10 leçons à tirer du lock-out des concessionnaires auto

Courtoisie UCL Blogspot

L’automobile est un équivalent assez exact des cathédrales gothiques

– Roland Barthes, Mythologies

 

Or donc. Le lock-out des concessionnaires automobiles du Saguenay-Lac-Saint-Jean devrait se terminer le 25 janvier 2016 (Après 34 mois) avec le retour au travail des 450 employés. Si ceux-ci acceptent, lors de l’assemblée générale du 23 janvier, l’entente de principe survenue le 14 janvier entre leur syndicat et la corporation.

On ne connaît pas encore les conditions de cette entente qui semble, pour le moment, satisfaire les deux parties puisqu’elles se sont montrées optimistes dans un communiqué «conjoint», le premier du conflit.

En attendant de connaître le contenu exact de cette entente, il est peut-être intéressant de tirer pour le moment quelques leçons de ce lock-out interminable qui a déchiré l’opinion publique et confirmé l’individualisme ambiant pendant près de trois longues années.

 

1 – Ce conflit de travail a été planifié, financé et orchestré par la corporation des concessionnaires auto de la région pour réduire les conditions de travail des employés à leur plus simple expression. En d’autres mots, les patrons voulaient imposer un nouveau modèle de travail dans les garages en sous-traitant une bonne partie des opérations des mécaniciens. Pour ce faire, ils ont acheté des garages clandestins pour servir pendant le conflit, mis la main sur des terrains environnant les garages visés pour empêcher les lock-outés d’aménager roulottes et lignes de piquetage et donner des primes aux vendeurs laissés à l’intérieur pour tenir le coup pendant des mois contre l’adversité.

2 – Ce conflit a profité aux sous-traitants clandestins évidemment, mais davantage aux avocats des concessionnaires qui ont mené une guerre juridique contre les membres du syndicat, multipliant les poursuites et les mises en demeure. Des milliers sinon des millions de $ ont été investis dans ces recours. En plus, les concessionnaires ont enrichi les compagnies de surveillance qui ont systématiquement espionné les employés en lock-out pendant les trois années du conflit. Les concessionnaires n’ont pas lésiné sur les dépenses dans ce domaine.

3 – Mis à part les avocats et les gardiens, les médias se sont enrichis durant ce lock-out et en ont grassement profité. Les concessionnaires ont augmenté de façon importante leur budget publicitaire pour convaincre les automobilistes de ne pas boycotter leurs garages. Ils ont inventé de nouvelles méthodes de sollicitation, « le grand comique saguenéen » a fait des heures supplémentaires pour eux tout en niant son implication. Des médias se sont montrés plus zélés et avides que d’autres pour engranger les profits sur le dos des lock-outés, entre autres, la télé de V inondant ses émissions de fin de semaine de pubs de chars, les radios privés, la télé de la SRC elle-même, et surtout radio X qui en en profité pour se démarquer par sa goinfrerie publicitaire de chars. L’animateur du matin a, à lui seul, accaparé la majorité des pubs des concessionnaires en lock-out au détriment de ses confrères et consœurs. Ça lui a permis de se payer un gros char et de resserrer ses liens avec la chambre de commerce. L’animateur de fin d’après-midi du même poste s’est même permis des entrevues avec les concessionnaires pour nous les présenter comme des membres de notre grande famille et en avouant se sentir à l’aise de leur faire de la pub malgré le lock-out… Bref, les médias de la région ont évidemment suivi le conflit, en ont discuté régulièrement mais sans prendre une distance publicitaire oubliant encore que la majorité des travailleurs de leurs boîtes sont syndiqués et que dans pareil conflit on doit se solidariser avec les autres syndiqués. Ce n’est pas le cas pour certaines radios comme radio X (et le service de pigistes locaux de V télé) où le syndicalisme est considéré comme le mal du siècle et la cause de tous les maux des consommateurs qui sont « écoeurés de payer » comme ils disent entre deux pubs de chars neufs et de diplômes secondaires à rabais.

4 – La grande leçon à tirer de ce conflit inusable c’est l’indifférence de la population régionale et son désir inlassable de servir d’abord ses petits besoins de consommation immédiats sans tenir compte de la réalité sociale ambiante. L’amour insondable des chars sous toutes ses formes, le plaisir de voir tourner des moteurs à essence l’emportent sur le bien-être des autres, des travailleurs qui ne veulent que défendre leurs conditions de travail. On l’a dit plusieurs fois, si les automobilistes qui voulaient à tout prix changer leur « vieux » char par un « neuf » n’avaient pas franchi les lignes de piquetage des concessionnaires en lock-out, le conflit n’aurait duré que quelques semaines. Mais les gens en général pensent que leur char est la chose la plus précieuse au monde. Il faut dire que le monde publicitaire à la télé, à la radio et dans les médias écrits (Les fameux lundis matins de pubs de chars) n’aide pas beaucoup à prendre ses distances de cet univers. Les chroniqueurs de chars qui sévissent partout en onde non plus. Ça fait l’affaire des animateurs et des vendeurs de pubs qui en profitent. La région est loin de considérer l’automobile comme un mal de moins en moins nécessaire. La piètre qualité des transports en commun (au Lac en particulier, pas de bus à Alma) et l’indifférence des élus municipaux à lutter contre l’omniprésence des chars (pas de parcomètres à Chicoutimi) n’aide pas à réduire notre consommation de fuel, ni les accidents.

5 – Sans les 400$ par semaine de fonds de grève des syndiqués en lock-out (argent fourni par le syndicat et prêt des employés eux-mêmes) le conflit n’aurait pas duré 34 mois. C’était le nerf de la guerre nécessaire pour résister aux attaques planifiées des concessionnaires. Ceux-ci ont sans doute dépensé des millions$ pour étirer à l’excès ce lock-out.

6 – La loi 71 adoptée par l’Assemblée nationale le 3 décembre dernier a sans doute contribué à régler le conflit de manière significative. Mais encore là, la corporation des concessionnaires avec l’appui du Conseil du patronat a voulu contester cette loi devant les tribunaux jusqu’à la fin. Ce dernier recours rabroué par le juge a démontré à quel point les concessionnaires se servaient des injonctions et des mises en demeure pour écraser toute volonté de règlement du syndicat. À la toute fin, ce sont les tribunaux qui ont remis les concessionnaires à leur place. Ils n’avaient plus le choix de se montrer conciliants.

7 – Les élus locaux, les chambres de commerce, les gens d’affaires se sont montrés très discrets pendant ce conflit. Les concessionnaires ont des contacts presque fraternels avec les décideurs et les politiciens autant au Lac qu’au Saguenay. Ces gens-là font tous partis des mêmes clubs sociaux, jouent au curling ensemble, pêchent dans les mêmes chaloupes, ils se sont donc montrés très prudents. Ils ont attendu qu’un miracle se produise pour que le conflit se règle. Et le miracle, c’était le temps, la durée du lock-out. Pour que les élus provinciaux interviennent, il a fallu un changement de gouvernement et un ras-le-bol provincial. Après trois ans, tout le monde avait honte de ce conflit.

8 – La montée de la droite en général n’a pas aidé. Elle propage un anti-syndicalisme quotidien et considère toute grève ou lock-out comme une menace à son petit pouvoir d’achat. Comme si les syndicats n’avaient pas comme fonction d’abord d’améliorer le sort des travailleurs. La droite ne s’interroge jamais sur les conditions de travail des patrons, sur l’augmentation fulgurante de leurs salaires, de leurs primes et autres actions, sur la répartition de la richesse dans la société. Vous savez combien gagne par année un concessionnaire automobile ? Un banquier ? Un chef d’entreprise à Rio-Tinto ? Un directeur de compagnie d’assurances ? Un médecin spécialiste ? Un avocat criminaliste ? Un animateur vedette d’une radio privée ? Richard Martineau qui crache sur le mouvement syndical ?

9 – Comme les syndiqués de Wal-Mart à Jonquière, il faut considérer la lutte qu’a menée les lock-outés des concessionnaires automobile du SLSJ exemplaire. Si certains affirment que le conflit était inutile et une perte de temps ceux-là s’avouent tout simplement vaincus d’avance contre le patronat (et son conseil) qui voient les employés et les travailleurs comme de la pâte à modeler à leurs profits. Le syndicalisme sert avant tout à solidariser les travailleurs et à défendre les droits acquis. Ceux et celles qui préfèrent négocier eux-mêmes leurs conditions de travail n’ont qu’une seule idée en tête partir avec la caisse et piler sur le dos des autres qui les entourent. Les capitalistes appellent ça la saine compétition entre les employés. Moi j’appelle ça la loi de la jungle. Au plus fort la poche.

10 – Il faut se souvenir de ce conflit pour mieux appréhender les prochains. Les patrons ont les moyens financiers de casser les mouvements syndicaux et croient que le recours aux tribunaux à grands frais peut faire pencher la balance de leur bord. Ils viennent d’essuyer un revers évident lors de ce lock-out de 34 mois. Pour mieux s’en souvenir, j’ai filmé les lock-outés et leur bidonville à deux reprises. Je les ai ajoutés à ce papier d’humeur. Longue vie aux lock-outés des concessionnaires automobile du Saguenay Lac-Saint-Jean qui reprennent le travail le lundi 25 janvier.

 

Pierre Demers, cinéaste et poète d’Arvida

 

 

http://youtu.be/-WPeu8lo90Y

 

 

https://youtu.be/H3gt7Ve4_Qg

Crédit photo Collectif anarchiste Emma Goldman

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