Légiférer le corps des femmes

Marie-Christine Lemieux-Couture

Des signes religieux ostentatoires, on est passé au niquab comme enjeu politique. Ça n’était bien pas populaire, les signes religieux ostentatoires. D’une part, parce que les bons catholiques en portent, parce que c’est pas logique d’imposer une laïcité à deux vitesses qui ne tient pas compte d’un immense crucifix en plein parlement, mais qui tient compte du turban de M. Singh au guichet trois d’Emploi-Québec. D’autre part, il manque l’oppression à la kippa de M. Strauss, au chachia de M. Khan ou au grand boubou de M. Diop. Pour remporter la partie du populisme, il faut donc réduire le champ de législation, non plus à l’ensemble des pratiques religieuses, mais à un groupe déjà marginalisé — les musulmans — et encore mieux, à une minorité visible parmi la minorité marginalisée, les femmes musulmanes, mais encore là, pas toutes, juste celles dont on ne voit pas le visage. Il faut dire qu’elles sont bien pratiques, ces femmes musulmanes dont on ne voit pas le visage, quand il s’agit d’abattre sur leur dos de grands coups de colonialisme culturel.

Si le niquab était porté par des hommes, on ne brandirait pas une oppression pour en justifier une autre, c’est-à-dire restreindre le droit des femmes à se vêtir comme elles désirent sous prétexte de les sauver. Si le niquab était porté par des hommes, ça ne ferait pas le débat.

Pour n’importe quel athée, agnostique ou tenant d’une laïcité objective, le niquab est un bout de tissu. Bien sûr, il s’agit d’un symbole religieux et culturel, mais ça reste un bout de tissu. Comme féministe blanche, je n’ai pas à dicter à l’autre ce qui est ou non un symbole de son oppression ni à choisir ses luttes, à m’en approprier comme si c’était les miennes.

On peut voir dans le niquab la domination masculine. Mais quelle différence y a-t-il entre l’oppression de ce bout de tissu et ma mini-jupe serrée qui fait que je ne sais plus comment m’assoir, mes talons hauts qui me torturent le dos, ma brassière qui m’empêche de respirer comme du monde, mes skinny jeans tellement moule-cul qu’ils me coupent le ventre, ma robe décolletée jusqu’aux genoux que je replace sans cesse de peur qu’un sein en sorte, mon t-shirt qui me pète sur le dos ? De l’inconfort qui me rend consciente de la cage de mon corps pour plaire au regard de l’autre au visage qui se dérobe pour ne pas séduire, n’y a-t-il pas une quelque chose de similaire ? Mais moi, mon oppression est invisible, culturellement acceptable. Et si je me fais catcaller, agresser ou violer, alors c’est la faute à ma mini-jupe serrée qui fait que je ne sais plus comment m’assoir, à mes talons hauts qui me torturent le dos, à ma brassière qui m’empêche de respirer comme du monde, à mes skinny jeans tellement moule-cul qu’ils me coupent le ventre, à ma robe décolletée jusqu’aux genoux que je replace sans cesse de peur qu’un sein en sorte, à mon t-shirt qui me pète sur le dos. C’est ma faute, la faute de mon choix vestimentaire qu’on réduit à un appel à l’agression, et je n’avais, à l’instar de ces femmes qui se voilent, qu’à dérober au regard de l’autre les attraits de mon sexe.

La domination masculine réside autant dans cette culture du viol qui tient pour irresponsables les hommes de leurs agressions et les femmes coupables de s’habiller comme ci, de boire comme ça, de sortir, d’avoir du plaisir, de marcher dans les rues, d’être ; que dans une coutume religieuse qui dicterait aux femmes de ne pas susciter le désir de l’homme en se voilant. La domination réside dans l’imposition au lieu du choix et non dans la mini-jupe au lieu du voile. Ce n’est pas en légiférant sur celles qui subissent la culture du viol que nous luttons contre l’oppression. Au contraire, c’est la renforcer en continuant d’instrumentaliser le corps des femmes. En chosifiant leur corps pour en faire un enjeu politique ou en choisissant pour elles comment il est juste de se présenter à la face du monde, nous faisons des femmes un objet. Objet de débat, objet de convoitise, mais toujours un objet. Incapables de se prendre en charge elles-mêmes, il faut que le mari, les hommes, l’État circonscrivent leur garde-robe.

Qu’on nous voile ou nous dévoile de force, ce n’est pas être libres. La liberté, ça se prend, ça ne s’impose pas. Les femmes doivent pouvoir choisir d’elles-mêmes ce qu’elles portent, comment elles décident de se présenter au regard de l’autre, et non devoir se soumettre à un quelconque code vestimentaire imposé par le mari, les hommes ou l’État. La liberté, ça se construit en nous laissant être le sujet de nos actes, en nous laissant l’espace d’être et d’affirmer une expression soi, dans le dialogue des cultures qui enrichissent notre communauté.

Si le niquab était porté par des hommes, on n’en délibèrerait pas parce qu’on croit les hommes capables de choix éclairés, on les laisserait juger par eux-mêmes de ce qui est ou non oppressant. Ou bien, s’il le faut, on ne s’en prendrait pas aux hommes qui le portent, mais à la racine de ce qui les opprime et on les laisserait lutter contre leurs oppressions selon leurs modalités, en leur témoignant notre appui. Mais voilà, le niquab n’est pas porté par des hommes.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :