La masse tue

Dostoïevski a un jour proposé cet impératif qui non seulement inspire la démocratie, mais devrait aussi servir de définition à l’humanité tout entière : « Tout homme est responsable de tout devant tout. » (Les Frères Karamazov). Saint-Exupéry donnera un tour plus limité à cette injonction avec son « chacun est responsable de tous » (Pilote de guerre), mais c’est la même exigence de solidarité présentée sous la forme d’un constat qui rend cette solidarité, au fond, inévitable. Puisqu’ils sont à l’origine du terme, les Latins ajouteraient que c’est parce que nous appartenons au même « volume », au même espace, au même « solide » au sens physique : solidarité vient de solidum, formule juridique qui désigne le tout d’une dette, par exemple, ou de ce que nous appellerions un « recours collectif. ».

Mais pour que nous puissions éprouver ce rapport à la collectivité qui fait de nous des êtres humains, il faut que nous nous dégagions des deux vices contraires de notre civilisation : l’individualisme et la masse; celle-ci que l’on affuble trop souvent du noble terme de « populaire » pour en dissimuler les effets délétères, n’est finalement que la voix du commerce triomphant. La culture dite de masse n’est qu’une panoplie de produits industriels bien vendus, la culture prétendument populaire qu’une formule gagnante indéfiniment répétée : le best-seller, par exemple, ou le block-buster (pas étonnant que les deux formules soient américaines !). Et la musique sans âme ni invention entendue partout, dans la rue, complaisamment déversée à pleins décibels, par un innocent sourd aux vitres ouvertes, à la radio, à la télé, dans les salles d’attente ou les téléphones, avec partout en tout temps la même indigence qui vous plombe. Sans parler des humoristes qui occupent le terrain du temps et le squattent à perpétuité, ou presque.

 

 

Logique hygrade et massification : le « populaire » comme masque du commerce

Abusés par le discours publicitaire et médiatique — de plus en plus, c’est le même sous des aspects différents — nous sommes poussés à opiner, faire chorus et même « voler au secours de la victoire » : aimer ce que tout le monde aime, par exemple Céline et la poutine, sous peine d’être un abominable snob. Car la masse fabrique de la masse, c’est tout ce qu’elle fait, et elle fabrique de la masse en invitant à « faire masse ». Inutile d’ajouter que, dans ce contexte qui nous vient, qui ne le voit, de l’économisme triomphant, l’individualisme aussi, paradoxalement, est un effet de masse : l’homme, nous dit-on plein les ondes comme dans le creux des oreilles et finalement dans notre tête même : l’homme ne vit que de pain, c’est-à-dire de la satisfaction de ses besoins immédiats, élémentaires, instantanés, ceux que la pub, justement, a pour fonction de faire naître plus que de simplement combler, comme elle le prétend. Et, bien sûr, tous ces besoins reviennent à dire qu’il n’y a rien de plus fondamental que la vie individuelle et que tout devrait lui être subordonné : après tout, on n’en a qu’une et l’on se fout du reste, tout le reste, y compris l’autre.

Cette logique hygrade est un véritable mur de béton dressé par le système contre toute révolte, toute ingérence, tout engagement, toute différence, toute innovation véritable.

Et c’est ainsi que tout en étant persuadés que nous sommes tous des centres de l’univers, des îles sans océan autour, des réduits schizos, nous obéissons à ce que Brel appelait « la voix des nations », « la voix du sang » : « cette voix qui (sent) l’ail et le mauvais alcool » comme celle de l’adjudant de la chanson « au suivant ». C’est elle qui nous susurre à l’oreille de faire comme tout le monde, de « rentrer dans le rang » pour parler l’adjudant; t’es qui, toé, pour penser autrement, agir autrement, refuser le verdict de la masse, des sondages, des élections ? T’es qui, toé, pour pas vouloir taper dans tes mains avec tout le monde ?

Et pourtant, la véritable histoire de l’humanité, c’est celle des dissidents, savants, poètes, artistes, race éteinte des politiciens visionnaires, inventeurs, individus au sens plein et grandes gueules sans compromission, quand nous ne devenons, nous, que des zombies interchangeables.

Ces gens-là qui furent et sont encore l’honneur de l’humanité, on les a traités de traîtres, de salauds, de tous les noms du dictionnaire et même d’autres qui n’y seront jamais. Peut-être sommes nous devenus trop frileux ou trop lâches pour qu’il y en ait autant qu’il nous en faudrait. De nos jours, les gens de Québec solidaire, le sociologue Guy Rocher, Hugo Latulippe, Denys Arcand, Bernard Émond, Jean Larose, Victor-Levy Beaulieu, quelques autres que j’oublie, chacun dans son domaine, avec ses moyens et sa véhémence propres sont, tout de même, encore de ce calibre. Mais s’il y a beaucoup moins de grandes gueules, comme Chartrand, Falardeau ou Parizeau, c’est aussi qu’un silence radio ou télé systématiquement les neutralise. Quant aux réseaux sociaux, n’en parlons même pas; ce qui y fait le plus de bruit c’est la dernière ânerie pop, la blague ou l’exploit les plus stupidement extrêmes, la dernière crise de nerfs de vedettes télé ou d’animateurs de radio-poubelle, sans oublier les débordements sexistes de militaires, d’acteurs, de « journalistes », de politiciens à la Trump.

Désormais, malgré les apparences, l’individu s’éteint peu à peu dans la masse, même si la publicité vous a convaincu que vous êtes unique… même si vous achetez la même bébelle, téléchargez la même musique, visionnez les mêmes images, écoutez les mêmes âneries que vingt millions d’autres. Et malheur à qui prétend se retirer du jeu. Il ne sera plus, au mieux, qu’un étranger, un déphasé ou pire, un vieux largué. Parce qu’il ne marche pas au pas de l’adjudant, qu’il ne suit pas le rythme. Le rythme de la masse en train de se former.

 

 

Stupide frénésie

Car notre vie est massivement accélérée par l’air du temps, le système, la machine. Combien, dès le réveil, se précipitent sur un cellulaire dont aucune urgence ne justifie l’emploi pour aller voir sur Facebook s’ils y sont, combien continuent subrepticement au boulot, avant de manger, après manger, en sortant du cinéma, avant le spectacle, avant de se coucher et parfois même quand une insomnie les point. Et combien s’étonnent de n’avoir rien fait de leur journée, de n’avoir plus le temps de rien, d’être dépossédés de leur vie.

Le cinéma est supplanté par les jeux vidéo ou des films d’ados qui y ressemblent, la littérature par le slam ou des textes en format SMS un peu prolongé, les arts par la citation et le recyclage d’éléments picorés un peu partout, la politique par la promesse électorale, l’engagement par un clip ou un twit. Tout baigne !

Et ce tout est souligné, bercé, animé en permanence par une musique tonitruante et simplette, qui n’a d’autre fonction que d’agiter le musculo-squelettique du quidam pour lui faire croire qu’il fête, qu’il est heureux, qu’il est vivant, grouillant. Et qu’il n’est pas en train de devenir un esclave de la machine.

Résultat paradoxal : malgré les apparences, nous perdons tout sens du rythme. Car le rythme n’est, par définition, que contraste, changement, alternance de vif et de lent, par exemple: il y a plus de rythme dans quelques mesures de Bach que dans tous les samplings mixés de tous les DJ du monde.

C’est aussi, c’est surtout par cette absence de rythme qui est, au fond, une absence programmée d’alternative, de différence. L’éradication systématique de l’autre temps, l’autre lieu, l’autre façon d’être et d’agir, en un mot, l’autre tout court.

Et pourtant, les radios poubelles ont raison : c’est toujours la faute de l’autre. L’autre est toujours réduit à la masse indistincte d’un anonymat générique : les terroristes musulmans, les fonctionnaires, les capitalistes, les syndiqués, les banquiers, les artisses, les politiciens, les intellectuels, etc. ad lib. Remplissez les pointillés selon votre humeur ou vos hantises personnelles…

 

 

Moi et l’autre

En pleine guerre, en 1941, parlant du nazisme et de l’Allemagne déguisés en Chicago des années trente, Bertolt Brecht écrivait : « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » Ce ventre, le discours ambiant l’attribue toujours à l’autre, le terrorisme musulman, la fonction publique, etc. (voir quelques lignes ci-dessus). Mais ce ventre, en fait, c’est celui de chacun de nous, quand la masse le triture, le contraint, le fait sien.

Ce ventre, c’est le mien. Comme le héros nazi des Bienveillantes de Jonathan Littell, j’aime Bach et ma culture ressemble à la sienne. Mais contrairement à lui, je sais qu’il y a un monstre en moi, qu’il faut que je le surveille, que je le tienne en bride et surtout que je n’attribue pas son existence à l’autre, que je ne l’assimile pas à lui, histoire de me donner bonne conscience et de m’en laver les mains. Je m’efforce tous les jours de garder une distance raisonnable, humaine, sociale d’avec mes pulsions dont certaines, j’en conviens, sont plutôt redoutables.

Surtout, j’essaie de toutes mes forces de ne pas faire masse, de ne me faire imposer aucun consensus, de n’être contraint à aucune unanimité, « populaire » ou autre. Car la masse tue. Au figuré, mais aussi au propre. Quand ils ne sont pas commis par un véritable malade mental, la plupart des viols sont collectifs, les massacres et les lynchages aussi. Les sociologues nous le disent depuis longtemps : toute foule est un animal, quel que soit la civilité de ceux qui la composent. Or nous vivons de plus en plus dans une société qui cherche manifestement à faire de nous des esclaves irresponsables, maniables à volonté, taillables et corvéables à merci, parce que sans cervelle ni cœur, réduits à des hantises, des désirs, des réflexes. La masse est désormais notre pays, mais nous pouvons tenter d’émigrer. En nous-mêmes.

C’est seulement de là que nous pourrons reconsidérer l’autre, pas en fusionnant avec lui, ou plutôt avec cet ectoplasme, ce simulacre, cet avatar qu’en fait la masse.

La masse est irresponsable. Mais chacun, s’il existe encore, est responsable de tout devant tous.

 

 

Jean-Pierre Vidal

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :