligence. Tu oublies qu’un corps sain ne peut pas le demeurer si l’on ne prend pas soin de tous ses morceaux, y compris son coeur et son cerveau. Tu cultives une obsession du rendement et du profit qui te rend aveugle et sourd aux injustices sociales pourtant si criantes. Québec, tu répands de la haine à torrents, elle suinte par tous tes pores médiatiques, dégouline dans tes discours. Québec, tu noies ton âme. Tu me fais peur, et c’est pour toi que j’ai peur.

Et maintenant, alors que je veux te dire tout ça, alors qu’il faut qu’on se parle, non seulement tu refuses de m’entendre mais tu veux me faire taire? Déjà quand tes enfants se sont égosillés dans la rue, essayant de te faire entendre raison, tu les as battus à coups de matraque. Tu nous as dit, à nous les profs, de ne pas nous en mêler, sinon… Et lorsque je souhaite sortir à mon tour pour exprimer mon désaccord avec ce qui t’arrive, avec ce qui nous arrive, tu me dis non, je ne te laisserai pas parler. Tu brandis des menaces légales. À moi à qui tu confies justement la mission, dans la vie, d’enseigner le libre-arbitre, la pensée critique, la gymnastique intellectuelle qui conduit aux choix démocratiques éclairés. Tu me fais taire, Québec? Ne te rends-tu pas compte que ce que tu bâillonnes ainsi, c’est ta propre parole?

Quel genre d’état ôte de la sorte la parole aux gens? Quel genre d’état sème la peur dans les coeurs pour tuer la dissidence?

Ce n’est pas toi, Québec. Ce n’est pas mon Québec qui ferait ça. Non. Je refuse. Je ne me tairai pas. Je ne te tairai pas.

Il y a longtemps que je t’aime, Québec. Jamais je ne l’oublierai.

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