Vous allez me rendre fou

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C’est ce que j’ai souvent envie de vous crier ces jours-ci, lorsque je vous écoute, lorsque je vous lis, lorsque je me surprends à prêter l’oreille aux propos extrêmes que vous échangez comme s’il s’agissait de température, de popote ou de hockey.  Vous, mes contemporains, mes collègues de bureau, mes confrères du jeudi, mes cousines éloignées, mes amis du dimanche, mes camarades d’université, mes contacts virtuels, mes voisins immédiats, mes ennemis les médias…

«On devrait aider les gens d’ici avant de tendre la main aux terroristes».
«On devrait stériliser les BS».
Si je pouvais changer d’air comme on change de poste, je vous vendrais Mars à rabais. Un tout compris aller simple, sans antenne, pour la survie de la paix.

 

Vous allez me rendre fou, parce qu’à la violence tangible que nous côtoyons ces jours-ci – la vraie, la meurtrière, la pathétique, celle qui détruit – je dois maintenant composer avec celle que vous exprimez haut et fort à quiconque se soucie de vos opinions teintées de peur et de désinformation. Je vous sens victimes par procuration, mais avec le potentiel d’être bourreau. Le bonheur des uns fait le malheur des autres, finalement?   C’est ça? Notre confort dépend-il à ce point de la misère d’autrui? Est-ce que le mot « aide » vient de joindre le rang des verbes essentiellement pronominaux?

Vous allez me rendre fou parce que je fais partie des sensibles. Sensible aux mots que vous employez, sensible au mépris que vous exprimez, sensible à vos grandes vérités d’intellos-RDI, sensible à vos préjugés, sensible à votre manque de nuance ou d’ouverture. Cette sensibilité, je la porte comme une tare, comme une tache de naissance, comme un boulet que je veux conserver. J’ai pourtant l’impression que vous tirez dessus à bout portant, jour après jour, mot après mot, dans l’espoir que je finisse par l’abandonner, par la renier ou l’échapper par terre afin qu’on puisse la lapider et la réduire en miettes. Ici gît un ex-sensible. Prière de ne pas apporter de fleurs, certains sont allergiques.

Vous allez me rendre fou parce que je n’y comprends plus rien. Parce que je vous vois pleurer la photo d’un jeune Syrien échoué sur une plage le lundi et vous entends crier haut et fort qu’il faudrait laisser crever les réfugiés au large le lendemain. Je vous vois transformer vos photos de profil aux couleurs de la France en scandant « Je suis Charlie » le jeudi et espérer qu’on lâche une bombe sur les Musulmans de tout acabit le dimanche. La mort pour les autres; le confort pour soi-même, et entre les deux, des gens qui se noient au loin.

Vous allez me rendre fou, je vous dis. « Fou ». C’est le bon mot. Ce n’est pas une opération de l’esprit, une lubie ou une façon de parler. La folie me guette comme un aigle affamé. Moi, l’Occidental. Moi, le parvenu qui encule des mouches bien installé sur la dernière marche de la Pyramide de Maslow. Moi qui ai le loisir de chier dans l’fleuve. Moi qui peut voter le ventre plein et roter la tête vide. Dites-moi comment je peux conjuguer pleine conscience et sensibilité sans virer sur le capot, sans en perdre mon latin, sans sombrer dans la folie?

Quand vous traitez les Carrés rouges de terroristes, quand vous dites que les enseignants prennent les enfants en otage, quand vous utilisez ce genre de mots pour servir vos propos, vous infantilisez la souffrance, vous la ridiculisez. Quand vous remettez en doute la parole d’une femme autochtone qui raconte comment elle a été violée, quand vous parlez de stériliser les BS ou de leur imposer un permis d’enfanter, vous déposez une pierre de plus aux nouvelles fondations que ma folie est en train de monter.
Non seulement il m’arrive de pleurer les drames qui se passent à mille lieues d’ici, je dois maintenant composer avec la peine et l’incompréhension que suscitent vos réactions à la chaîne, votre fastfood intellectuel. J’aimerais me dire qu’elles sont le produit d’un manque de culture ou de connaissances, mais je vous sais relativement savants et surtout nantis de grandes vérités. Ce qui vous manque au final, c’est du cœur; pas des diplômes.
Rendez les armes.
Ne les vendez pas.
Rendez les armes.
Ne les vantez pas…

Parce que si moi, le blanc-bec de service, j’ai l’impression de virer fou, imaginez ceux qui souffrent pour de vrai…

 

 

 

 

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