Coeur de mère

Cédrika Provencher a été retrouvée. Depuis que la nouvelle est sortie, quelque chose s’est installé dans mon coeur. Parce que vous savez, j’ai trois petits, donc je suis affublée de cet organe qui grandit sans limites dans la poitrine de celle qui a mis au monde des enfants. J’ai ce que j’appelle un coeur de mère.*

Un coeur de mère, je le sais, c’est connecté quelque part dans l’univers avec le coeur de toutes les mères de la Terre. Parce qu’un accouchement, c’est une sorte d’initiation. Un rituel par lequel tu deviens invariablement mère, pour le meilleur et pour le pire. Attention, cela n’enlève rien aux filles qui n’ont pas d’enfants, chacune ses choix et c’est très bien comme ça. Y’a les papas aussi. Je leur laisse le soin d’exprimer ce que leur coeur peut vivre. Seulement, quand ton corps a porté et nourri un être, qu’il a transformé la rencontre de deux petites cellules microscopiques en un système vivant complexe, quand ton corps a expulsé dans un réflexe millénaire ce petit tas de chair qui change ta vie et ton corps pour toujours, tu appartiens à une autre gang. La gang des mères.

Je connais des parents qui ont perdu leur enfant. J’ai rarement ressenti autant d’empathie et d’amour que pour ces gens-là. Je les trouve si forts, de continuer à vivre. Rien que ça. Continuer à vivre. C’est énorme.

Ainsi, dans les derniers jours, j’ai pensé très fort aux parents de la petite Cédrika. J’avoue, j’ai pleuré. Et dans ma tristesse, j’ai ressenti quelque chose d’étrange. Parce que c’est quelqu’un – on pourrait débattre longtemps de son humanité, mais ça demeure une personne – qui a posé ces gestes dont on ne veut pas vraiment connaître les détails. Et cette personne est inévitablement sorti d’une femme. Alors j’ai pensé à mes fils. Je me suis sincèrement demandé comment je pourrais me sentir, si un de mes fils en arrivait à faire quelque chose comme ça dans la vie. Voler. Tuer. Violer. Frauder. Tromper. Je pourrais me torturer sans fin, essayant de saisir où j’ai raté. Je me sentirais infiniment coupable de n’avoir pas réussi – selon mes propres critères – à en faire un humain convenable. Je ne peux pas promettre à l’humanité que je ne serai jamais la mère d’un homme comme ça et cette idée me terrifie. J’avoue, j’ai repleuré.

Mais une fois la toute la tristesse du monde sortie de moi, considérant que les larmes soulagent habituellement au moins un peu, je ne comprenais pas que mon coeur traîne encore à terre. Ça fait que j’ai réfléchi. Puis j’ai compris. Ce qui m’habite, c’est un sentiment d’injustice. Parce que si mon coeur de mère génère beaucoup d’amour pour la famille de Cédrika Provencher, il est aussi connecté avec le coeur de la maman de Maisy Odjick. Et de toutes les autres mères de filles (autochtones) pour qui on ne déploie pas 200 policiers dans un périmètre de 10 km carrés pour retrouver un indice. Pour qui on n’ouvre pas d’enquête. Pour qui on n’écrit pas de chronique.

Mon coeur de mère se brise un peu, en pensant à toutes ces femmes qui n’ont pas la reconnaissance de la douleur qui habite leur âme. Il y a quelque chose de malsain, dans notre société, qui nous fait fermer les yeux sur des coeurs à vif. Des milliers de coeurs à vif.

Un coeur, ça n’a pas de race ou de classe sociale. Quelque part entre notre hypocrisie collective et l’indifférence généralisée, il y a des enfants qui disparaissent en silence. Et ça, mon coeur de mère ne le supporte pas.

 

*Ajout – Ceci est une expression, qui sert à imager un fil conducteur entre des émotions, des états diffus. Ma réalité «maternelle» n’empêche pas d’autres réalités d’exister.

 

 

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