Raymond Richard et la Maison du Pêcheur

Il y a un an que l’on apprenait le décès de notre cher ami et précieux allié Raymond Richard.

Plusieurs d’entre nous avons connu  de ces gens que la vie a vieillis avant qu’ils ne soient vieux. Que la maladie a lentement paralysé avant leur temps. Que l’isolement et la crainte de manquer de tout a lentement relégués dans les méandres administratifs d’une austérité qui phagocite depuis les visages anonymes jusqu’aux bastions de la coopération sociale. Que les épreuves ont lentement effrités comme les vagues qui violentent le mudrock rouge de la Gaspésie.

Je m’ennuie de la Gaspésie, de ses longs rubans d’écume, de son bois flotté qui ne brûle pas toujours super bien et de ses petites heures du matin qui éclatent en frimas irisé. Je m’ennuie du long parcours pour s’y rendre, de ce tronçon de l’ancienne route 132, passé Routhierville, où la nature a repris ses droits et où l’on peut boire à une source d’eau très pure. Je m’ennuie du plus gros homard que j’aie vu de ma vie, dans une poissonnerie de Cap-d’Espoir, avec ses pinces longues de même, de la grotte du mont Saint-Anne (pas celui-là, l’autre) et de la plage à Barachois qui prend toute la journée à marcher aller-retour. Je m’ennuie de la Gaspésie et de ses longues heures qui meurent pour renaître en jours qui s’étirent et qui coulent pour former des histoires de repos et de retour à ses racines. Je m’ennuie de ses récits politiques et poétiques qui bercent l’avant d’un coin de pays où les villes n’avaient pas encore fermé les unes après les autres, où le territoire n’était pas encore parsemé des bannières de Pétrolia et des communautés rompues par le pouvoir coercitif du secteur privé, et où la Maison du Pêcheur était encore autre chose qu’un restaurant où il est possible de payer entre 11,95 $ et 49,95$ plus taxes et pourboire pour un plat de produits de la mer.

Non pas que j’aie quoi que ce soit contre la Maison du Pêcheur, qui est désormais l’un des piliers d’une économie régionale s’appuyant fortement sur le tourisme, ou d’ailleurs contre sa bouffe, qui est, à mon humble avis, à se jeter par terre. J’en ai plutôt contre les intérêts qui auront mené à cet état de fait.

Bien que j’aie connu la source d’eau pure, les formidables pinces du homard à Cap-d’Espoir, le frimas, le bois flotté et les longs rubans d’écume, je suis trop jeune pour avoir connu la Maison du Pêcheur à ses heures de gloire. Les récits dont je vous parle avec nostalgie n’ont pas pris vie à travers mes yeux, mais à travers la voix de Raymond, qui durant sa toute jeune jeunesse a connu, entre ses études et ses boulots, le logis et la bouffe accessible à toustes, les artistes, les chants, la poésie, la ferveur militante, et la brillante énergie des discussions autour d’enjeux importants pour le Québec. Le souffle de Raymond faisait vibrer les histoires de répression, de guerre et de résistance.

Welcome to Percé

C’était l’été de 1969. Raymond avait alors dix-huit ans et déjà, il avait roulé sa bosse jusqu’aux quatre coins du Québec et du Canada (peut-être exagérait-il un peu ses histoires, peut-être pas). Toujours est-il que déjà à cette époque, s’il y avait des militants qui se rassemblaient à quelque part en grand nombre pour planifier leur prochaine révolution, on avait de fortes chances d’y trouver Raymond, sur qui la jeunesse militante a toujours exercé un puissant effet gravitationnel.

Il faut dire qu’à ce moment précis de l’histoire du Québec, la Gaspésie était un terreau particulièrement fertile pour la montée de ce sentiment d’injustice qui gronde en révolte. À peu près partout au pays, l’argent et le pouvoir parlaient anglais et en Gaspésie, l’Anglais parlait touriste. Welcome to Percé, et speak white, surtout si tu te cherches une job.

Vous connaissez l’histoire. La classe dominante anglo et aisée à qui tout, et tout le monde, appartenait, et les autres : pêcheurs au chômage, familles pauvres, jeunes hommes et femmes que l’on envoyait travailler d’un bout à l’autre de la province, qui pour ne pas perdre sa maison, qui pour ne pas perdre sa dignité. Nichée entre le territoire occupé et les marées indifférentes à ce spectacle politique, il y a eu la Maison du Pêcheur, fondée par Paul et Jacques Rose dans le but apparent de fournir logis et nourriture aux jeunes sans argent, mais surtout dans le but d’encourager l’action sociale. Il y a eu la grogne des commerçants du coin, qui n’ont pas attendu pour se réunir contre ces jeunes révolutionnaires qu’ils voyaient d’un mauvais œil. Il y a eu les affrontements, les avis d’éviction. Le FLQ, que notre Raymond a connu de loin, entre ses études, son travail, et ses engagements militants. Il y a eu la crise d’octobre. La mort de Laporte. Les perquisitions partout. L’arrestation de Rose, Rose et Lortie.

Tu meurs moins si t’es privilégié

Raymond avait trois amours : le Québec, la langue française (il était d’ailleurs un redoutable adversaire au Scrabble), et la jeunesse, qu’il aimait et respectait profondément. Il n’était pas une de ces têtes blanches soupirant sur la gloire perdue d’une génération pour qui c’était toujours meilleur dans son temps. S’il y avait un panier dans lequel il aurait volonté déposé tous ses œufs, c’était bien chez les jeunes, même ceux qui militaient pour des causes qui allaient à l’encontre des siennes, comme c’était le cas avec mon profond désenchantement face au mouvement indépendantiste. Celleux que la droite populaire a vite fait de traiter d’enfants-rois, lui, l’infatigable marcheur, n’y a vu que ses espoirs qu’il portait depuis l’adolescence. Il a marché auprès de nous, durant le printemps Érable, tant que ses jambes le tenaient debout, parfois même jusqu’aux limites de l’épuisement. Il fallait voir cette ardeur-là pour y croire.

Raymond a travaillé d’arrache-pied toute sa vie, mais ses dernières années ont été marquées par la pauvreté et le besoin. C’est qu’il y a quelques années, son poste d’enseignant en francisation au sein du gouvernement fédéral a été aboli dans la lancée des coupes incessantes d’une austérité qui ne faisait encore que se pointer le bout de l’iceberg. Trop vieux et fatigué pour se replacer en emploi, trop jeune pour toucher sa pension, il a tout simplement été lâchement abandonné par notre filet social qui n’a plus de social que le nom. Raymond a connu la pauvreté; il s’approvisionnait à une banque alimentaire et souvent devait marcher des kilomètres dans ses vieux souliers usés pour faire son bénévolat, car il n’avait pas les moyens de prendre l’autobus. Au moment de sa mort, il en coûtait trois dollars pour un billet d’autobus. J’ai dépensé trois fois ce montant hier encore pour me payer deux drinks avec un peu de pourboire.

Je suis immensément privilégiée. J’ai connu la rue, certes, mais je suis jeune et en santé; je suis non-racisée; j’ai maintenant un toit sur ma tête, j’ai accès à l’éducation universitaire; mon frigo est toujours plein et je peux même me permettre un petit luxe de temps à autre. Je pense aussi à ma propre grand-mère, qui, du haut de sa grande tour et de sa retraite plus que confortable, n’a qu’à tirer une petite corde qui sonne l’alarme dès qu’elle a une urgence de santé. Elle n’a pas à se demander si elle peut se permettre de se procurer un billet d’autobus pour se rendre aux urgences : elle n’a qu’à prendre sa voiture. Si elle a un grave problème de santé qui nécessite une hospitalisation d’urgence, elle peut largement se permettre de payer les frais d’ambulance (125$ + 1,75$ par kilomètre parcouru).

Raymond, lui qui comptait jusqu’au dernier sou tout en se dépensant sans compter, n’a pas eu cette chance. La pauvreté rend moins enclin à faire évaluer sa santé.  Il n’avait pas d’auto ou de sous pour se déplacer à l’hôpital, et n’avait pas de petite corde sur laquelle tirer lorsqu’il a senti la mort serrer son cœur. Il était seul chez lui. Il est resté là, mort, seul pendant deux jours dans son petit appartement d’Hochelaga-Maisonneuve.

Tous les Raymond du monde

Aujourd’hui, Raymond est mort et la Maison du Pêcheur est un restaurant. Pétrolia et Québec marchent main dans la main pour parsemer le territoire gaspésien de sites d’exploration. On vend nos maisons, mais personne ne les achète. Le cycle des marées, toujours aussi indifférent à nos préoccupations mondaines, martèle le mudrock déserté par sa jeunesse. Il faut trouver une job. N’importe quelle job. Quitte à faire plus de 100 kilomètres pour s’y rendre. Nous avons abandonné nos Raymond, notre Gaspésie, nos communautés au nom des grands dieux Performance, Efficacité et Rationalisation.

Raymond n’était pas un héros. C’était un homme ordinaire, avec des convictions altruistes, qui a tout fait pour garder la tête haute dans l’adversité, et il est mort seul, sans secours. À cause de nous, collectivement.

Les Raymond n’ont pas besoin de notre charité. Ils ont besoin de nous. D’eux. De nos communautés. Nous avons besoins d’eux autant, sinon plus, qu’ils ont besoin de nous. Nous avons besoin de leur douceur, de leur intelligence, de leur générosité, leur savoir, leur grandeur d’âme, leur humour, leur amour, leur force et leurs espoirs. En les abandonnant, nous nous abandonnons nous-mêmes. Il y a des Raymond partout. Ils font légion et ils seront de plus en plus nombreux tant que des grands – qui n’ont pour la plupart jamais même aperçu le contenu d’un panier de denrées d’une banque alimentaire – continueront à déchirer notre filet social à grands coups d’austérité, pour en distribuer les lambeaux à leurs copains et leurs intérêts privés.

Alors tant qu’il restera un Raymond dans le besoin, un village gaspésien qui lutte contre l’exploitation sauvage de son territoire, tant qu’il restera une baleine dans la baie de Gaspé, un nid de fous de Bassan sur l’île Bonaventure, un phoque à Sainte-Anne-des-Monts, un banc de sable à Cap-aux-Meules ou même un arbre à Forillon, je veux mettre tout mon cœur à protéger leurs espérances.

Merci à toi Raymond. Pour tout.

 

Merci également aux fondateur.e.s de Mauvaise Herbe, Marielle Couture et Joël Martel, pour l’opportunité d’écrire sur cette plateforme. Il s’agit d’un privilège que j’ai l’intention de traiter comme quelque chose de très précieux.

Crédit photo Emmanuel Denizon, manif du 22 septembre 2012

 

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